‹ M. Littré et le positivismeChapitre 39 sur 55 · Risuue de philosophie positive, janvier · texte numérisé non relu

Risuue de philosophie positive, janvier

imposée à la substance organisée pour qu'elle subsiste comme individu, et l'autre de la nécessité d'aimer, qui lui est imposée par l'union des sexes pour qu'elle subsiste comme espèce. Mais en vain M. Littré s'efforce d'élever et d'ennoblir, en les généralisant, ces deux principes; en vain sous ce terme d'égoïsme il fait rentrer toutes les formes imaginables de l'amour de soi : au plus bas degré, la satisfaction des besoins indispensables sans lesquels la vie ne continuerait pas; au-dessus de ce degré élémentaire, l'emploi judicieux de l'égoïsme, tous les moyens d'atteindre la plus grande somme d'existence et de bonheur. En vain il nous prévient que, dans ce terme bizarre de l'altruisme (auquel il donne pour origine la sexualité), il faut comprendre toutes ces dispositions qui, pour faire durer l'espèce, déterminent tout un ensemble d'impulsions variées à l'infini, aboutissant à l'amour, à la famille, puis, avec un caractère de généralité croissante, à la patrie et à l'humanité. Lui-même ne paraît ni satisfait de sa tâche ni assuré des résultats qu'il obtient. De pareils éléments ne peuvent donner naissance qu'à des conflits perpétuels entre l'é-

goïsme et la bienveillance, sans qu'aucune autorité puisse s'interposer et régler ces conflits. Quel principe supérieur invoquera-t-on pour décider entre ces deux sortes d'instincts ou de passions? Voilà donc le monde livré à des luîtes sans règle et sans terme. On a beau nous dire que la morale se dégagera de ces luttes et qu'elle accomplira son évolution nécessaire « à mesure que la notion de l'humanité resserrera l'égoïsme et dilatera l'altruisme. » Qui nous garantit cela? Qui nous assure que c'est Tégoïsme qui succombera dans cette lutte et que, agité par les instincts inférieurs et les souvenirs obscurs de son origine, il n'aura pas des retours terribles d'atavisme, des explosions de férocité héréditaire, que l'animal enfin ne se réveillera pas un jour dans l'homme et n'emportera pas, dans le flot de ses fureurs déchaînées, le long travail des siècles, ^ les résultats des civilisations humaines, les conquêtes de l'histoire, toutes les formes « de l'idéalisation individuelle et collective », toutes les bases scientifiques du nouvel ordre social posées par la main du génie, consolidées par l'expérience et le temps?

De deux faits physiologiques, Fun ne peut avoir aucune autorité sur l'autre, et, par conséquent, de quel droit espôre-t-on qu'à la longue Fun dominera l'autre? M. Littré n'est pas sans avoir senti l'insuffisance de sa théorie. lia essayé d'y suppléer, quelques années plus tard, en expliquant d'une manière assez inattendue l'idée de justice* et lui conférant par celte origine nouvelle le caractère d'autorité dont ne pouvait rendre compte l'origine biologique des besoins. Tout d'un coup, il ramène cette idée, la génératrice de toute la morale, à n'être plus « qu'un fait psychique irréductible », la conception de Tégalité de deux termes. « Elle n'est pas autre chose, nous dit-il, que la dérivation d'un fait purement intellectuel extrêmement simple, celui qui fait que nous reconnaissons intuitivement la ressemblance ou la différence de deux objets. A égale A ou A diffère de B, voilà le dernier terme auquel tous nos raisonnements aboutissent

1. La Science au j)oint de vue philosophique, p. 331, 359 et 546. — Nous avons discuté ces deux théories de M. Littré sur l'origine de l'idée de justice dans les Problèmes de morale sociale, chapitre v.

comme futur point de départ. Cette intuition est irréductible; on ne peut pas la dissoudre, l'analyser en d'autres éléments ; c'est une des bases de notre système logique. » On pourrait arrêter là M. Littré et lui demander ce que signifient, en physiologie cérébrale, ces termes, plusieurs fois répétés, de fait intuitif et d'intuition, qui s'accordent difficilement avec les données de la science positive et ressemblent singulièrement à des lois innées et formelles de l'eatendement, principes funestes de la métaphysique. On pourrait aussi lui demander de quel droit il transporte une notion purement intellectuelle dans le domaine de l'action, et par quelle transformation difficile à prévoir l'axiome de contradiction devient l'idée mére de toute la morale. M. Littré répond à cette objection d'une manière assez confuse : « Ce transport, dit-il, n'a rien que de naturel et facile. On sait que, anatomiquement, les facultés intellectuelles et les facultés affectives ont le môme siège et que, par cette disposition, elles agissent les unes sur les autres, de quelque façon que l'on conçoive leur juxtaposition, soit que l'on imagine, suivant la doctrine

de la spécialité, que les cellules intellectuelles sont distinctes des cellules affectives, soit, au contraire, que, identiques dans leur texture, le fonctionnement n'en diffère que suivant l'impression nerveuse, interne ou externe qu'elles reçoivent. » Je doute fort que cette explication satisfasse personne, je doute même qu'elle ait satisfait son auteur.

