Éludes et Glanures, p
cision chronologique, et non dans son ensemble nécessairement vague et confus, on voit apparaître clairement les diverses phases par lesquelles M. Litlré a passé en politique et en philosophie, et les transitions qui Vont amené d'une phase à l'autre, l'éducation progressive de son esprit sous Taclion simultanée de l'expérience et de la réflexion. Il réalise en lui-même celte loi de l'évolution dont il a si curieusement étudié les applications dans les sociétés humaines. Et qu'on n'aille jamais imaginer, dans une pareille vie, un motif vulgaire qui explique ces transitions, rien qui soit indigne d'un vrai penseur. Le plus grand éloge qu'on puisse faire de lui, c'est qu'il a toujours cherché la lumière, dût-il, comme dit le poêle, gémir de l'avoir trouvée. 11 est de ces hommes rares qui ne se préfèrent pas eux-mêmes à la vérité, qui ne mettent pas l'amour-propre de leurs idées au-dessus de l'amour du vrai, et qui osent simplement et hardiment dire, quand ils le doivent, ces quatre mots si pénibles à la vanité humaine : « Je me suis trompé. »
Il est curieux de voir comment se manifeste
cette bonne foi dans les questions politiques et sociales. C'est lui-même, lui seul, qu'il faut prendre pour guide dans l'histoire de ses variations. Le témoignage le plus explicite nous est donné dans la seconde édition du livre Conservation, Révolution, Positivisme^ dont nous avons déjà parlé, l'édition commentée, où chaque chapitre a reçu un post-scriptum des plus intéressants, une critique vigoureuse et des rectifications sans nombre, qui nous permettent de mesurer les changements accomplis en trente années d'expérience et de réflexion. L'auteur plaide parfois les circonstances atténuantes pour ses erreurs ou ses illusions passées, mais avec quelle fermeté de jugement il se rectifie lui-môme et rétracte ses opinions fausses! Nous donnerons seulement quelques exemples significatifs de cette remarquable disposition d'esprit. Le 18 novembre 1850, sous l'inspiration des idées personnelles de M. Auguste Comte, il avait écrit quelques pages singulièrement utopiques sur la paix occidentale. Il y développait avec candeur cette pensée, que les derniers feux du grand embrasement de l'Europe étant éteints depuis
trente-cinq ans, il y avait de grandes chances pour qu'ils ne se rallumassent jamais. La paix est prévue par la sociologie, disait-il, depuis plus de vingt-cinq ans, prévue avant la commotion de 1830, prévue avant les menaces de 1840, prévue avant février 1848, et toujours, malgré les apparences les plus graves, l'événement lui a donné raison. Aujourd'hui encore on peut la prévoir pour tout l'avenir de notre transition, au bout de laquelle une confédération républicaine aura uni l'Occident et mis un terme aux conflits les armes à la main. La solidarité est déjà établie entre les nations, elle le sera encore mieux dans dix ans, dans quinze ans. Allemands, Anglais, Italiens, Français et Espagnols seront plus près de s'entendre, plus éloignés de se guerroyer qu'ils ne le furent en 1848... Aujourd'hui, en Europe, il y a des défaites politiques, il n'y a plus de défaites militaires. Ce sont les partis qui sont en lutte dans l'Occident, ce ne sont plus les nations. — Il faut voir comment, en 1878, M. Littré jugeait l'utopiste de 1850 : « Ces malheureuses pages, disait-il, sont en contre-sens perpétuel avec les événements qui se sont déroulés. Elles
respirent une confiance qui me fait mal, même après tant d'années. Elles feront mal aussi au lecteur, qui plaindra un tel aveuglement ou haussera les épaules, selon les sentiments dont il sera animé... x\ peine avais-je prononcé, dans mon puéril enthousiasme, qu'en Europe il n'y aurait plus de défaites militaires, désormais remplacées par des défaites politiques, que vinrent la défaite militaire de la Russie en Crimée, celle de l'Autriche en Italie, celle de l'Autriche encore en Allemagne, celle de la France à Sedan et à Metz, et tout récemment celle delà Turquie dans les Balkans. Est-ce la fin? Qui le sait?.. Avec une outrecuidance qui maintenant me parait risible, j'opposcce que je nomme politique réelle, celle qui prévoit la paix perpétuelle, malgré les apparences, à la politique que je nomme vulgaire et qui consulte les apparences pour conjecturer la paix ou la guerre. La politique réelle a été démentie sans réserve; la politique vulgaire a eu de nouveau et pleinement raison^ »
