Jules Soury, Philosophie naturelle, p
suite de chimères et le forcer à bâtir pour le néant ?
Qu'on le remarque bien, toutes ces considérations n'ont leur application qu au point de vue de la logique pure et leur exacte réalité que pour la moyenne des hommes. Pas une d'elles, vraies pour la généralité des cas, ne le serait peut-être actuellement pour un seul des représentants plus ou moins célèbres du positivisme. 11 faut faire la plus large part aux caractères, aux tempéraments, aux natures d'intelligence, à l'éducation indélébile, aux traditions de famille ou de race; tout cela offre bien des points de résistance intérieure et de réaction contre les influences que nous avons essayé d'analyser. Mais il suffit à notre démonstration que ces influences soient exactement déduites et qu'on ait le droit d'en prévoir les effets sur l'humanité future. Par exemple, quand nous montrons que la valeur de la vie serait singulièrement amoindrie par le triomphe des nouvelles doctrines, que l'idéal pâlirait dans la raison, que le dévouement à la vérité ou à l'art, les joies désintéressées de la haute culture, l'enthousiasme du progrès, ne
Irouveraient peut-être plus cValiments suffisants dans riiomme nouveau, enfin que bien des sources du bonheur humain se dessécheraient sous Faction de ces idées comme sous un vent glacé qui rend aride tout ce qu'il touche, évidemment je ne fais aucune application personnelle de ces déductions. J'ai suffisamment marqué mes réserves sur ce point.
On aurait d'ailleurs mauvaise grâce à vouloir persuader aux gens qu'ils sont malheureux, quoi qu'ils en puissent dire, par l'effet de leurs doctrines, et que l'existence a dû perdre tout son prix à leurs yeux parce que la logique le veut ainsi. Ils se moqueraient de la logique et de nous, et ils auraient raison. Je me souviens toujours de la réponse spirituelle que fit Sainte-Beuve à des correspondants trop zélés. Dans les dernières années, où il inclinait sur bien des points vers le positivisme pratique, il écrivait à l'un d'eux : « Je vous remercie de tout ce que vous me dites d'affectueux. Mais, de grâce, pourquoi les choses ne seraient-elles pas égales entre nous? A^ous avez pitié de moi et de mon malheur. Mais Vous ai-je donc parlé de mon malheur ? et qui
VOUS a dit que j'étais si 5 plaindre? Prenez garde que Tamour-propre, qui a tant de replis, n'aille se glisser aussi dans celte prétention h être plus heureux qu'un autre jusque dans ses malheurs mêmes \ » Miss Henriette Martineau écrivait quelque chose de semblable dans son Aiitohiographie : « Quelques personnes disent ne pas concevoir comment, avec mes opinions, je ne suis pas misérable au sujet de la mort et déclare qu'à ma place elles le seraient. A mon tour, je m'étonne qu'on ne s'avise pas de penser que, peut être, on ne comprend ni mes vues ni mes senliments. Le fait est que ma disposition générale d'esprit est bonne, et je trouve qu'une bonne disposition est un grand point ; mais la sollicitude qu'on témoigne à ce sujet et l'évidente envie de tirer parti d'une mauvaise disposition, si je l'avais, sont des traits curieux dans mes rapports, soit avec certaines de mes connaissances, soit avec des étrangers qui ont la bonté de s'intéresser à mes affaires. » Devant une pareille protestation, nous n'avons qu*à nous incliner. On ne