‹ M. Littré et le positivismeChapitre 47 sur 55 · Discussion swr le serment judiciaire, séance du 22 juin · texte numérisé non relu

Discussion swr le serment judiciaire, séance du 22 juin

a plus d'illusion à se faire sur cette prétendue unanimité inorale. Dans le fait il est possible que raccord apparent se maintienne longtemps par la force de l'habitude et de la tradition. Théoriquement, cet accord est détruit. Il Test depuis le jour où l'on a discuté les bases de cet accord au nom de l'expérience positive. Le législateur optimiste dont nous citons l'opinion n'avait-il donc pas entendu la redoutable voix qui, quelques jours auparavant, dans la même enceinte, demandait si, en dehors du goût de la majorité et de ses arrêts, toujours révocables, il y avait une seule loi morale qui tînt debout, si par exemple il y avait une base sérieuse à l'institution de la monogamie? Et cependant s'il y a une institution où le devoir et le droit soient directement intéressés, le devoir de l'homme étant de garantir le droit de la femme et sa personnalité, c'est évidemment celle-là. — Où donc, en dehors d'une loi supérieure, trouvera-t-on ce lien des consciences qui les empêche de se disperser dans les fantaisies particulières ou dans les libres utopies? Mais cette loi supérieure, c'est déjà ou de la mélaphysiquc ou de la religion, et

Ton ne veut ni de Tune ni de l'autre. — On nous parle, il est vrai, de l'honneur, de la dignité. Je reconnais quelle est la force pratique de ces sentiments ; mais tout cela implique un autre ordre d'idées que celles qui tombent sous le coup de Texpérience sensible et des inductions qui en dépendent. L'honneur est un sentiment très énergique et très complexe, dont on a pu dire qu'il était la conscience exaltée du devoir; si le devoir est atteint dans ses sources supérieures, l'honneur n'y survivra pas. Quant à la dignité humaine que l'on invoque, c'est par elle que se traduit et s'exprime en traits délicats et fiers le sentiment que nous avons de Texcellence de la nature humaine. C'est un sentiment d'origine spiritualiste, et à ce titre il mérite d'être suspect aux yeux des logiciens de l'école. Pour toutes ces raisons, il parait bien que la conscience n'est plus que la dernière illusion de la métaphysique expirante, ou même, comme on Ta dit énergiquement, c( le dernier spectre de la religion évanouie. » .

Et voyez les contradictions où se jouent la nature et l'humanité. Tout ce que nous disons là est

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rigoureusement déduit ; au point de vue de la logique pure, nous étions évidemment en droit de le dire. Mais, dans le fait, de célèbres positivistes ont pratiqué les règles, les délicatesses mêmes et les scrupules de cette conscience morale qui théoriquement n'existe plus, ne devrait plus exister. Car c'est ne plus exister pour elle que de dépendre d'un instinct qui n'a aucune règle, qui n'a rien d'universel, qui peut se démentir d'un instant à Taufre, qui ne se révèle que par une émotion fugitive, qui a bien de la peine à soulever par moments le poids derégoïsme,et auquel des conseils purement humains, des inductions plus ou moins arbitraires ne peuvent conférer un caractère certain ni d'obligation ni de durée. Heureusement la source inconnue n'est pas tarie d'où sortent les belles et bonnes âmes; elles naissent ici et là, souvent en contracliclion flagrante avec les systèmes qu'elles doivent inaugurer dans le monde, et ce sont ces ames-là qui sauvent l'humanité de la logique.

En dehors même de cette grave question de la moralité privée et du bonheur, que les positivistes font rentrer dans l'hygiène sociale, il n'est pas douteux que, le jour plus ou moins prochain où la doctrine nouvelle se sera emparée du fond de l'âme humaine, elle affaiblira dans une forte proportion plusieurs de nos plus précieux mobiles d'action. Serait-il possible, en effet, qu'une si complète expropriation de nos idées et de nos sentiments les plus invétérés n'eût pas une grande influence sur notre manière de vivre et même sur nos motifs de vivre ? Que de changements sont à prévoir dans nos habitudes d'esprit quand cette révolution intellectuelle sera un fait accompli !

Il semble, au premier abord, que ce genre de questions n'existe pas pour les trois quarts des

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hommes. Très peu y pensent, très peu y ont pensé. La foule humaine paraît vivre, au jour le jour, sans se soucier de ce qu'est la vie, de ce qu'elle vaut, la prenant comme elle vient, en souffrant sans la maudire, facile à distraire, se contentant des joies médiocres qui traversent le cours de ses journées, sans grand bonheur et aussi sans grand malheur, sauf ceux qui dépendent du train de la nature. Combien d'hommes engagés ainsi dans une sorte d'existence routinière faite d'insouciance et d'oubli! Et, malgré cela, si vulgaires que soient ces destinées, bornées par quelques arpents dans l'espace et par quelques idées élémentaires dans l'ordre de l'esprit, si l'on y regardait de près, on découvrirait qu'ils ont eu presque tous un culte pour quelque chose, pour une réalité ou un rêve, pour une grande espérance ou une chimère. Ils ont eu un éveil de sensibilité plus ou moins éclairée, soit pour la religion, soit pour l'art, fût-ce sous des formes élémentaires, soit pour la nature, soit pour l'amitié. 11 est tombé sur eux, on ne sait d'où, un rayon qui a coloré quelque saison de leur vie et jeté sur quelque

point de celte siirlace terne une lueur par laquelle leur existence entière a été éclairée et honorée. C'est là un des traits propres à Thomme et qui le distinguent profondément de l'animal, quand même on le supposerait né autrefois sur le même degré deTéchelle des organismes. L'ani mal n'a jamais le rayon; l'homme même médiocre sent Yaguement Fobligation de cultiver en lui autre chose que la vie instinctive ou, ce qui revient au même, le remords de ne l'avoir pas fait. Un très petit nombre s'élève jusqu'à la culture de la vie raisonnable. Mais beaucoup cèdent, ne fût-ce qu'un instant, à quelque attrait supérieur qu'ils ne savent pas définir, qui les ravit momentanément à leur humilité ou à leur misère, au-dessus d'eux-mêmes et du milieu vulgaire où le sort les a jetés, et qui fait briller quelques heures privilégiées sur le fond obscur de cette destinée.

