‹ M. Littré et le positivismeChapitre 45 sur 55 · W. Mallock, p. 45, ^2,A0^, passim · texte numérisé non relu

W. Mallock, p. 45, ^2,A0^, passim

leurs efforts, la seule fin vraiment désirable de la vie. Mais à quel prix, à quelles conditions riiomme peut-il réaliser ce bien, atteindre cette fin ? Pour cela il ne faut rien moins qu'obtenir de lui qu'il renonce à poursuivre son bonheur individuel, ce qui ne sera pas aisé ; il faut ensuite exalter ses sentiments sympathiques, l'amener à ce point où il fera son bonheur du bonheur d'autrui, ce qui est vraiment héroïque et rare. Voilà des conditions difficiles à remplir, et qui transforment la félicité et la moralité en objets de luxe, hors de la portée et de l'usage du plus grand nombre.

D'ailleurs à quel titre et de quel droit un positiviste voudrait-il imposer à l'homme moderne un acte, ou plus encore, un état de renoncement? Que Ton dise à un disciple de Bouddha : « La vie est triste, elle sera suivie d'un nombre indéterminé d'existences aussi tristes que celle-ci, et le cycle fatal recommencera sans fin jusqu'au jour où tu auras volontairement renoncé à ton être propre, rejeté de ton sein tout désir, germe funeste des vies futures, » on pourra amener ce fataliste de l'extrême Orient, succombant sous

le double poids du climat et de la misère, à renoncer sans trop de peine au travail stérile qui agile et accable sa pauvre existence, à s'immoler, à tuer en lui-même jusqu'au désir, à se plonger avec une joie farouche dans la nuit sans conscience du nirvana, qui n'est pas le néant sans doute, mais l'évanouissement dans l'infini. Que le chrétien, par des considérations toutes contraires, arrive au même résultat, le renoncement volontaire; que sous l'action et la doctrine du Christ qui a aimé les hommes jusqu'à mourir pour eux, il imprime dans son âme cette grande leçon, ce grand exemple; qu'il exalte en lui le sentiment de la justice jusqu'à la charité, la charité jusqu'au dévoûment; qu'il renonce à son bien propre, par amour pour Dieu, ou bien qu'il s'immole à la vie et au bonheur d' autrui, par un motif moins noble assurément, mais énergique, l'espoir et l'idée du salut; que par ces deux motifs très inégaux, mais tous deux puissants, on obtienne du chrétien le sacrifice actuel de sa félicité momentanée, cela se conçoit, cela se voit tous lesjours et s'explique sans peine. Enfin que le disciple de Kant, convaincu comme son

maître de l'existence du souverain juge et de la nécessité de la sanction, et d'ailleurs pénétré de la sainteté de la loi morale et de son inflexible autorité, prenne la résolution virile d'accomplir tout ce que cette loi exigera et se jure à luimême de sacrifier ses fins individuelles dans toutes les occasions où elles seraient en opposition avec les fins générales, cela est dans l'ordre, et l'ordre est tellement rigoureux, que l'ona vu des kantistes inquiets de leur conscience, quand ils croyaient saisir un éclair furtif de plaisir personnel se glissant dans leurs déterminations morales. Mais au nom de quelle considération supérieure l'homme nouveau doit-il renoncer à son bonheur personnel, si la foi scientifique régne seule dans le monde, destitué de causes premières et de causes finales, abandonné à la souveraineté des lois physiques? Il y a là deux choses en présence, l'une douteuse et qui d'ailleurs lui est étrangère, en dehors des déductions subtiles dont il n'aperçoit pas clairement le principe et les conséquences, c'est le bonheur général et indéterminé de riiumanité ; l'autre claire et manifeste et qui le touche directement, qui l'attire

presque irrésisliblement par toutes les séductions, c'est son propre bonheur. Vous voulez qu'il sacrifie le bien certain et qui est à lui, s'il le veut, puisqu'il n'a que la main à étendre pour cela, à un bien lointain, équivoque, indéfinissable dans sa nature, et dont il ne ressentira probablement jamais les effets pour sa part, le bien général ! Vous lui demandez trop. C'est une mystification, si c'est un calcul que vous lui suggérez; c'est une superstition, si c'est une obligation que vous lui imposez ; dans tous les cas, c'est un métier de dupe que vous voulez qu'il lasse, et s'il a la claire vision de la vie telle qu'elle est, il ne le fera pas. En vérité pourquoi veut-on qu'il le fasse et comment peut-on l'espérer, si un être supérieur ne doit pas lui en savoir gré, si une loi sacrée par son origine ou son caractère ne lui en fait pas un devoir? Entre les deux extrémités de cette vie s'étend un si court intervalle ! Va-t-il donc le remplir de la préoccupation obstinée du bonheur des autres ? Il a si peu de temps pour penser au sien, tant de peine pour se le procurer, tant d'efforts pour en retenir la rapide et précaire jouissance! Il a

