M. & Mme. Lhomme
Le CONFÉRENCIER arrive en parlant sa table (juil installe au milieu de la scène ; il va ensuite chercher dans la coulisse son verre d'eau sucrée^ sa chaise, plus un symbolique crachoir. Puis il
salue, S assied, et, s' étant installé comme un homme qui a Vintention de se répandre en considérations, il commence :
Mesdames, Messieurs,
Il est d'un immémorial usage qu'avant la représentation d'une pièce de théâtre quelconque, un personnage notoire — (professeur ou autre) et d'ailleurs nullement autorisé — vienne parler de cîioses inutiles ou vagues. Ce solo de critique en liberté s'appelle une conférence. Le conférencier vous raconte ce que vous allez voir afin de vous ôter le plaisir de la surprise ; il vous Fexplique afin de vous ôter le plaisir de la compréhension, et il vous l'explique mal, car rien ne l'oblige à l'expliquer bien, et il serait trop sot de gâter le métier. J'aurai donc l'honneur de vous présenter les principaux personnages du roman dialogué qui va se dérouler devant vous.
La classe la plus répugnante de la société est assurément — vous le savez par expérience personnelle — la bourgeoisie, le Tiers qui trouva son expression politique en M. Thiers lui-même. Tout ce qu'il est possible d'imaginer en fait de
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vices sournois, de bas calculs, d'égoïsme, de cruauté et de lâcheté est l'apanage presque exclusif de cette caste précieuse, à laquelle, Messieurs et Mesdames, vous avez l'honneur d'appartenir. {Vifs applaiidissemenls .)
La cupidité s'y épanouit jointe à la paillardise; le besoin de respectabilité sauve et couvre tout cela. C'est dans ce milieu que naquit M. Ernest Lhomme.
Dès son enfance, M. Ernest Lhomme montra les plus heureuses dispositions : il avait de la facilité à mentir et à chiper ; ses parents, la fine fleur du petit commerce, l'encouragèrent dans cette voie. Ce ne fut point un beau garçon : le séjour prolongé dans une arrière-boutique le rendit bouffi et blême ; la dissimulation et la débauche privée lui blanchirent les paupières et les alourdirent. Jamais M. Lhomme ne se révolta contre les lois ; il les tourna de son mieux. Jl eut des sentiments chauvins et s'affirma républicain de gouvernement. C'était un « bon esprit »; au collège, on le notait déjà comme « un. enfant appliqué qui pourrait mieux faire ». Il obtint des diplômes, ceux de tout le monde, et lut des journaux pour se créer une position. Esprit positif et pratique, il dédaigna la littérature d'imagination et s'abstint de toute lecture un peu
fatigante ; il disait : (v Moi, je vais au théâtre pour m'amuser, » et, sous ce prétexte, ne quitr tait plus les Music-Hall, où moyennant trois francs on a des chansons qui ne congestionnent pas les méninges et des femmes très nues. En rentrant, M. Ernest Lhomme montait dans les mansardes et dragonnait les bonnes de la maison; Il la suite de ces incursions, quelques-unes devinrent nourrices. M. Lhomme appelait ça « leur mettre un métier dans la main ».
Ainsi, à vingt-quatre ans, M. Lhomme était pareil à beaucoup de jeunes gens de sa génération : des.principes solennels et pas de conduite. Ajoutons qu'il terminait son droit. Il s'abîma la santé en fréquentant sans précautions les dames rencontrées parmi les tables des cafés de nuit; ses cheveux tombèrent, mais — compensation inesti. mable — la calvitie qui en résulta donna à la figure de M. Lhomme un grand air de profondeur qui imposait le respect ; la physionomie du jeune étudiant tentait le tératologue : de petits yeux d'un gris faux clignotaient à l'abri d'un lorgnon bleuâtre; un grand nez surplombait sensuellement la lippe, figurant un cèpe malsain au-dessus d'une vilaine limace ; peu de front et beauoup de menton où s'étalait une barbe malingre
Ayant fait son droit avec le soin que les co-
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quins apportent à ces études, M. L'homme s'adonna aux affaires sérieuses : il entra dans les Ordres de Bourse. Il est rare qu'un manieur d'argent ait la moindre idée de générosité ou de beauté. La suffisance du brasseur d'affaires n'a d'égale que celle de militaire professionnel. Il semble que la faculté de tout acheter — même des coups de pied quelque part — donne au financier le droit de tout mépriser et de tout juger. M. Lhomme fut un de ceux qui firent sans bruit leur fortune dans les Opérations de Bourse (ainsi nommées parce que les praticiens opèrent le client du mal d'avoir de l'argent). Il s'appauvrit et s'enrichit à plusieurs reprises. Cependant il allait vérifier les maillots qu'il avait jadis contemplés de loin ; c'étaient les mêmes, car rien ne vieillit, fût-ce les jambes célèbres ! De ces excursions, il rapportait une connaissance approfondie de la Femme et des généralités sur l'Amour. On nomme cela : jeler sa gourme ; cela suffit à désigner les périodiques éruptions de luxure que M. Lhomme se permettait.
