‹ M. Littré et le positivismeChapitre 54 sur 55 · Correspondance t t, II, p · texte numérisé non relu

Correspondance t t, II, p

discute pas la manière dont chacun se trouve licureux. Enfin M. Littrc, dans un de ses derniers écrits, racontant ses souffrances, qui étaient continuelles et vives, déclarait a que la philosophie positive, qui Tavait tant secouru depuis trente ans et qui lui donnait un idéal, la soif du meilleur, la vue de Thistoire et le souci de Thumanité, enfin qui l'avait préservé d'être un simple négateur, raccompagnait fidèlement en ces dernières épreuves. » 11 n'y a rien non plus à répondre à cela. J'ai d'ailleurs plus de confiance dans les déclarations de Littré que dans celle de Sainte-Beuve, que nous avons connu dans les dernières années de sa vie trop agité, trop ombrageux et irritable, trop peu désintéressé de son moi littéraire pour avoir goûté une heure de vrai et calme bonheur. Quant à M. Littré, c'est différent. La plénitude de sa vie intellectuelle, cette moralité supérieure acquise par sa foi dans le bien, par son tendre amour pour les hommes, par son dévouement absolu à la vérité, cette nature, dont un de ceux qui l'ont le mieux connu a pu dire qu'elle était « essentiellement rehgieuse » (quel que fût l'idéal de sa foi), enfin cette volonté

héroïque consacrée au travail, cette jouissance profonde de l'exercice de son activité et de ses résultats accumulés, ce sentiment énergique et fier de ses forces fécondes, appliquées à la recherche du vrai durant le cours d'une si longue existence, tout cela semble bien êire le gage d'un bonheur solide et élevé.

Resteraient pourtant quelques questions très importantes à résoudre en vue du problème général que nous étudions. Ces nobles instincts qui , en gouvernant la vie de M. Littréj lui donnèrent de si belles et de si hautes satisfactions ne prouvent-ils pas contre son système et ne sont -ils pas une protestation de la réalité vivante contre la logique des théories dans lesquelles il a en vain essayé d'emprisonner son esprit? Ces instincts ne seraient-ils pas un résidu indissoluble des anciennes civilisations, une résultante héréditaire des vieilles doctrines, ou mieux encore ne tiendraient-ils pas au fond môme de la nature humaine, n'en seraient-ils pas l'expression naturelle, l'aspiration légitime vers quelque chose d'éternel et d'absolu en contradiction avec le positivisme, et d'où se tire la vraie valeur, le vrai

prix de la vie? Enfin, qnand on étudie de près la vie et la conscience de M. Liltré, quand on le voit si prompt à reconnaître ses erreurs, si empressé à se rectifier et à se corriger lui-même, n'est-il pas permis de croire qu'il ne se reposa jamais complètement dans la pleine et tranquille possession de la vérité? Qui peut dire s'il ne lui arriva pas un jour, une heure, de sentir cette disproportion entre ses instincts et sa doctrine? Ce sont là des questions réservées à la psychologie intime. En tout cas, il faut ouvrir une catégorie à part à ces personnalités d'élite et d'exception qui trouvent dans la culture intellectuelle la plus élevée l'emploi de leur activité et des motifs d'être suffisamment heureuses, motifs incontestables dans le fait, quand bien même ils ne seraient pas justifiés par la logique. Mais parmi les liommes qui naîtront dans un siècle positiviste, tout aussi bien que dans nos générations actuelles, combien en pourra-t-on compter de cette trempe?

Pour les autres, qui sont la multitude humaine, quelles prévisions peut-on faire raisonnablement, en évitant autant que possible une

exagération de parti pris qui les discréditerait? 11 n'est pas douteux que la vie ne perde presque tout son prix pour les chercheurs d'idéal sous toutes les formes et pour les ames simplement et instinctivement religieuses, quand il sera passé en dogme que toute la connaissance est bornée par rexpérience positive, et quand ce dogme aura pris place dans les habitudes mentales des générations. Au contraire, pour la grande majorité des hommes, la vie, au lieu de perdre de son importance, en aura gagné beaucoup ; elle en gagncra môme trop en un sens ; elle aura perdu son prix élevé, mais son prix vulgaire augmentera d'autant. En face de cet inconnaissable, ou peutêtre de ce néant qui nous enveloppe de tout côté, qui s'étend en avant de nous comme en arrière, elle seule sera chose réelle, sentante et sentie. On s'y attachera avec une sorte d'âpreté, on la défendra avec fureur, quand on aura perdu les raisons qui font qu'en certaines circonstances on la sacrifie avec joie, avec l'ivresse de l'honneur triomphant ou de la conscience exaltée. On n'aura plus qu'elle, on y tiendra passionnément. Il se formera ainsi une race dure, pratique, calcula-

li ice, positive à outrance dans le mauvais sens (lu mot. Je me figure ces générations nouvelles de jeunes gens hardis, confiants en eux-mêmes, capables de suffire aux plus grands excès du (ra- Yail et du plaisir, implacables dans la grande bataille pour la vie, savants même au besoin, dans la mesure utile des applications, parce que la science est une force dans la bataille et une chance de plus pour la Yictoire, qui s'enfermeront sans regret et sans souci dans l'horizon étroitement mesuré par la foi nouvelle, qui s'empareront en victorieux des choses réelles et en extrairont avec ardeur tout le suc et la substance. Assurément l'idéal sans objet n'aura plus de prise sur ces âmes expérimentales et désabusées. Rien ne viendra plus les troubler dans leur ardeur raisonnée à poursuivre le genre de félicité qui est à leur convenance et à leur portée. Ils auront à tout jamais rompu avec ces illusions maladives qu'on appelle, selon les circonstances, ou le scrupule et le remords, ou le rêve et la chimère, autant de produits énervants et débilitants des civilisations spiritualistes.

zoo LE PRIX DE LA VIE HUMAINE

Au contraire, ceux qui auront gardé cette maladie et ce tourment inutile de l'idéal auront lieu de souffrir beaucoup. Ceux-là chez qui prédomineront, malgré tout, des dispositions réfractaires au nouvel état de choses, des sentiments indomptables et des aspirations désormais sans but, ceux-là, refoulés sur eux-mêmes, comprimés, tomberont de plus en plus dans le dégoût de la vie. De plus en plus ils se plaindront que la vérité est ti iste. Us iront grossir la foule que le pessimisme entraine à sa suite vers desnirvânas pires que ceux de TOrient; ils maudiront la conscience qui ne leur aura donné que le sentiment de la souffrance et du vide. L'école du suicide renaîtra comme au déclin des philosophies antiques; elle aura des adeptes de plus en plus nombreux, non plus seulement dans la pratique, mais par doctrine. Et ce ne sont assurément ni les plus mauvais, ni les plus lâches, ni les plus sots, ni les moins nobles qui s'en iront volontairement de ce monde; ce seront les irréconciliables de la vie, telle qu'on l'aura faite, et où ils ne trouveront plus leur place.

Il en sera ainsi jusqu'au jour où quelque pen-

seur hardi s'avisera qu'il y a quelque chose au delà de la physique et de la chimie, et par un coup de génie inattendu découvrira l'âme et Dieu.

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