déjà bien à faire pour ne pas trop souffrir; un si grand nombre de chances et de risques à courir, d'obs!acles à vaincre, de haines à déjouer ! Et l'on veut qu'il s'oublie pour trayailler au bonheur d'un être abstrait, le genre humain, un être qui n'a pas même d'existence propre, qui n'a ni conscience ni sensation personnelle, qui ne se réalise que par des milliards d'existences successives, semblables à la mienne, pas plus dignes de respect après tout, étant faites des mêmes impressions, des mêmes joies et des mêmes douleurs que mes joies et mes douleurs, avec celte différence que celles-ci sont à moi ou plutôt sont moi-même et que les aulres ne me touchent que par l'imagination. Pourquoi donc sacrifier la solide et substantielle réalité à ce qui pourrait n'êlre qu'un rêve?

Pour obtenir ce renoncement, les positivistes comptent sur les sentiments sympathiques qu'ils essayent de porter à un degré d'intensité et d'énergie où ils seront, nous dit-on, nécessairement victorieux. La sympathie deviendrait ainsi la puissance directrice de tous les autres instincts et la force motrice de la félicité universelle. N'y

DANS LE POSITIYÏSME. 2r)

a-t-il pas là encore bien des illusions? Dans cet ordre d'idées, notre auteur anglais raisonne à merveille. C'est une des bonnes parties de son livre; j'en analyserai quelques pages, en tachant de conserver leur saveur originale. — Ces beaux sentiments se trouvent, dans la pratique, bien insuffisants, quand ils ne sont pas soutenus et dirigés eux-mêmes par une idée supérieure à eux, qui leur donne ce qu'ils ne peuvent pas avoir, l'obligation, la cohésion et la durée. Ils sont inégalement distribués entre les hommes, ils agissent d'une façon capricieuse et partiale; il suffit pour les paralyser d'un retour de l'égoïsme, qui est fréquent et avec lequel il faut toujours compter. Nous voyons des exemples d'héroïsme désintéressé se produire chez des hommes grossiers, tout spontanément, dans des naufrages, par exemple. On pourrait croire, à voir cette spontanéité merveilleuse dans le dévouement, que c'est bien la vraie nature de l'homme qui se traduit ici, qu'il y a chez l'homme une force constante de bienveillance et de sympathie que nous apprendrons peu à peu à utiliser, à diriger 5 coup sûr. Mais que notre optimisme

ne s'endorme pas. Voilà que chez les mêmes hommes, dans un autre ordre défaits, l'égoïsme va éclater avec une violence inattendue. Ce matelot, le même qui, hier, exposait ses jours pour sauver une femme à bord d'un bateau prêt à sombrer, la renversera et l'écrasera aujourd'hui pour échapper à l'incendie dans un théâtre. Il faut même reconnaître que c'est la tendance la plus commune que le matelot personnifie dans le dernier cas. Aucun de ceux qui ont étudié riiistoire ne dira le contraire. Les vies des plus grands hommes, les vies mêmes de ceux qui ont été les meilleurs sur cette terre, ne seraient pas des dernières à témoigner de la force persistante et vainement combattue de ces tendances. Quelque large part qu'on accorde aux instincts désintéressés, il faut bien reconnaître qu'ils n'ont en général qu'une puissance très limitée et ne se montrent forts qu'à de rares instants, dans des circonstances exceptionnelles. En Vabsence d'un motif supérieur^ ils prédominent seulement lorsque l'avantage à procurer aux autres se trouve momentanément investi d'une valeur singulière, et que la perle qu'on a soi-même à faire est

DANS LE POSITIVISME. 'ii5

aussi singulièrement réduite; ou bien encore, lorsque la possibilité de choisir entre deux partis disparaît subitement, pour ne laisser d'autre alternative que l'héroïsme ou la honte. Mais pareille chose n'arrive que dans les événements rares, les grands périls, les grandes catastrophes. Or ce qui mérite réellement de nous occuper, c'est l'état ordinaire de la vie, où les sentiments sont à leur diapason normal. Et dans ce cas, le désintéressement, tout en restant un fait aussi certain que l'égoïsme, se trouve essentiellement au-dessous de la tâche qu'on lui demande ; il s'en faut bien qu'il soit une des puissances directrices de la vie.

