LE PRIX DE LA VIE HUMAINE DANS LE POSITIVISME
Si rancien positivisme est mort en tant que système, nous avons reconnu qu'il est plus puissant que jamais comme tendance. Il a légué aux nouvelles générations le problème dans lequel est venu se résoudre tout l'effort de cette laborieuse école et que nous avons eu déjà l'occasion d'indiquer : La science positive est-elle en mesure d'être l'institutrice unique de Thumanité, l'arbitre de ses idées et de ses mœurs? Pourra-t-elle donner à l'homme tout ce qu'il est en droit d'espérer pour la vie de l'imagination et du cœur, que l'on ne veut apparemment pas proscrire, pour les ambitions de la pensée et les aspirations vers la justice, aussi facilement qu'elle le fait pour la conquête graduelle des forces de la nature, pour l'extension du pouvoir humain sur la matière, pour l'ornement et Ta-
mélioration du séjour de Thomme et les satisfactions presque illimitées de son bien-être? Suffit-elle à tout ? Répond-elle à toutes les conceptions du bonheur que l'homme peut se faire, à toutes les conditions de sa destinée? La foi scientifique, que Littré oppose, sous ce nom expressif et dans un sens très limité, aux croyances philosophiques et religieuses, est-elle de nature à les remplacer dans tous leurs emplois et leurs applications légitimes, après qu'elle les aura détruites ?
Nous n'enireprendrons pas de reconstruire ici, au nom de la pensée spéculative, les objets d'intuition ou de croyance que cette critique a relégués dans la région des possibilités inaccessibles ou des pures chimères. Ce serait tout un système à développer contre un autre système. Nous ne prétendons traiter en ce moment la question qu'à ce point de vue : Que deviendra la vie humaine sous l'empire exclusif de la foi scientifique? Jusqu'à présent il n est guère douteux, selon la remarque d'un auteur anglais qui s'est beaucoup occupé de cette question, que c< les deux bases de la vie morale, chez les peuples
occidcnlaux, n'aient élé rexislence d'un dieu personnel qui la produit et l'immortalité de l'âme qui la perpétue». Il faut y ajouter la foi à l'absolu du devoir, à une loi indépendante des conventions humaines, des races et des climats. C'était là un fond de doctrine implicite dans les idées et les mœurs de notre civilisation, et comme fixé dans les instincts des générations. L'accord sur ces différents points existe, malgré des dissidences de détail, entre Platon et saint Augustin, Leibniz et Bossuet, Kant et le christianisme. Des philosophies fameuses, comme celles de Hobbes, de Spinoza ou de Voltaire, n'avaient pas réussi à exlirper de la conscience humaine cet ensemble de croyances. Mais ce que la dialectique des idées ou l'ironie n'avaient pu faire pour la grande majorité des hommes, restés fidèles à ces doctrines, ni pour la civilisation, constante à ellemême et à ses directions générales, la critique moderne, au nom de la science positive, est en train de l'accomplir. On assure qu'elle aura bientôt, selon une expression célèbre du dixhuitième siècle, « purgé l'esprit humain de toute matière superstitieuse ». Dès lors, on est en
droit de se demander ce qui arrivera dans le monde, quand « ces bases » seront renversées. Si la conception positiviste du monde finit par triompher dans les esprits, il faudra bien que l'homme moderne s'habitue à penser et à sentir autrement qu'il n'a pensé et senti jusqu'à ce jour; il faudra le façonner à de nouvelles formes d'idée et de vie, créer pour l'esprit humain un autre climat et l'y faire vivre de gré ou de force.