Il ajoutait fièrement : « J'ai tenu à remettre
4. Conservation, Révolution, Positivisme, 2® édition, p. 480 et 483.
moi-même ces pages au jour pour compléter ma confession politique et philosophique. Je me suis trompé; qui ne se trompe? Aussi là n'est pas ce qui me trouble. Ce qui me trouble, c'est la certitude avec laquelle j'écartais les faits menaçants,et surtout ma témérité à donner pour gage de confiance en la sociologie des prévisions qui devaient être sitôt démenties. » Il explique ses prodigieuses erreurs par deux raisons : l'une est une raison de personne ; c'était l'absolue confiance qu'il avait eue dans le jugement d'Auguste Comte : « Je ne jurais alors que par la parole du maître; et pour la trouver vraie, je faisais violence aux faits positifs, j'écartais les signes manifestes. » C'est à cette influence prédominante qu'il rapporte les chimères qu'il se forgeait alors sur la décadence du bonapartisme, sur la consolidation de la république en 1850, sur la suppression nécessaire du budget des cultes et de l'Université, sur la désuétude de la guerre, sur le voisinage de la période positive et l'avènement définitif de la doctrine dans la direction des idées et dans le gouvernement du monde. — L'autre raison par laquelle il expli-
quait la vanité de ses prophéties, si rudement démenties par la réalité, c'est la confusion qui se faisait alors dans son esprit entre les prédictions de la sociologie et celles des sciences physiques comme l'astronomie. Il lui avait paru, dans les premiers enchantements de la doctrine, que, de même que l'astronomie se démontre aux ignorants par la prévision des phénomènes célestes, ainsi la sociologie devait se démontrer par la prévision de certains faits politiques qu'elle prépare et qu'elle doit prévoir parce qu'elle les amène infailliblement. Mais plus tard il fut conduit à cette réflexion, que plus une science est simple, plus la prévision y est étendue et sûre, et qu'au contraire plus une science est compliquée, plus la prévision y est restreinte et douteuse. C'est le cas de la sociologie, la plus compliquée de toutes les sciences et, par conséquent, celle de toutes qui doit le moins voir à longue portée, tant sont nombreux et délicats les éléments qui enti ent dans ses calculs . Il fut ainsi amené à distinguer deux politiques : l'une, l'empirique, qui appartient aux hommes d'État, aux diplomates, aux militaires, aux journalistes.
aux rois, aux empereurs, aux ministères, aux représentations nationales; c'est elle qui, à Taide de rexpérience prochaine et parfois d'intuitions de génie, règle les affaires, décide les événements et conjecture les résultats ; l'autre, la politique scientifique, a, pour le moment du moins, peu de vertu pour prévoir les événements et les contingences; mais du moins elle indique les grandes lignes du développement social, et doit, par conséquent, être prise en grande considération. Encore y aurait-il bien à dire sur la réalité des conjectures de la politique scientifique et sur l'exactitude du linéament général qu'elle trace dans un lointain avenir. En plusieurs occasions, M. Littré revient sur cet aveu caractéristique. Aussi renonça-t-il tout simplement à ce rôle équivoque et difficile de prophète positiviste qui lui avait valu tant de mécomptes; il lui suffît désormais de recueillir le plus d'observations possible, de les noter, de réfléchir sur les causes et les lois des événements passés, d'en démêler la complexité toujours croissante, de les ramener à leurs éléments générateurs. C'était là son vrai rôle de philosophe expérimental.
Avec la même ingénuité, bien touchante chez un vieillard arrivé si haut dans Teslime publique, il revisait ses illusions politiques une à une, sans respect humain, sans ménagement pour son amour-propre. Il lui était arrivé, vers 1848, dans Tenivrement de la révolution de février et sous la forte impression des idées de Comte, de croire que ces coups d'État populaires annonçaient une ère nouvelle et que le monde touchait à sa période positive, celle où, le savoir étant coordonné philosophiquement, les sociétés allaient y prendre leur régie de penser et d'agir. Il ne s'agissait plus que de préparer la transition. Les traits de cette réforme, qui devait nous amener à l'état définitif, consistaient à restreindre autant que possible le pouvoir parlementaire, en le réduisant aux attributions financières, à restreindre dans la même mesure le suffrage universel, en attendant que le régime spirituel permit de s'en passer, à créer enfin un pouvoir central, composé de trois grands fonctionnaires qui auraient entre les mains le pouvoir exécutif, et nommé exclusivement par le peuple de Paris. c( C'est ainsi, disait-il, que les prolétaires arri-
veront à mellre directement la main au gouvernement. Cela importe à la terminaison de la longue révolution occidentale. C'est pour avoir la liberté que le positivisme supprimera les budgets ecclésiastique et universitaire, ouvrira les clubs et ôtera les entraves de la presse; c'est pour avoir Tordre, qu'il attribuera la prépondérance à Paris, au pouvoir central et aux prolétaires Paris a toujours défait et refait les gouvernements, et tant que la France restera la France, il en sera ainsi. La force des choses lui a constamment attribué, dans nos péripéties révolutionnaires, la nomination ou la sanction des chefs qui ont gouverné. Qu'y a-t-il à faire pour la politique positive, sinon de reconnaîire celle inévitable attribution et de la régulariser ?.. Paris, appelé à cette grande fonction électorale, ne tarderaitpas à confier Fautorité à des ouvriers; mais, en ceci encore, il ne ferait qu'obéir à des tendances salutaires. Le prolétariat arrive de toutes parts à la compétition du pouvoir; et comme les instincts progressifs y sont plus puis-
1. Conservation, Révolution, Positivisme, 1'® édition, préface supprimée dans la 2° édition, p. 22.
sants qu'ailleurs, il y arrive dans des conditions intellectuelles bien préférables à celles qu'y apportent les autres classes ^ » Le gouvernement de la France par la ville de Paris et la suprématie du prolétariat, voilà tout son programme. Ce n'était pas seulement la cause des droits du prolétaire qu'il plaidait, ce qui est l'essence de la démocratie ; c'élait la thèse de ses privilèges nécessaires, ce qui devait rétablir une autre aristocratie, une aristocratie à rebours dans l'État, l'aristocratie de l'ouvrier de Paris, absolument et légalement maître de la France.
Ces idées étaient d'Auguste Comte ; mais M. Littré, qui avait été chargé de les exposer devant la Société positiviste au nom d'une commission, déclarait, trente années après, qu'il les avait alors pleinement acceptées. « Ce n'est pas volontiers, écrivait-il plus tard, que je me suis résigné à imprimer ces pages étranges; car je ne puis les caractériser autrement; niais je n'ai pas voulu m'épargner devant le lecteur en