‹ M. Littré et le positivismeChapitre 35 sur 55 · Premiers principes, chap. iv, p · texte numérisé non relu

Premiers principes, chap. iv, p

sans relation avec un absolu réel, ne croirait-on pas entendre comme un écho lointain, mais puissant encore, de la célèbre théorie de Descartes sur le nécessaire que le contingent suppose, sur l'infini que réclame le fini comme dernier terme et comme suprême appui des existences, comme la réalité dernière à laquelle sont suspendues la chaîne des idées et celle des mondes? Il est curieux que ce soit le philosophe le plus hardi de Técole expérimentale qui établisse si clairement cette double impossibilité, Timpossibililé logique du relatif tout seul, s'il n'est pas en relation avec un absolu réel, et l'impossibilité psychologique où nous sommes de nous défaire de ridée de la substance, du noumène de Kant, nommé partout comme antithèse du phénomène, pensé partout et nécessairement comme le principe de l'être et de la raison. Ce retour à la métaphysique était inévitable du moment qu'on laissait subsister, aux dernières limites du savoir positif, un mystérieux au-delà, soit l'immensité vaguement montrée par M. Littré, au bord de laquelle il s'efforce en vain de retenir l'esprit humain, sqit cette région de l'inconnais-

sable où Stuart Mill et Herbert Spencer placent le principe anonyme des choses, la source inépuisable de la force. En vain on déclare ce principe à la fois réel et inaccessible. Dès qu'on le proclame réel, c'est qu'on le connaît de quelque façon, et dès qu'on le conçoit, comment empêcher la pensée de s'élancer vers lui, dût-elle se briser contre « le mur infranchissable y> que Stuart Mill nous a signalé, ou faire naufrage dans cet abîme que M. Littré nous interdit, soit le vide infini qui se creuse à la limite de toute science, soit (( cet océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile »?

Il n'y a qu'une manière de supprimer ces tentations, ces troubles toujours renaissants de l'esprit, et d'exorciser définitivement ce spectre de l'absolu qui vient nous hanter sans cesse, c'est de nier résolument. On ne peut vraiment interdire à la pensée la recherche des causes premières qu'en déclarant qu'il n'y en a pas. Mais c'est alors une autre sorte de métaphysique, une métaphysique renversée. Nier toute cause première, c'est encore un dogme, quoique négatif, et c'est ce que la philosophie de Comte et l'esprit

primitif de son école ne voulaient pas admettre. Qu'arriva-t-il? Dès la seconde génération de cette école, un grand nombre de positivistes ont pris le parti de sortir d'un état de suspension chimérique et impossible, pour se ranger h la négation pure et simple, et, voulant échapper à tout soupçon et à tout péril d'idéalisme, ils se sont placés sous les lois plus claires de Bùchner et de Moleschott. Il y a eu sur ce point-là une rencontre inévitable et une alliance entre le positivisme simplifié et le matérialisme scientifique; cette alliance dure encore et môme semble se consolider. Les raffinés du positivisme suspensif se font plus rares de jour en jour. — Et qu'on ne s'imagine pas que nous ayons voulu nous donner simplement le plaisir puéril de mettre une école puissante en contradiction avec elle-même en montrant cette double et contraire tendance à laquelle obéissent simultanément ses représentants principaux, les uns remontant, par l'essor de la pensée transcendante, vers la source supérieure de toute substance et de toute force, les autres retournant vers l'immanence qui ferme cette source et ramène

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toutes les causes possibles dans le sein cle la matière éternelle. Assurément non. Nous avons étalé le spectacle instructif de cette opposition de tendances issues de la même école pour montrer, par un éclatant exemple, que l'esprit humain est de telle nature qu'on ne peut Tempêcher, quoi qu'on fasse, de dogmatiser sur Tessence des choses; que la philosophie positive poursuivait une chimère quand elle posait son fameux principe (c de l'absence indivisible d'affirmation et de négation » ; que pas un seul des représentants les plus connus de cette philosophie ne s'est montré lidèle à ce programme ; que tous enfin ont affirmé ou nié quelque chose au delà des faits sensibles et des lois, les uns en montrant les problèmes inaccessibles suspendus devant l'esprit et l'attirant de plus en plus, les autres çn les supprimant et déclarant tout simplement que la croyance à ces problèmes était la dernière superstition de l'esprit humain. Dans les deux cas, il y a eu infraction évidente au programme primitif de l'école, et ce fait constant, où se révèle une loi de la pensée, méritait assurément d'être signalé, quelle que soit d'ailleurs la conclusion que Ton doive en tirer.

