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riques au renoncement et à l'abnégalion resteront sans écho et sans réponse auprès de ces âmes médiocres qui sont, après tout, la foule humaine. Si elles ne se sentent pas obligées à la bienveillance, sans la repousser absolument, elles la subordonneront à ce qui leur est plus intime et plus cher, la recherche de leur propre bonheur. Elles resteront fermées, dans l'habitude de la vie, à ces nobles conseils qui ne sont pas et ne peuvent pas être des ordres. Tout cela ne réussit pleinement que pour les belles âmes, qui, précisément, n'en ont pas besoin. Ne trouvent-elles pas en elles-mêmes ces instincts et ces sentiment nés avec elles, fortifiés par la plus délicate culture?
D'ailleurs il faut s'entendre sur ce qu'on nous propose. L'homme moderne est tenu à ne rien accepter sur la foi d'autrui; c'est le précepte de ses maîtres et la première condition de la méthode expérimentale. Il n'aura garde d'abdiquer son droit au raisonnement quand il s'agira de défendre son droit personnel au bonheur. On veut qu'il prenne l'habitude de préférer le bien général au sien. Mais quel est donc ce bien?
Quel en est le caractère et Tobjet? Si je me sacrifie, au moins dois-je savoir à qui ou à quoi profitera ce sacrifice. Il n'y aurait rien de plus niais que rimmolation, ne fût-ce que d'un plaisir, d'une sensation, à un mot pompeux, à une chimère. Ce bonheur général qu'on nous met devant les yeux sous des formes magnifiques de langage, me parait bien n'être que la somme des bonheurs individuels. Si ce n'est que cela, pourquoi m'y subordonner? Mon bonheur vaut celui des autres, et il mérite au moins autant d'égards. — On me dit : Le bien de la communauté n'est pas seulement cela, il est aussi la garantie des biens particuliers : il signifie l'ordre et la discipline d'une société dans laquelle chacun pourra exercer naturellement et librement son aptitude à être heureux. La moralité sociale, à laquelle on nous convie, serait l'ensemble des règles empiriques qu'il faut respecter, des conditions négatives du bonheur, c'est-à-dire des conditions qui empêchent qu'aucun obstacle ne s'élève, dans le milieu social, contre le bonheur de chacun. Soit, mais en présence d'un simple conseil je garde toujours ma liberté d'apprécia-
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lion et de conduite. Si j 'estime que le but que Ton me montre ne \aut pas, au moins pour moi, les moyens employés pour l'atteindre; si je pense que pour une si faible part que je puis apporter à la coopération sociale, je risque de compromettre les biens que je préfère, ma tranquillité, ma sûreté personnelle, l'usage facultatif de mes aptitudes^ mes loisirs et mes goûts, qui donc pourrait raisonnablement s'opposer à mon calcul, me forcer à sortir de ma reiraite, suffisamment protégée, et à me jeter dans la mêlée? On prétend que je calcule mal, que je serai victime de mon égoïsme, que par la coopération sociale je me rends service à moi-même, et qu'en définitive c'est moi-même que je trahis si je la trahis. Je n'en suis pas aussi sûr que cela. J'estime que l'état de civilisation où je suis et où sont la plupart des hommes est un état supportable, qu'on y peut vivre à sa guise en ne pensant qu'à soi, et je me dispenserai d'aller chercher ailleurs une fortune meilleure, mais incertaine, dont je ne puis prévoir ni les caprices ni les orages. Au point de vue du raisonnement expérimental, que peut-on bien me répondre? Il est possible
que je me trompe, mais qui me le prouvera? S'il s'agit uniquement démon bonheur, qui donc a le droit de l'enlendre mieux que moi?
On nous dit, il est vrai, qu'il n'y a rien d'arbitraire dans les règles empiriques du bien social auxquelles on veut nous astreindre; que ces règles, bien que formées par l'expérience, sont des lois véritables ; qu'elles expriment la nécessité de certains faits généraux et traduisent non des conceptions arbitraires de l'esprit, mais des fatalités de la nature. Contrairement à ce que font les platoniciens, les spiritualistes et les rêveurs, ce n'est pas la politique que l'on fait dépendre de la morale, c'est la morale dont on fait une dépendance de la polilique. Ainsi le veut la science nouvelle, la science mailresse des faits humains, la sociologie. Les maîtres de cette science nous déclarent que la société humaine est une chose concrète et vivante, du même ordre que les sociétés animales. Or, dans les sociétés animales, Faction bonne est simplement l'action conforme aux lois organiques du groupe considéré comme être vivant; donc la morale humaine doit avoir aussi son principe dans les conditions d'existence du
groupe social. Ces conditions étant autres qu'elles sont, venant à changer avec le climat ou les circonstances historiques, la morale changerait en même temps. Elle est en soi chose relative, bien que nécessaire momentanément dans son rapport avec les conditions actuelles d'existence du groupe ; elle est devenue sacrée comme sauvegarde des intérêts communs. Son vrai nom serait l'hygiène sociale.
