Séance de l'Académie française du 25 mai
d'une ombre. — Je crains, par moments, que ce ne soit un peu léger, » ajoutait Torateur académique, aux applaudissements très significatifs de l'auditoire.
C'est cet élément subtil et presque insaisissable qu'il faudrait tout d'abord éliminer par une opération chimique, sublimer, comme disaient les vieux alchimistes, afin de pouvoir apprécier avec exactitude ce qui restera, au fond du creuset, de substance solide vraiment utilisable pour les adeptes du positivisme. Mais comme il est difficile d'arriver à saisir ce résidu pur et sans mélangel Une opération aussi délicate demande, pour réussir, beaucoup de tact, de finesse et de sincérité. G'est une expérience de chimie morale à faire. Il y a en effet bien des éléments divers dans l'atmosphère intellectuelle dont nous vivons ; n'est-elle pas saturée de la vie antérieure du monde civilisé et de ses conditions d'existence? Nous la respirons sans nous en rendre compte, et les positivistes aussi bien que nous. Il n'est pas difficile de démêler dans leurs jugements et leurs sentiments un grand nombre de ces idées dont l'origine devrait leur être
suspecte, mais qui font partie de cet air natal et familier nécessaire à leurs poumons, où leur vie s'alimente encore longtemps après qu'ils s'imaginent s'être créé à eux-mêmes des conditions nouvelles d'existence.
C'est l'ordinaire erreur des [)0sitivistes quand ils s'occupent de la vie humaine. Ils font profession, dit M. Mallock, de l'avoir déreligionisée avant de s'en occuper. Mais c'est une singulière méprise. Ils s'imaginent donc que la religion n'existe que dans sa forme pure, qu'elle est toujours un sentiment distinct de dévotion, ou l'assentiment d'une foi qui a conscience d'ellemême. On s'est débarrassé de ces formes, et l'on se persuade alors que tout est fini. C'est à peine si l'on est au début de l'opération. L'idée religieuse ne se trouve que rarement à l'état pur, elle se combine, à l'ordinaire, avec les actes et les sentiments de la vie ; elle leur donne des propriétés, des couleurs et une consistance toutes nouvelles. Elle se trouve partout cachée, là même où nous aurions été le moins tenté d'aller la chercher, dans l'esprit et dans l'humeur même, dans nos ambitions présentes et futures. Bien
plus encore la trouverions-nous dans l'héroïsme, dans la pureté, dans l'affection, dans l'amour de la vérité et dans tout ce qu'il plaît aux positivistes aussi bien qu'aux spiritualistes d'exalter. Ils pensent apparemment qu'il leur suffit d'éliminer Dieu pour s'emparer de son héritage. Aussitôt qu'ils ont frappé les croyances, ils se retournent du côté de la vie, en montrent les trésors et nous appellent à en jouir. Mais il se trouve qu'ils sont loin de compte. Tout maintenant a changé d'aspect. La religion est une des couleurs de la vie qui se môle le plus intimement à toutes les autres couleurs conservées sur la palette ; c'est elle qui leur prête leur apparence de profondeur et le meilleur de leur éclat. Si, par un procédé subtil, on l'enlève, tout se ternit et se décolore K
On peut déposséder l'humanité de ses dogmes actuels, mais non pas des effets qu'ont produits ces dogmes dans le cours des siècles. Dissimulés sous des formes diverses, ils ont envahi, pénétré la vie morale, et maintenant ils se présentent à