Les formes du scepticisme varient selon les natures d'esprit et selon les temps. Ce n'est que pour de grandes âmes, rares à toutes les époques et ravagées par la pensée intérieure, qu'il peut être question d'un doute comme celui de Pascal, qui n'est que la recherche ardente des vérités supérieures et le désespoir de ne pouvoir leur donner l'évidence de la géométrie. Il ne peut s'agir non plus, sauf pour quelques dilettantes, du doute érudit, élégant, épicurien à la façon de Montaigne, et pas davantage de la critique savante, hérissée d'abstractions et de formules, de Kant, sauf pour les philosophes de profession, les seuls qui puissent être sensibles aux troubles de l'idéalisme subjectif. Le positivisme s'offrait tout naturellement à un grand nombre d'intelligences de ce temps, les unes dé-

testant et méprisant d'instinct la métaphysique qu'elles ne connaissent pas, les autres fatiguées des discussions éternelles et inutiles. Elles ont trouvé dans cette philosophie la forme prédestinée et populaire du scepticisme dans un temps comme le nôtre, témoin du progrès des sciences, de leurs fécondes applications, de la constance et de la régularité de leurs résultats. C'est un scepticisme limité. A vrai dire, il n'y a plus guère de scepticisme absolu possible ; les expériences répétées, la prévision infaillible des phénomènes astronomiques, les vérifications toujours possibles de certains autres , la précision du calcul empêchent, pratiquement aumoins, le doute dans l'ordredesfaits physiques et sensibles. Ce nouveau scepticisme, conforme aux instincts scientifiques aussi bien qu'àcertainesprcventionsde notre âge, n'est donc un scepticisme qu'à l'égard des objets métaphysiques ; pour tout le reste, c'est un dogmatisme étroit, il croit aux faits physiques et à la relation constante des faits, ilcroit aussi, sans nettement la définir, à la nature, à sa nécessité et à son éternité.

A tous ces titres , une partie de la génération contemporaine a cru reconnaître son image dans la

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philosophie positive et lui a donné d'emblée sa confiance.

Une autre raison s'ajoute à celles que nous venons d'indiquer ; elle se tire des circonstances politiques et sociales où nous sommes engagés, et particulièrement de la lutte toujours plus vive et plus aiguë entre l'État laïque et les croyances Ihéologiques. M. Littré avait bien senti les avantages que cette polémique ardente devait donner à la doctrine qu'il représentait ; il comprenait à merveille que la société laïque, obligée d'opposer un dogme à un autre, n'hésiterait pas à prendre la doctrine positive pour l'opposer soit aux théologies que cette doctrine détruit radicalement, soit aux diverses métaphysiques qui, en maintenant l'absolu, laissaient le retour ouvert aux conceptions religieuses et devaient être suspectes pour le gros du public, de connivence avec « l'erinemi commun ». Il n'a pas dû être surpris de la prédilection que certains partis et quelques hommes politiques devaient marquer, dans des occasions solennelles, en faveur d'Auguste Comte, et de la tendance qu'ils ont à faire de ce nom un symbole et un drapeau, ou-

bliant trop aisément que le célèbre chef de l'école n'était rien moins qu'un homme de liberté et qu'il n'avait aspiré toute sa vie qaà établir sous des formes diverses la dictature spirituelle dont il s'était investi lui-même dans un rêve • ardent et tenace. — Nous avons vu, dans le précédent chapitre, avec quel sentiment élevé de justice M. Lîttré repoussait, dans la lutte engagée, toute intervention de la loi préventive, tout appel à la violence. Mais il n'en était pas moins fier des progrès « du moderne État laïque » ; il les opposait à la décroissance continue « de l'ancien État théologique ». Il faudra, disait-il, dans une page qui est un cri de triomphe, que nos adversaires soient bien habiles, plus habiles qu'ils n'ont été, pour retenir ou reconquérir l'immense terrain qu'ils ont perdu, alors que toutes les positions étaient entre leurs mains. L'incrédulité qui a pénétré dans tous les rangs de la société, aussi bien en haut qu'en bas, et peut-être même, aujourd'hui du moins, plus en bas qu'en haut, a mis hors de l'église, et si je puis ainsi parler, sur le pavé spirituel^ un grand nombre de personnes qui n'ont plus, pour se diriger en

morale et en politique, que des idées révolutionnaires et métaphysiques. Cela ne suffit plus; il s'en faut beaucoup. La philosophie positive leur offre un refuge où ils sont à Tabri de tout retour offensif des doctrines théologiques, où ils acquièrent la foi scientifique^ et où ils trouvent une ample carrière à leur activité sociale ^

C'est à ces influences combinées qu'il faut attribuer le triomphe apparent de cette philosophie. Mais, en adoptant le nom du positivisme comme un mot d'ordre, la plupart de ceux qui s'y rallient ont singulièrement simplifié la doctrine. Ils l'ont réduite à cette question qui me paraît être la suprême transformation qu'elle doit subir, et qui, sous cette forme renouvelée et plus saisissante pour la masse des esprits, pourrait bien être la question la plus grave de ce temps : « La science ( et par là il faut entendre, dans les habitudes du langage nouveau, la science positive) ne suffit-elle pas à donner à l'homme tout ce qui lui est nécessaire aussi bien dans

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