Littérature et Histoire, préface, p
adversaires, mais on aime à voir des adversaires ainsi travestis, et cela suffit au gros des partis... Comme de parti en parti on ne se lit pas et surtout on ne se croit pas, les journaux adversaires n'ont aucune influence pour décréditer un homme dans le milieu qui le soutient ^ »
M. Littré avait toutes les curiosités et presque toutes les ambitions de Tesprit, au moins sous forme d'expériences à faire. Il fut poète même, non assurément pour avoir tenté de traduire VEnfer de Dante en vers du xiv^ siècle, ce qui est ^ un tour de force d'érudition plutôt que d'inspiration, mais pour avoir plusieurs fois essayé de donner à sa pensée le rythme et la forme du vers moderne, un peu dans la manière affaiblie de Lamartine* Quelques essais en ce genre nous ont été donnés à la fin du volume Littérature et Histoire. Ils expriment la surabondance des sentiments qui débordaient chez lui en présence de quelque grand sujet; ils répondaient à un surplus d'émotion. La Lumière, les Étoiles , la Vieillesse, la Terre, voilà quelle est la matière
1. Conservation, Révolution, Positivisme, Remarques, 2« édition, p. 4G et 49.
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de CCS chants. 11 y a quelques siroplies hardies, bien lancées, quelques beaux vers, mais le coup d'iiile ne se soutient guère; le tour est difliciie et embarrassé. Ce n'a été d'ailleurs pour lui qu'une tentation passagère; il n'attachait pas à ses vers plus d'importance qu'il ne convient à un galant homme qui s'est amusé à rimer de temps en temps quelque grande pensée, comme celle-ci :
0 terre, mon pays, inonde parmi Ijs mondes, Tandis qne je te suis dans les plaines profondes, n me prend un plaisir austère et péiiétiant A joindre mes destins aux liens, d;îi:s la carrière
D'où tu viens en arrière,
où tu vas en avant.
Mais pour rencontrer cinq ou six vers qui se suivent harmonieusement, il faut chercher, et le choix est limité.
Parmi ses œuvres en prose, une des plus soignées et qui donnerait la meilleure idée de l'écrivain, c'est le Discours prononcé pour sa réception à l'Académie française en 1873. L'éloge de M. Villemain, qu'il remplace, est délicatement touché ; moins sévère que beaucoup de ses confrères en philologie, il admire franchement
l'éloquent professeur, il dessine avec finesse son rôle dans les lettres, particulièrement dans l'histoire littéraire et la critique uioderne ; il reprend à grands traits sa thèse favorite sur le progrès, qui, sous certaines formes particulières, ne s'est pas ralenti même pendant cette période du moyen âge, injustement dépréciée et méconnue par l'école révolutionnaire ; il loue les vieux idiomes des xii"^ et xiu^ siècles et va jusqu'à déclarer que la langue d'Amyot et de Montaigne vaut mieux que celle des âges suivants; enfin, il définit à merveille le xviu^ siècle, étudié avec tant d'éclat et de goût par M. Villemain; il établit avec une précision vigoureuse le principe des littératures comparées. Nulle part comme ici, par une coquetterie fort légitime pour l'Académie , il ne s'est soucié d'être écrivain ; il l'a été pleinement cette fois, comme il l'a été dans plusieurs morceaux de son livre sur les Barbares et le Moyen Age et dans quelques pages philosophiques.
L'était-il de nature et de race? Certes, il avait des parties de l'écrivain ; il avait Tinstincl de la force et de la justesse; il trouvait facilement des
images heureuses et neuves ; il avait le souci du mieux ; il se tourmentait vers la perfection. Mais ce souci et ce tourment se marquent trop dans ce qu'il écrit. 11 y a dans sa manière une probité manifeste èt un peu de gaucherie. La probité veut dire les choses exactement telles qu'elles sont et telles qu'il les pense ; la gaucherie consiste à vouloir trop dire et tout dire. Alors surviennent les mille incidents au milieu desquels flotte la pensée, les circonlocutions qui noient le dessin principal de la phrase, les parenthèses et tout Faccessoire ; c'est le produit naturel des corrections perpétuelles, des repentirs grammaticaux ou psychologiques, des reprises qui allongent la phrase et l'enflent démesurément. M. Littré devenait obscur à force de vouloir être complet. La clarté du style ne s'obtient qu'à la condition de sacrifices continuels, que M. Littré ne sut jamais faire. On regrette aussi l'intervention inattendue de mots techniques qui détonnent au milieu du langage littéraire. Le sentiment de la proportion, de la mesure, de l'art, en un mot, lui manque : bien qu'il ait écrit un assez grand nombre de belles pages, il n'est pas artiste. 11 le
sentait lui-même : « Quand je compose, disait-il, dans les bons moments, je suis content de ce que trace ma plume; puis vient ce qui est pour moi le quart d'heure de Rabelais, relire, corriger, mettre les épreuves en bon à tirer. En cette seconde phase, mon enchantement a disparu, et je me méfie de tout. »
C'est alors qu'il lui arrivait de gâter tout en voulant mieux faire. Il y a des écrivains pour qui le second moment est celui du perfectionnement définitif, tel du moins que le comporte la nature de leur esprit. 11 en est d'autres qui, à l'heure de la revision, cèdent à la tentation ftitale des surcharges et des corrections indéfinies. On sait ce que cette inquiétude perpétuelle, chez Balzac, lui coûtait de peine et coûtait de frais à ses éditeurs, qui finissaient par se fâcher. 11 ne donnait qu'à contre-cœur le bon à tirer, maniant et remaniant jusqu'au bout ses épreuves, en demandant de nouvelles, fatiguant l'imprimerie par des scrupules toujours renaissants. Sans pousser les choses aussi loin, M. Littré avait un peu la même tendance. De là ce style trop souvent compliqué, issu d'une inspiration hésitante
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et d'un cerveau qui se torturait, cette lenteur de la phrase surchargée, dont il ne se débarrasse que dans les courts instants de conception vive, de joie intellectuelle et de sensibilité, quand son esprit s'éclaire et s'égaye, quand son âme s'anime d'une grande émotion, ou bien encore quand il est contraint par la nature du sujet et par les limites de son cadre, comme dans les défînilions de son Dictionnaire, où l'heureuse nécessité de faire court le force à élre excellent.