Voyez ce qui se passe, même chez un homme ^ bien intentionné, quand il s'agit de la comparaison toujours délicate des conditions de son bonheur propre avec celles du bonheur général. Évidemment, si nous pouvons, sans aucun inconvénient pour nous, réprimer tous ces désirs qui, comme le dit M. Huxley, « vont à l'encontre du bien du genre humain, » tous, — presque tous, faudrait-il dire, car il y a encore à faire la part des mauvaises volontés, — tous, nous le ferons

m LE PRIX DE LA VIE HUMAINE

volontiers. Mais si la répression de soi-même eniraîne de graves difficultés, si elle exige im combat constant, pour nous décider à nous abstenir d'une action, il nous faudra voir clairement que le bonheur qu'elle enlève aux autres dépasse de beaucoup celui qu'elle nous donnerait. « Supposez, par exemple, qu'un homme soit amoureux de la femme de son ami et qu'il ait pris l'engagement de la conduire un soir au théâtre. Évidemment il y renoncera s'il sait qu'en donnant suite à son projet il causera quelque grave accident et fera brûler vifs tous les spectateurs de la galerie. Mais il n'y renoncera sans doute pas pour l'unique raison que son exemple fera baisser un peu le niveau moral par ceux qui occupent les stalles, w On est toujours plus ou moins enclin à tricher à son profit quand on met en balance les deux genres de bonheur qu'il s'agit de peser. Pour ce qui est du bonheur de la communauté, on n'en met qu'une partie dans le plateau, on le désavantage autant qu'on peut avant l'opération ; je calcule, par exemple, que ce qui doit augmenter mon plaisir dans la proportion d'un million de

livres ne coûtera pas à chaque membre de la société la moitié d'un liard. Me voici dans une alternative très fréquente, au moins si je considère la moyenne de la vie. Je sais, d'un côté, que telle ligne de conduite me procurera de grands avantages ; d'autre part, je sais que, si tout le monde suivait cette même ligne de conduite, elle causerait un grand préjudice général; mais je sais aussi qu'en fait ma façon d'agir, dans ce cas particulier, sera à peine nuisible à la communauté, ou ne l'atteindra en tout cas que très légèrement. Aussi mon choix ne se réglera-t-il pas sur celui du matelot qui se dévoue dans le naufrage, parce que l'alternative est là brutale et violente : sauver sa vie aux dépens d'une femme, ou sauver la vie d'une femme en risquant la sienne. Ici il s'agit d'un moindre intérêt, et, par un ingénieux artifice de logique intérieure, la proportion des enjeux est renversée ; ce serait, par exemple, l'alternative très captieuse de laisser cette femme perdre une boucle d'oreille, ce qui est fort léger, ou de me casser, à moi, un bras, ce qui est grave. Voilà comment raisonnera très souvent le trop ingé-

nieux calculateur que nous portons en nous, et le résultat ordinaire de cette double opération d'arithmétique, une addition et une soustraction, c'est que nous choisirons presque certainement de nous épargner à nous-mêmes le plus grand mal, au risque d'un moindre mal pour la communauté. c( Il suit de là que les conditions générales d'un bonheur indéterminé forment un idéal absolument impropre à contre-balancer les tentations personnelles, ou môme à nous inspirer la volonté requise pour les renoncements que Ton nous demande ^ »

Il ne parait donc pas possible de faire de la sympathie exaltée une règle universelle et toujours agissante. C'est une pure utopie que de vouloir gouverner la vie humaine par la sensibilité désintéressée, à moins qu'elle ne s'inspire elle-même dans quelque obligation supérieure qui contienne ses défaillances, qui prévienne ses caprices, qui déjoue ses illusions plus ou moins "volontaires, qui fixe ses incertitudes et règle sa perpétuelle inconstance. Tous ces appels éloquents ou ly-

Page 1