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LETTRE DE M. LIBRI

A M. Adr. de la Valette,

Rédacteur en chef de Y Assemblée nationale (1).

Londres , le 19 septembre 1849.

Monsieur ,

Je viens de lire dans V Assemblée nationale du 14 septembre, un article dans lequel on expose avec force et vérité les circonstances principales de l’odieuse persécution dont je suis depuis dix-huit mois l’objet. Veuillez recevoir mes plus vifs remereîments pour l’appui si considérable, si efficace que vous avez bien voulu donner à ma cause. C’est celle de la justice et de la vérité, et j’ose dire qu’elle a excité les sympathies de l’Europe entière. Si les initiales placées à la fin de cet article ne m’induisent pas en erreur, je dois partager ma reconnaissance entre vous, Monsieur, qui avez bien voulu publier cet article, et un brillant écrivain qui a prêté à ma défense une plume accoutumée à tous les genres de succès. Veuillez accepter tous les deux l’expression des sentiments qu’un tel procédé a su m’inspirer.

Permettez-moi d’ajouter ici quelques éclaircissements que l’auteur de l’article semble appeler lui-même. Après avoir annoncé comme un bruit dont il ne garantit pas l’authencité , l’offre que j’ai faite, il y a quelques années, de faire don de la totalité de ma bibliothèque à la Bibliothèque royale de Paris , il se demande si l’on ne 'pourrait pas remonter à la source de ce bruit et savoir ce qu’il y a d’exact dans un fait dont on comprend toute l’importance dans la cause qui se débat. Permettez-moi , Monsieur, de vous affirmer, et, ce qui vaut mieux , de vous prouver, qu’il s’agit là d’un fait parfaitement exact.

Dans le § 28 bis de ma Réponse à M. Boucly , publiée à Londres et à Paris dès le mois d’avril 1848 , j’ai raconté sommaire-

• Extrait du n" du 25 septembre.

ment les circonstances de cette offre toute gratuite, toute spontanée de ma part. Mon offre ne fut pas acceptée parce que je demandais que ma collection portât mon nom et demeurât réunie sans être dispersée dans les diverses parties de cet établissement. J’ai invoqué dans cette réponse le témoignage de M. Guizot, qui était au pouvoir lorsque je fis cette offre et qui en fut informé. Depuis, le même fait a été reproduit dans VAthenœum du 12 mai 1849. M. de Morgan, secrétaire de la Société royale astronomique de Londres, auteur de cet article, déclare qu’il a vérifié lui-même le fait auprès de M. Guizot, lequel a donné son libre consentement à ce que son nom fût publié à cette occasion.

J’ai l’honneur de vous adresser le numéro de VAthenœum dans lequel vous trouverez ce fait raconté en détail , j’ajouterai que les magistrats en ont été informés par différentes personnes bien instruites et qu’à son retour en France, M. Guizot lui-même a déposé son témoignage devant le juge d’instruction de Pont-PEvêque. Il est donc parfaitement établi que j’ai voulu faire don à la France de toute ma collection que des calomniateurs anonymes , trop écoutés par les magistrats , m’ont accusé d’avoir formée en dépouillant ces mêmes bibliothèques auxquelles j’ai voulu en faire présent.

Un autre point sur lequel je vous demanderai, Monsieur, la permission d’ajouter deux mots, est celui dans lequel l’auteur de l’article, parlant des témoignages publics d’estime qui m’ont été donnés en Angleterre , en Allemagne, en Italie, parle du classement de la bibliothèque de VAthenœum dont j’aurais été chargé à Londres. Le fait n’est pas exact et je n’ai été chargé du classement d’aucune bibliothèque à Londres.

Ce qui est vrai , ce que l’auteur de l’article a appris probablement d’une manière confuse, et qui a pu l’induire en erreur, c’est que, pendant que l’on m’accusait en France à grand bruit d’avoir dépouillé les bibliothèques publiques, j’étais officiellement appelé devant un comité du parlement anglais pour donner des renseignements sur ces mêmes bibliothèques que j’étais accusé d’avoir mises au pillage. C’est le 10 mai 1849 que j’ai paru devant le comité de la Chambre des communes. Le rapport du comité vient d’être imprimé, et tous les journaux anglais l’ont reproduit. Si vous avez sous les yeux le Morning Chronicle du 6 septembre dernier , vous pourrez lire en entier le rapport dans lequel on m’a fait souvent l’honneur de citer mon nom à la suite des noms de M. Guizot et de M. Van de Weger , qui ont été appelés aussi à déposer devant le comité du Parlement. Dans l’article que j’ai cité, M. de Morgan , faisant remarquer avec raison que c’était là une démonstration publique et significative de l’opinion de l’Angleterre dans cette affaire , ajoute que si , après m’avoir dépouillé de tout ce que

je possédais, si après avoir saisi toutes mes collections, tous mes papiers, sans inventaire, sans aucune des formalités que la loi prescrit impérieusement , on ne se hâte pas de me rendre justice, je pourrai, en tout cas, savoir quelle est l’étendue de mes pertes, « mais que la France ne pourra pas connaître si bien les siennes , si elle persiste dans ce déni de justice!... C’est, ajoute M. de Morgan, au caractère des classes littéraires et scientifiques que cette conduite portera surtout atteinte , et elles s’en apercevront dans leurs rapports avec le reste de l’Europe. »

Voilà, Monsieur, quel est le jugement que l’on porte sur celte affaire dans un pays où le sentiment de la légalité est dans tous les cœurs , parce que les lois y sont scrupuleusement exécutées.

N’est-il pas fort singulier que pendant que de tous les points de l’Europe je reçois les marques les plus honorables d’estime et de sympathie , je me vois, depuis dix-huit mois , en France, placé sous le coup d’un mandat d’emprisonnement préventif sur la foi de lettres anonymes et sans qu’on ait pu encore me faire savoir de quoi je suis accusé. Gravement atteint par une longue maladie , j’ai vainement demandé à plusieurs reprises aux magistrats l’autorisation de me rendre à Paris en état de liberté , sous caution , ou de toute autre manière qui me permît de repousser les odieuses calomnies dont je suis l’objet , sans compromettre ma santé et ma vie , dans une prison où rien ne prouve qu’on ne m’oublierait pas pendant dix-huit autres mois. Je n’ai jamais reçu de réponse , bien que mes demandes fussent accompagnées de certificats de médecins , constatant mon état de maladie.

Il me semble , Monsieur, que, dans un moment où les abus déplorables ont mis la question de la liberté individuelle à l’ordre du jour,, les faits que je viens de signaler à votre attention méritent d’être pris en sérieuse considération.

Agréez, Monsieur, l’assurance de ma haute considération.

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