C'est bien là l'origine et le caractère des lois dans la cité rêvée par les positivistes. Elles impliquent la négation de l'unité morale de l'espèce humaine et la prédominance du point de vue historique ou local. Elles reflètent, non plus l'essence de l'humanité, constante à elle-même sous des formes diverses, mais bien la multiplicité et la diversité infinie des intérêls des groupes nés et répartis sur les différents points du globe, que rattachent vaguement entre eux non pas une identité de nature, donnant naissance aux mêmes devoirs et aux mêmes droits, mais le hasard des analogies anatomiques et la coïncidence approximative de leur avènement au même point d'évolution dans l'ascension des formes
animales. En même temps, il est trop clair que sur chacune de ces règles empiriques, qu'on nous donne pour des lois sociales, le droit de discussion est ouvert. Qu'y a-t-il de plus sujet aux interprétations diverses que ces prétendues conditions d'existence de tel ou tel groupe et les lois qui les expriment ? Rappelons-nous ce critique hardi qui demandait l'autre jour, à la tribune de la Chambre des députés, laquelle des croyances laïques qui constituent la morale pourrait échapper à la discussion et au péril d'être niée par la raison. « Il y a, disait-il, des institutions sociales qu'on fait bien de respecter tant qu'elles sont du goût de la majorité, mais elles ne constituent nullement une réunion de principes indiscutables; » c'est un ensemble de règles empiriques, réussissant ici, ne réussissant pas là, dépendant de tel ou tel état social, de tel ou tel degré de latitude, et par conséquent toujours soumises à Texamen, pouvant être changées aussi facilement qu'une loi de douane par un coup de suffrage, quand elles cesseront d'agréer à un groupe qui n'y reconnaît plus les signes de l'utilité sociale. L'animal subit ces
conditions d'existence, ces lois spécifiques, mais il les sul)it sans les comprendre, et pnr conséquent il n'y a pas de péril qu'il les discute; l'homme arrivé par une longue évolution au degré d'intelligence actuelle, éclairé sur l'humilité de ses origines probables, ne sera plus dupe du mystère qui enveloppait pour ses ancêtres le principe et la naissance de ces lois. Il n'y verra que des habitudes héréditaires, contractées pendant de longues générations, et dès lors que l'analyse les aura réduites à un fait naturel ou à des associations d'idées qui peuvent être tout aussi bien des associations de préjugés, ces lois perdront du même coup leur [autorité. Il n'est pas exact de dire, comme le font les positivistes, qu'elles n'en seront pas moins sacrées, à ce seul titre qu'elles sont la sauvegarde des intérêts communs , car les intérêts changent avec le temps, et l'utilité de certaines conditions empiriques peut toujours être remise en question. L'évolution le veut ainsi, et n'estelle pas la maîtresse de la morale au même titre qu'elle l'est de la nature et de l'histoire ?
Aussi rien de plus difficile à expliquer que la formation, ou, comme on dit en ce temps où l'on aime à amplifier les mois en diminuant les idées, la genèse d'une conscience positiviste, c'est-à-dire d'une conscience où il n'entre absolument aucune inspiration, aucune réminiscence du passé, d'une conscience placée en dehors de toute espèce d'idée ou de loi supérieure à l'homme. Que sera cette conscience, et comment pourra-t-elle être dans la rigueur des mots une conscience morale, si elle se constitue sans aucune loi qui la domine, si elle répudie tout commandement catégorique, si elle écarte toute autorité qui puisse éclairer ses incertitudes, briser ses résistances ou condamner ses révoltes? Comment cette conscience pourra-t-elle se lier elle-même, s'obliger? En vertu de quelle nécessité physique ou de quelle induction expérimentale, puisqu'on exclut toute nécessité rationnelle ou toute obligation morale en dehors et au-dessus de l'homme?
11 n'y a pas d'erreur plus répandue que celle-ci, qui l'autre jour encore trouvait des interprètes dans nos chambres, où j'aime à recueillir l'écho
plus OU moins fidèle des controverses contemporaines. On soutenait que, s'il y a des divergences entre les hommes sur les questions religieuses et mclaphysiques, les mêmes divergences n'existent pas relativement au juste et à Tinjuste, au bien et au mal. — a Tous les hommes, disait-on, sont unis dans cette communion morale du devoir qui consiste à proclamer l'existence du droit comme obligatoire pour tous ; et ceux-là mêmes qui violent la justice, l'affirment encore; si bien que les voleurs parlent de probité et les parjures de bonne foi, et ainsi tous rendent hommage à la conscience qui les unit^ » De pareilles assertions m'étonnent. Où donc a-t-on pu constater cette <( communion morale » de tous les hommes dans le devoir et dans le droit? C'était bon avant l'ère du positivisme, quand la généralilé des hommes, divisés ailleurs, s'accordait sur les principes de la morale, sans regarder de trop près à l'origine de ces principes. Aujourd'hui que l'analyse s'est portée de ce côté, il n'y