Un dernier trait que nous fournit sur lui-même M.Littréet qui complète sa physionomie morale. Était-il modeste et dans quelle mesure? « Je le suis certainement, nous dit-il, au point de vue de l'opinion que j'ai de moi-même ; depuis longtemps, je m'examine, souvent et sérieusement ; je ne sois si beaucoup de bonnes opinions de soi résistent à un examen répété ; chez moi, la bonne opinion n'y a pas résisté. — Mais si l'on entend par modestie cette disposition morale qui fait qu'on ne se produit pas, qu'on ne se met pas en avant, qu'on se tient même en arrière, j'ai besoin d'établir une distinction : ce n'est pas la modestie
qui m'a retenu en arrière, c'est la conscience de mon insuffisance pour des éventualités que j'entrevoyais vaguement et auxquelles je ne me jugeais pas capable de tenir tête. J'ai été quelquefois bien téméraire, et maintenant que l'œuvre de mon Dictionnaire est finie^ je trouve que ce fut à moi une grande témérité de l'entreprendre,.. Devant ce genre de témérité, je ne recule pas ; mais partout ailleurs j'aurais pu êire un bon soldat, je n'aurais pas été un bon capitaine ^ » C'est cette timidité extérieure qui l'empêchai l de prendre la parole devant les assemblées dont il fit partie. Il se produisait bien rarement aussi dans les académies. Lui-même nous raconte que les vendredis, jours des séances de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, auxquelles il était d'ailleurs très assidu (tant que le mal le lui permit), il employait l'heure tout entière à feuilleter curieusement un Bossuet, que la bibliothèque de l'Institut mettait à sa disposilion, en vue des exemples qu'il avait à y recueillir pour son Dictionnaire. A l'Académie française, il ne pa-
1. Conservation, Révolution, Positivisme, 2« édition, p. 204.
raissait guère, sauf les jours d'élection ; la maladie lui en interdit Taccès presque depuis la séance où il fut reçu ; il y prit très rarement la parole, et seulement quand on le pressait, quand il était mis en demeure de donner son avis sur une définition ou une étymologie dans l'œuvre perpétuelle du Dictionnaire d'usage que la Compagnie poursuit sans relâche et qu'elle recommence quand l'ouvrage est achevé, pour le tenir au courant des révolutions de la langue. Mais s'il était souvent absent de nos séances, son témoignage était là, et le Dictionnaire historique, en permanence sur la table, à chaque instant consulté, remplaçait jusqu'à un certain point le célèbre savant. C'était sa voix écrite, recueillie avec le plus grand soin dans tous les cas douteux, écoutée avec déférence ; il gardait ainsi une juste et grande part dans toutes les délibérations qui touchaient à ce vaste domaine de la langue, marqué de ses conquêtes et de son nom.
Organisateur plutôt qu'inventeur , tel fut M. Littré. Lui-même semble se juger ainsi dans l'épilogue d'un de ses derniers livres : « Il y avait en moi des éléments capables de se faire jour et d'attirer l'attention ; mais ils ont été tardifs, parce que la faculté de les mettre en mouvement a manqué. Mon esprit n'élait pas de ceux qui s'éclairent soudainement devant l'imprévu des circonstances; personne n'était plus désarmé que moi devant les difficultés subites, si le temps ne m'était pas donné de les étudier et de m'y préparer. De cette façon, mon apprentissage a élé long, mais il a été nécessaire, et je serais ingrat si aujourd'hui je m'en plaignais comme d'un temps perdu ^ » 11 était dans le monde intellectuel
1. Conservation, Révolution, Positivisme, 2« édition, p. 492.
le même que dans la vie pratique; il n'avait pas rinitiative des idées, mais quand elles s'étaient produites devant lui, même à l'état d'ébauche et sous une forme incomplète, nul ne les saisissait d'une étreinte plus forle et ne s'y attachait avec plus de suite jusqu'au moment où il s'apercevait que celte idée n'était peut-être qu'un aspect incomplet de la vérité. Alors un nouveau travail se faisait en lui. Il essayait, avec son admirable bonne foi, de se prémunir contre ses propres habitudes intellectuelles et de combattre ce qu'il appelle « ses insuffisances de toute nature ». Il opérait cette critique de lui -même « à l'aide de tâtonnements qui se cherchaient et se rectifiaient l'un l'autre ». Il sentait profondément le défaut général de son esprit, qui consistait « à ne rien savoir par intuition et pour ainsi dire d'avance et à être contraint de tout apprendre par expériences chèrement achelées et par tentatives redoublées^ ».
Ainsi s'explique l'histoire de ses idées. Quand on en étudie la succession de près et avec la pré-