Ce que nous appelons l'égalité morale de deux personnes diffère d'ailleurs complètement, soit de l'identité logique de deux termes, soit de l'égalité mathématique de deux grandeurs. A supposer le transfert de la même impression « des cellules intellectuelles aux cellules affectives », cela n'expliquerait pas comment nait et se révèle l'élément de la moralité qui consiste dans le respect de la personnalité inviolable, dans l'obligation de l'observer soi-même, ce qui est le devoir, et de le faire observer aux autres, ce qui est le droit. Deux triangles sont égaux, la science positive le constate; elle établit sans peine cette égalité par la mesure exacte des deux grandeurs, et dès lors ils sont identiques. Deux machines sorties de deux usines différentes pro-

duisenl la même somme de travail , cela est encore d'ordre positif, et Testimation de deux sommes de travail est aussi exacte que celle de deux quantités ; ces deux machines équivalent. Soit; mais qu'est-ce que cela signifie, transporté dans le domaine humain? L'histoire naturelle, à laquelle on ramène l'homme et le tout de l'homme, répugne, par ses conditions et par ses lois, à des égalités de ce genre. Là il n'est pas vrai que deux hommes soient égaux, comme peuvent l'être deux grandeurs. C'est une notion très compliquée et très tardive que celle de Tégalité morale de deux êtres humains, soumis à la même loi de justice et garantis par le même droit; c'est le produit ultérieur des civilisations réfléchies, loin d'être « un fait psychique irréductible et primordial ». La vérité, c'est que, si nous nous en tenons aux tristes clartés que la science de la nature projette sur cette question et que nous n'allions pas puiser plus haut, dans la conscience, un supplément de lumière et un enseignement plus pur, si la nature est notre seule maîtresse de morale, elle nous montre le spectacle de toutes ses lois en

contradiction manifeste avec la morale imaginaire inventée par Thomme, l'inégalité originelle des races, celle des organisations et des cerveaux, l'inégalité la plus monstrueuse des forces et des aptitudes mentales entre les individus de la môme race, du même peuple, de la même famille, Tinégalité partout et toutes ses conséquences : la loi du plus fort régnant dans son horreur, à tous les degrés de Téchelle des êtres ; la concurrence vitale s'étendant sur Thu inanité naissante aussi bien que sur le reste des animaux; rextermination des plus faibles et des moins favorisés pour la bataille de la vie ; l'util lité spécifique dominant l'intérêt individuel; la prodigalité insensée des germes et des individus qui semblent indifférents à la force universelle, à l'aveugle créatrice qui ne les suscite à la lumière que pour les vouer à la mort, après que ces obscures multitudes auront transmis à travers les âges les types divers dentelles ont reçu le dépôt.

Voilà Tunique moralité selon la science de la nature, celle que logiquement la société devrait imiter. Certes elle est aux antipodes de la moralité que conçoit M. Littré et que Auguste Comte avait

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rêvée. Mais il s'agit précisément de savoir si M. Lit- Iré ne va pas chercher ailleurs que clans la science de la nature les éléments de cette culture esthétique et morale qu'il retrace devant nos yeux. Il nous dit dans un langage ému dont nous recueillons avec plaisir Técho : « Ce n'est pas en vain qu'en des hommes qui sont rentrés dans les ombres élernelles nous voyons des aïeux et des pères; ce n'est pas en vain que dans les hommes qui jouissent avec nous de notre commun soleil, nous voyons des frères et des compagnons de labeur ; ce n'est pas en vain que dans les hommes qui naissent et naîtront nous voyons nos enfants et la plus chère partie de nous-mêmes. Plus l'homme vit au dehors de son égoïsme, plus il se sent amélioré et heureux. Si la patrie a inspiré tant et de si touchants dévouements, que ne fera pas l'humanité, patrie universelle*? » Nous applaudissons à ces belles visions de l'avenir, à cette affirmation solennelle de la solidarité humaine. Mais nous voyons là, comme M. Littré luimême nous en a monlré tant d'exemples dans la

