Remarques^ p
Tordre idéal que dans Tordre industriel et physique? Qu'avons-nous besoin d'autre chose? Et à quoi bon nous troubler Tesprit de vains reflets et de lueurs trompeuses quand nous avons là, sous la main et sous les yeux, la source inépuisable des clartés qui ne trompent pas, l'expérience sensible et le contrôle indiscutable dans la vérification des faits? Le principe de toule certitude et le critérium de toute évidence, tout est là. Que voulons-nous de plus? »
Vraiment, cela suffit-il? Peut-on croire, en effet, que la science positive satisfasse toutes les aspirations de cette noble ambitieuse, la pensée humaine? Quel domaine limité, étroitement mesuré, impossible à maintenir dans ses strictes limites, que celui de l'expérience positive! A chaque instant, M. Littré laisse échapper de son cœur de savant comme un regret de ces lacunes et de ces insuffisances. Au terme de ses recherches sur les hypothèses de la cosmogonie, il avoue que la cosmogonie positive entend seulement exposer la liaison de quelques phases d'évolution, mais qu'elle renonce délibérément à rien expliquer au delà; elle n'a même pas le
droit d'accepter, quoi qu'on en ait dit, des hypothèses comme celle du transformisme, « bien qu'à ses yeux cette théorie demeure éminemment recommandable ^ » . Il arrive qu'après avoir exposé tous les problèmes de la science de la nature, après avoir parcouru tous ces hauts sommets auxquels aspire le savoir humain, le savant s'écrie, au moment où il s'arrête, fatigué et mécontent : « Ce n'est pas avec l'impression d'une orgueilleuse satisfaction que j'ai voulu laisser mon lecteur. J'ai exposé les hypothèses relatives à l'univers, au monde, à la terre, aux espèces vivantes. Rien n'est plus propre à faire toucher à l'esprit humain les bornes qui le renferment. Dès qu'il tente de parvenir à ce qu'exprime le mot ambitieux de cosmogonie, il franchit, les uns après les autres, maints degrés prodigieux; mais, quelque vaste espace qu'il parcoure ainsi, quelque immensilé qu'il traverse, d'autres immensités s'ouvrent à perte de vue, et il revient résigné à ignorer. »
Ces grandes hypothèses elles-mêmes ne sont-
4. La Science au point de vue philosophique, p. 559 et préface.
elles pas en contradiction avec la méthode de l'école, qui, dans sa rigueur, ne doit admettre comme faits positifs que les faits vérifiés, et, par conséquent, ne devrait rechercher que ceux qui sont vérifiables ? Le mot d'hypothèses positives employé par M. Littré est un mot peu rassurant pour l'orthodoxie de Fécole, puisque ces hypothèses peuvent gagner ou perdre en consistance à mesure que se révèlent des faits nouveaux qui leur sont favorables ou contraires et que, dès lors, elles n'ont à aucun degré le caractère de positivilé. Qui ne voit combien de problèmes, même dans l'ordre physique et physiologique, échapperont éternellement aux prises de cette doctrine, comme ceux qui ont pour objet la nature intime de la matière et de la force, l'ori gine du mouvement, l'origine de la vie, l'origine de la sensation? M. Littré répond en effet ; (( C'est là déjà que commence le domaine des choses qui ne peuvent pas être connues. Or, sur tout cela, je professe de ne rien nier et de ne rien affirmer; je ne connais pas l'inconnaissable, j'en constate seulement l'existence; là est la philosophie suprême : aller plus loin est
chimérique, aller moins loin est déserter notre destinée. » Mais alors il devrait être interdit même de chercher dans ces voies hasardeuses et sublimes. Et qui ne voit pourtant quelle diminution on ferait subir à Tesprit humain (diminutio capitis) si on lui imposait la loi de se borner à la sphère des faits vérifiables et des lois démontrables? Il semble, dès lors, qu'il devrait renoncer à toutes ces conjectures hardies qui sont la plus haufe expression et l'honneur de la pensée, aux limites de la science positive qu'elles dépassent de toutes parts et qu'elles agrandissent sans fin en lui ouvrant des horizons illimités.
Mais c'est surlout dans les recherches qui concernent les phénomènes de l'esprit, l'esprit lui-même et ses lois, qu'éclate cette radicale impuissance. Je ne prendrai que deux exemples, me réduisant à de simples indications. Chacun de ces points réclamerait une étude particulière, et cette étude irait à l'infini. La constitution de la psychologie et l'établissement de la morale trouvent la science positive tout à fait au dépourvu. Par aucun expédient de logique on ne
peut obtenir d'elle rien qui puisse nous aider à étudier d'une manière satisfaisante ces deux problèmes. Si elle voulait être conséquente avec elle-même, elle les écarterait tout simplement. M. Littré s'est essayé plusieurs fois à les résoudre; il y a complètement échoué. Certes, ce n'est pas lui que nous accusons, c'est l'instrument insuffisant qu'il emploie, c'est la méthode trop étroite dans laquelle il s'enferme par système, avec une sorte d'obstination invincible et d'avance condamnée à rester stérile.
La psycliologie d'abord. M. Littré avait autrefois admis le mot et même, comme nous l'avons montré ailleurs, il avait réclamé la chose dans son ouvrage sur Auguste Comte. Plus tard, il s'aperçut facilement que, par suite des habitudes du langage, ce mot prêtait à une sorte d'équivoque spiritualistc. Or, comme il récusait l'observation par la conscience qui n'est pas comprise dans l'ordre des faits sensibles, il finit par répudier ce terme en lui substituant la locution physiologie psychique ou, plus brièvement, psycliophysiologie, indiquant par le terme psychique ce qui est relatif aux sentiments et aux
idées, et, par physiologie, la formation et: la combinaison de ces sentimenls et de ces idées en rapport avec la constitution et la fonction du cerveau. Mais les termes qu'on change ne changent absolument rien à la réalité, et les choses peuvent répondre : a Qu'on nous appelle du nom que l'on voudra, cela ne nous empêchera pas d'être ce que nous sommes. » M. Littré a beau nous dire que la description des phénomènes psychiques, avec leur subordination et leur entraînement, est de la pure physiologie, l'étude d'une fonction et de ses effets ; que les faits intellectuels et moraux appartiennent au tissu nerveux; que le cas humain n'est qu'un anneau, le plus considérable, il est vrai, d'une chaîne sans limite bien tranchée, jusqu'aux derniers animaux S il n'y a là qu'une série d'assertions ; celui qui les émet sans preuve ne nous convainc pas ; je dirai presque qu'il ne l'essaye pas dans les pages très brèves qu'il a écrites à côté plutôt qu'au sujet de cette importante question. Il n'a pas démontré, ce qui eût été essentiel, l'impos-