C'est la nature de ce nouveau climat moral, c'en est la composition, les éléments et les effets que je voudrais analyser. Plaçons-nous résolument en face de ce problème qui préoccupe les esprits les plus dislingués de ce temps. Les uns semblent frappés d'une sorte d'épouvante, quand ils mesurent par la pensée les vides qui vont se creuser dans la conscience humaine à la place des croyances disparues. Les autres, à la vue d'une humanité transfigurée, se jettent à corps perdu dans des espérances et des enthousiasmes sans limites; ilsn'aperçoiventplusd'obstacledans cette voie triomphale qui s'ouvre devant l'homme se consacrant dieu de ses propres mains, le der-
nier dieu, c'est-à-dire l'être le plus élevé qu'il lui soit donné de concevoir. D'autres enfin, bien que favorables théoriquement aux nouvelles doctrines, ne peuvent s'empêcher d'être soucieux devant les grands changements qu'ils prévoient: ils ont des visions attristées sur ce lendemain de l'humanité qui va sonner à l'horloge des siècles. Tous sentent qu'il y a là une question à la fois inévitable et dramatique.
C'est de cet ordre d'idées qu'est sorli récemment un livre qui a fait sensation en Angleterre et dont le titre est significatif autant que le succès lui-même : Is life worth living? La \ie vaut-elle la peine d'être vécue*? Vivre, si l'on doit repousser comme une chimère tout idéal supérieur aux faits et aux lois physiques, vivre alors en vaudra-t-il le tracas et l'effort? Tel est le sujet, vivement exprimé par ce titre original et inquiétant. Une critique sévère aurait à signaler dans ce livre de graves défauts : trop de questions mêlées ensemble et qui gagneraient à être séparées, dessurcharges et des lacunes dans la teneur
1. Deux traductions ont paru simultanément en France. Celle de M. Salmon a été autorisée par Fauteur,
générale du raisonnemenl, un désordre qui n'est pas toujours un effet de Part, des plaisanteries d'un goût douteux, un humour sans légèreté; en revanche, on n'y peut méconnaître une dialectique pénétrante, tenace, subtile, une étude profonde du sujet, une connaissance exacle du problème et de ses conditions fondamentales, une probité de pensée et de sentiment qui inspire la confiance au lecteur. Tel qu'il esl, et malgré ses défauts trop visibles, le mérite de ce livre est d'être venu à son heure, au moment où chacun le faisait à sa manière et à son idée, et d'avoir nettement posé la question en la prenant dans la conscience moiderne qui la pose ellemême en termes irrécusables, chaque jour, avec une curiosité toujours plus pressante. Cette question, il est bon que chacun des hommes de ce temps, et qui pensent, s'habitue à la traiter sous tous ses aspects, avec calme, sans illusion, dans un esprit de sincérité absolue.
Nous n'avons pas à donner l'analyse du livre de William Mallock; nous n'en suivrons ni le plan ni la méthode, ni l'argumentation générale; nous nous réservons simplement le droit de
citer l'auteur à Toccasion comme un témoin qui mérite d'être entendu, toutes les fois que l'examen que nous entreprenons amènera des rencontres entre ses idées et les nôtres. Mais il y a un point essentiel que l'auteur a mis parfaitement en lumière et que nous dégagerons tout d'abord, c'est la force d'impulsion acquise et très lente à se perdre, qu'exercent longtemps encore les idées religieuses dans les esprits, même quand on croit qu'elles ont disparu. C'est là une considération d'une importance capitale dans la question qui nous occupe. On se demande ce que deviendra la vie humaine, quand on l'aura réduite, non partiellement et pour quelques-unes de ses manifestations, mais tout entière, aux données de la science positive. Pour répondre sérieusement, scientifiquement à cette question, une condition préliminaire est à remplir, c'est d'éliminer avecle plus grand soin, dans l'analyse de la civilisation future, tous les éléments qu'ont pu y introduire les influences désormais condamnées, spiritualistes ou religieuses.
C'est un fait incontestable, que nous vivons
longtemps de la vie du passé, même quand théoriquement le passé n'existe plus pour nous, et cela est vrai surtout dans l'ordre des idées pratiques et des sentiments moraux. Il s'est formé en nous une série d'habitudes et d'instincts qui ne sont eux-mêmes souvent que des habitudes accumulées dans une famille ou dans une race, qui nous lient ensuite dans Tavenir, prisonniers inconscients du passé, et nous engagent dans des associations presque indissolubles d'impressions ou d'idées.