1. Conservation, Révolution, Positivisme, 2« édition, p. 595.

vie de M. Comte, des effusions de sentiment, produisant une sorte de lyrisme, des dispositions subjectives dignes de tout notre respect. Il nous est impossible de voir par quelle logique secrète de pareils sentiments se rattachent à la conception positive du monde, c'est-à-dire à la condition stricte de n'accepter comme règles que les faits physiques et les relations démontrées de ces faits. Nous sommes ici sur les plus hauts sommets de la sphère humaine; or, quoi qu'en dise l'école positiviste, il y a opposition manifeste entre le travail de l'activité humaine et le travail de la nature. La nature physique ne donne que des leçons d'égoïsme. Elle ne connaît pas le droit individuel ou elle le méprise ; elle ne connaît ni la bienveillance ni la charité ; elle ne respecte et ne fait respecter dans sa dure évidence que la loi du plusfort. L'humanité, guidée par d'admirables instincts, travaille au rebours de la nature, elle n'exclut pas du droit de vivre les faibles et les déshérités; au contraire, elle les respecte, elle les recueille, elle les aime; à la justice elle ajoute la charité, elle n'imile pas la nature, elle la réforme. C'est ce qu'a fait M. Littré ; il prend dans toute sa rigueur la science positive, il jure

de lui obéir jusqu'au bout, et voici qu'au terme de sa tâche il se trouve qu'il a transformé complètement les données ingrates et inhumaines de cette science. C'est que, sans s'en douter et aux dépens de la logique, il y ajoute simplement son âme. C'est avec son âme toute seule qu'il a créé cette morale, aussi étrangère à l'impassible nature que la nature l'est elle-même à nos passions et à nos douleurs.

Il n'est pas douteux que M. Littré n'ait échoué dans la tentative qu'il a faite pour constituer scientifiquement la psychologie et la morale. Quant aux problèmes qui dépassent la sphère humaine, il les écarte simplement et se contente de railler les spiritualistes et leurs vaines prétentions de les résoudre. « On nous reproche, dit-il, de laisser de grandes lacunes qui empêcheront à jamais les doctrines positives de prévaloir dans le gouvernement moral des sociétés. On dit que nous ne satisfaisons aucunement aux besoins que l'âme humaine éprouve de s'élever au delà des bornes de l'univers visible, de s'occuper des mystères de l'inconnaissable, et d'écouter l'instinct qui nous fait croire que notre vie se

prolonge au delà du tombeau. A cela notre réponse est facile, non qu'en effet nous satisfassions en rien cet ordre de désirs, mais parce que, aussi curieux que nos adversaires des secrets d'outre-monde et d'outre-tombe, notre curiosité n'a jamais obtenu de résultats. Il est pénible sans doule d'être ainsi renfermé dans le domaine du relatif; nous n'avons pu en sortir par nous-mêmes, et, résignés à dire avec le poète :

Sors tua mortalis, non est mortale quod optas, •

nous attendons qu'on nous apporte des preuves meilleures que celles qui ont cours. »

Certes je n'entreprendrai pas de proposer, au pied levé, à M. Littré des preuves meilleures que celles qui ne l'ont pas satisfait dans cet ordre de problèmes. C'est un tout autre objet que je poursuis en ce moment. Mais, peut-être, serionsnous en droit de demander à notre sévère critique d'être plus difticile pour les objections qu'il présente dans les questions de ce genre* Voyez plutôt quel embarras se manifeste dans l'examen qu'il entreprend de l'idée de la finalité,

celte idée maîtresse de la métaphysique, complice et garant de riiypollièse d'un plan et d'un dessein dans la nature. Qu'on relise la Préface d'un disciple \ on se convaincra facilement de la perplexité de cet esprit à la fois systématique et honnête, qui craint de donner les mains aune concession redoutable pour l'école, et aussi de se refuser injustement à une évidencequi s'impose dans certains cas indéniables. On aura beau nous opposer un grand nombre de cas où cette évidence se troubleet s'obscurcit. Là où l'hypothèse est vérifiée (comme M. Littré le reconnaît pour la constitution de l'œil et les cas analogues), comment refuser de reconnaî tre l'existence d'une cause quelconque qui a eu un plan et s'est proposé un but qu'elle a atteint? M. Littré, trop consciencieux pour méconnaître le fait, s'interdit pourtant de l'expliquer ainsi et il se réfugie dans une explication qui n'en est pas une : « 11 n'y a pas lieu de demander pourquoi la substance vivante se constitue en des formes où les appareils sont, avec plus ou moins d'exactitude,