Ce qui est vrai même des existences les plus ordinaires, à plus forte raison l'esl-il dans une sphère plus élevée. Il n'est pas question ici, qu'on le remarque bien, de conditions sociales. Cette élévation ou celle médiocrité de l'existence

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ne se mesure pas sur le hasard de la naissance. Ce qui la mesure, c'est la dignité de Fesprit. Or plus nous montons dans cette hiérarchie des âmes, la seule qui compte, plus nous voyons se manifester cette aspiration à sortir de la vie élémentaire, à décorer son existence de quelque noble souci, à entrer dans la région des joies désintéressées. Ce sont de tels objets qui sont les vrais buts de la vie, les vraies fins qui l'excusent et Tabsolvent, celles qui lui donnent son prix et font d'elle autre chose qu'une insignifiante succession de jours et de sensations vulgaires. Or qu'adviendra -t-il de ces causœ vivendi^ comme les appelle Juvénal, de ces admirables raisons de vivre, si nous les plaçons en regard du positivisme? Demandons-nous s'il n'y sera pas porté quelque atteinte quand la philosophie nouvelle aura triomphé des dernières résistances et des dernières illusions. Ce jour-là, l'existence humaine étant ramenée à une série de phénomènes d'ordre biologique, le monde étant réduit à un système mécanique de mouvements, et de combinaisons de mouvements, tout au-delà étant supprimé ou écarté de la pensée comme une tenta-

tiori funeste, n'y aura-t-il pas à craindre qu'il ne se produise un froid mortel dans les âmes, une nuit dans les intelligences, un grand découragement dans les plus nobles ardeurs? Il me semble qu'on aurait alors à regreUer quelque chose comme une disparition de cette dernière lueur d'idéal qui donne le goût et la force de vivre, quelque chose comme la décoloration de la vie. ♦

Un des traits de la crise actuelle, c'est le contraste entre certaines exigences éternelles de l'esprit humain et le besoin intense qu'aujourd'hui il éprouve de se rendre compte de tout. Sous l'action de cet instinct, comme on l'a remarqué, l'homme a beaucoup perdu de son ancienne spontanéité; il est devenu un être inquiet, ombrageux, qui ne veut plus être dupe, quia besoin de regarder en avant et en arrière ; son caractère primitif de décision intellectuelle et de détermination pratique a faibli singulièrement sous l'influence de la réflexion. « On n'admet plus rien à présent sans en savoir le pourquoi, et l'on a appris à démonter, rouage par rouage, tous les motifs de nos actions. Non seulement nous savons davantage, mais nous ne cessons de ruminer nos

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connaissances.» Ainsi, la critique moderne se vante d'avoir ramené toutes les religions à de simples idéalismes créés par l'homme; elle admet volontiers qu'en cette qualité et malgré ce vice d'origine, elles ont exercé une grande influence, mais cette influence va disparaître sous la lumière croissante deTanalyse. En revanche et par compensation, on nous promet que Thumanité se construira dans l'avenir de nouveaux idéalismes avec cette seule différence, que nous saurons alors ce qu'ils valent et que nous ne serons plus les dupes de leur valeur purement subjective. — Il y a là une méprise singulière chez les penseurs qui, de près ou de loin, participent au mouvement de la philosophie positive ; ils oublient que l'idéalisme qui a exercé son action sur un peuple l'a obtenue par cela même qu'on y voyait autre chose et qu'on le prenait pour un fait très réel. Tout changera sitôt qu'on lui attribuera une autre nature ou qu'on le dépouillera de sa réalité. Il n'y a pas dans l'histoire un seul exemple qui nous montre les hommes enchaînés et assujettis ou même sérieusement affectés par un idéalisme reconnu comme purement ima-

ginaire. « L'enfant a peur quand sa nourrice lui dit qu'un homme noir va descendre par la cheminée pour l'emporter. L'homme noir n'est qu'un idéal sans doute, et pourtant l'enfant est affecté. Mais il cesserait de l'être du moTnent où il saurait à quoi s'en tenir*. »

C'est pourtant une chose singulière que jamais on ne nous ait autant parlé de l'idéal que depuis que l'on a ravi à l'esprit humain les réalités invisibles et supérieures que ce nom résumait pour lui, Tordre des idées et des essences éternelles, le monde des types conçus par une raison supérieure, l'existence et la perfection divines. On a fait le vide au-dessus de nos têtes ; on a brisé l'ancre qu'un célèbre orateur nous exhortait un jour « à jeter en haut » ; on a détruit toutes les formes austères ou charmantes où nos croyances étaient attachées. On a fermé le ciel, — aussi bien le ciel intelligible de la pensée pure que le ciel théologique. Dès lors, il est assez clair que nous ne sommes plus que des « apparitions éphémères, flottant à la surface

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