Prenons un exemple qui nous servira à mesurer la portée de ces influences secrètes. Il y a une question que Ton pose souvent dans certaines écoles ph*ilosophiques et religieuses, à savoir (( si un athée peut être un honnête homme». Cela n'a de sens évidemment que si l'on entend l'honnêteté selon les régies de la morale ordinaire ; sans cela il n'y aurait pas lieu de poser la question. Mais alors même la réponse n'est pas douteuse. Oui, sans doute, et nous en avons des exemples sous nos yeux, un athée peut être un honnête homme, d'après les régies de la morale généralement reçue. Nous en voyons
chaque jour qui conforment leur vie non pas seulement à la plus stricte justice, mais à la plus large équité, qui l'élèvent même jusqu'à la charité, qui en consacrent l'emploi par le plus utile travail, qui savent en faire un modèle, un type bienfaisant à contempler. Mais de tels cas individuels ne résolvent logiquement la question ni pour l'humanité tout entière, ni pour son avenir. 11 faudrait tout d'abord examiner pour quelle part entrent dans une telle vie les influences actuelles ou séculaires, les idées ambiantes, tout imprégnées de christianisme diffus ou de spiritualisme latent, les habitudes collectives de la race, de la nation ou de la famille, les habitudes individuelles de l'homme luimême, contractées en dehors de ses convictions nouvelles. Tout cela est très difficile, très délicat, très compliqué. La question de l'athée honnête homme n'est donc pas une question de fait. Dans le fait, elle est trop aisément résolue. Pour la rendre intéressante, il faut la transformer en un problème de logique ; il faut se demander si la morale de Tavenir, uniquement déduite de l'expérience positive, pourrait pro-
duire théoriquement ce que la civilisation actuelle appelle un honnête homme. Là seulement serait l'intérêt du débat. Et, pour résoudre la question, il faudrait d'abord écarter tous les éléments de civilisation antérieure, fixés de longue date dans la conscience qui serait soumise à l'examen. Resterait enfin à savoir si, dans le fond de cette conscience, il ne subsistera pas encore toute une série d'instincts et d'aspirations primitives, originales, irréductibles à la morale positive, des forces secrètes dérivant d'une essence incomplètement connue par la psychologie cérébrale, des énergies intérieures d'impulsion, qui, même dans le triomphe apparent de la morale nouvelle, la dépasseront de tous les côtés, la domineront, élèveront l'homme au-dessus de sa doctrine et lui referont, en dépit d'elle, une moralité supérieure, inexplicable par ses idées.
De ces divers éléments de la question, le plus considérable est l'influence occulte du christianisme, survivant à sa défaite officielle dans certaines âmes. Personne n'a mieux décrit que M. Renan, dims une circonstance récente, cet état de conscience, si fréquent parmi nos con-
tcmporains, chez lesquels un minimum d'idée religieuse, persistant à travers le rationalisme sec ou l'empirisme rigoureux, soutient encore et dirige la vie morale. Ce pénétrant observateur nous traçait le portrait d'un homme hautement moral, qui, après des études faites pour le ministère évangélique, avait rompu avec la vieille tradition et était entré dans la voie de la philosophie et de la critique allemandes « Ce changement, nous dit-il, comme il arrive souvent, ne modifia en rien ses règles morales... Une vie entière était parfumée par le souvenir de ces croyances fécondes dont on pouvait sacrifier la lettre sans abandonner l'esprit. » Il marque d'un trait bien personnel « cette heure excellente du développement psychologique, où l'on garde encore la sève morale de la vieille croyance sans en porter les chaînes scientifiques. . . A notre insu, c'est souvent à ces formules rebutées que nous devons les restes de notre vertu. Nous vivons d'une ombre, du parfum d'un vase vide ; après nous, on vivra de l'ombre