ajustés au but, à la fonction. S'ajuster ainsi est une despropriétés immanentes de cette substance, comme se nourrir, se contracter, sentir, penser. » Que de prises une pareille explication donne sur celui qui Ta proposée ! — « On s'élonne, dit très justement un de ces spiritualistes si malmenés*, de voir un esprit aussi familier que celui de M. Littré avec la méthode scientifique se payer aussi facilement de mots. Qui ne reconnaîtrait là une de ces qualités occultes dont vivait la scolastique et que la science moderne tend partout à éliminer? » Et cela est si vrai qu'un autre écrivain positiviste, M. Robin, abandonne M. Littré sur ce point, qui est bien grave. — Il n'existe pas une sorte d'entité appelée matière organisée, qui serait douée, on ne sait pourquoi ni comment, de la propriété d'atteindre à des fins, ou, si cette matière existe, comment pouvez-vous la connaître, puisque vous ne connaissez que des phénomènes et des lois? Parler de vertu accommodatrice dans la matière, c'est ressusciter les vertus dormitives et autres que

1. Les Causes finales, par M. Paul Janet, 2^ édition, p. 651.

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Molière a tuées pour toujours. « Dans un autre écrit, M. Littré avait combattu avec une éloquente vivacité la verfu médicatrice de l'école hippocratique. En quoi est-il plus absurde d'admettre dans la matière organisée la propriété de se guérir soi-même que la propriété de s'ajuster à des fins ^ ? »

Que de fois on pourrait saisir M. Littré dans une sorte de flagrant délit, non pas précisément de contradiction avec lui-même, mais de déchirement entre le système qui le tient captif et les clartés qui l'entraînent ! Il nous dit quelque part que rien ne l'émeut autant que le spectacle de cet univers sans limite qui se révèle à nos yeux, à nos instruments, à nos calculs, et de la faible mais pensante humanité jetée dans cette immensité. « Quand l'homme s'engagea dans la recherche laborieuse de la réalité des choses, il lui fut promis par un secret instinct que la réalité, la vérité ne laisserait ni son imagination sans merveille, ni son cœur sans chaleur. La promesse a été tenue : le monde s'est ouvert avec

1. Les Causes finales, par M, Paul Janot, 2* édition, p. C51.

une grandeur qui est une souveraine beauté . » Je sais bien qu'il serait injuste de presser trop rigoureusement des métaphores. Mais enfin qu'estce donc que cet instinct secret dont on nous parle magnifiquement? N'est-ce pas encore là une de ces causes finales proscrites, une conformation de Tesprit de Thomme en rapport avec la réalité et ses lois pressenties? N'y a-t-il pas là quelque chose qui dépasse l'étroite prison des phénomènes et je ne sais quel appel d'une voix mystérieuse qui semble dire à l'homme : a Toujours plus haut! toujours plus loin! » Enfin, quand M. Littré nous montre, avec une sorte d'enthousiasme religieux, l'humanités'avançant à travers les siècles, existence idéale à la fois et réelle, longtemps ignorée, puis se dégageant de ses nuages, partout fécondant la surface de la terre, gardienne jalouse des richesses intellectuelles et morales des générations, etnousaméliorant tous, de race en race, sous sa discipline maternelle et sa bénigne influence ; quand il nous trace le tableau de « cet idéal réel qu'il faut connaître (science et éducation), aimer (religion), embellir (beaux-arts), enrichir (industrie), et qui delà

sorte tient toute notre existence, individuelle, domestique et sociale, sous sa direction suprèmeS » nous sommes toujours tentés d'arrêter M. Litlrô et de lui demander comment, réduit aux phénomènes qu'il voit et qu'il constate scientiilquement, à l'aide de ces données strictement positives, il peut se forger de tels rêves de félicité au milieu des misères et des luttes de l'heure présente, et se construire ces palais magiques où habite une humanité transfigurée, ces templa serena, œuvre d'un poète et d'un rêveur ? M. Littré me répondrait qu'un des plus nobles attributs de l'intelligence humaine, c'est la puissance qu'elle a d'idéaliser. L'idéal est à la fois son rêve et son culte; elle le poursuit et l'adore ; elle le modèle et se laisse modeler par lui ^ Soit ; mais qu'est-ce donc que cette faculté d'idéaliser, sinon la faculté de voir plus et mieux que le réel, d'échapper aux splendeurs glacées de l'immensité cosmique en y jetant sa pensée, ou aux tristes spectacles des sociétés humaines en substituant son œuvre à celle de

1. Conservation, Révolution, Positivisme, 2* édition, p. 409.

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