Quand arriva la trentième année, il pensa qu'il était temps « d'être sérieux » et de se fixer. Il fut présenté à Celle qui devait être M"'*' Lhomme-
Quel fut le premier nom de cette créature ? Fût-ce Léonie Topinard, Clémentine Bran ou
Clarisse Juberl? Parfois, au cours de visites dans les cimetières, on lit au fronton dès petits temples grecs — qui abritent la dépouille de défunts vos concitoyens — des noms tels que Gou-
JONNET-JOBART, FaMILLE PuNAIS, LimOUX, GhA-
CRE. Et l'esprit s'étonne : Gomment ? Des gens ont pu se nommer ainsi ? Et l'on reconstitue là -\\c pauvre, renfermée, humide, mesquine et •odieuse que ces patronymes-là ont vécue.
Le jour ou M'"^ Lhomme fut mise en présence de M. Lhomme ne différa pas des autres jours, et la nature ne tressaillit pas d'allégresse quand ces deux êtres se rencontrèrent. Un bal les réunit de nouveau, et ce soir-là , la future M"^^ Lhomme pensait justement qu'il serait agréable de s'abandonner dans les bras d'un acre sous-lieutenant, lorsqu'on lui parla d'un mariage possible avec ■M. Lhomme : « Un mari chauve, c'est une garantie, » termina la proxénète familiale qui se chargeait d'arrangerla combinaison. M"" "^Lhomme ajourna la chute au bras du sous-lieutenant et se retourna vers M. Lhomme, lequel se fit reconnaître. Elle savait qu'il avait de la fortune, « une belle position », et de l'avenir, plus •les espérances... Aussitôt, elle lui tendit son corsage, afin qu'il pût vérifier sa poitrine et sa nubilité ; — cependant, de loin, les parents
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♦s'attendrissaient à l'idée des oaristys réalisables...
A cette époque, M'"^ Lliomme avait une figure mutine, un nez en trompette, des lèvres pâles, des cheveux blonds qui bouffaient de leur mieux pour tromper l'ennemi sur leur nombre, des sourcils qui paraissaient mangés aux vers ; et ses yeux bleus, pleins de candeur, reflétaient dans leur azur le vide incommensurable des cieux. {Emotion sur plusieurs bancs.)
Un habile corsetier Jui avait moulé une taille ei des hanches ; et qui eût pu deviner sous le couvert des robes qu'elle marchait en dedans ? Elle mettait tout de suite les gens à leur aise, en leur permettant de satisfaire leurs curiosités... mais jusqu'à un certain point. Elle n'ignorait pas que la carrière des jeunes filles est justement le mariage et qu'il faut employer dix années de sa vie à (( frapper » le mari. Dès qu'on en tient un, on ne le U\che pas.
Enhardi par quelques privautés, M. Lhomme se laissa pincer et demanda en mariage cette jeune fille dont le corsage décidément lui agréait. Les fortunes se valaient, et l'on déclara à l'unanimité : « A la bonne heure ! Voilà un vrai ma- .riage d'amour! » Les fiançailles furent poétiques et diplomatiques : M. Lhomme discutait Musset
avec son aimée, et dot avec les parents '.myosotis et gratte-cul.
La soirée du contrat, qui s'annonçait comme orageuse, se passa le mieux du monde ; par l'entremise de leurs notaires respectifs, les deux conjoints se roulèrent si parfaitement, qu'il est difficile de dire auquel des deux l'avantage resta. Le lendemain, Dieu, aidé d'un magistrat municipal, bénit et consacra l'union de ces deux êtres ignobles.
Dans la suite, ils engraissèrent d'une façon prodigieuse ; de mutine, M'"^ Lhomme devint pointue et parcheminée. M. Lhomme, avec plus de précision, s'indiqua dans le genre gras, paterne et mollasse. C'est à cet endroit de leur histoire que nous les prendrons. Ils finirent mal : M'"^ Lhomme, qui souffrait d'eczéma, périt par l'abus du sublimé. Sans rien perdre de sa respectabilité, M. Lhomme revint à ses premières amours, les bonnes, et le gâtisme l'immobilisa dans les bras des maritornes. Ainsi s'éteignit ce citoyen qui n'avait jamais brûlé d'une flamme bien brillante. Néanmoins, il laissa une nombreuse postérité qui perpétua ses vices, parmi vous. (Enthousiasme général.)
Il me reste à vous dire quelques mots du Demi- Théâtre. Gomme toutes choses, la comédie n'a
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cessé de dégénérer à partir du moment où elle fut créée. Le drame fruste que jouèrent sur leur chariot les légendaires vendangeurs avinés devait être plus humain et plus attachant que le Verre
d'eau ou les Faites de mouches. A mesure que le théâtre se forma, il s'éloigna de l'humanité...
LE RÉGISSEUR, entrant, — Monsieur, s'il vous plaît ?
LE CONFÉRENCIER, continuant sans l'entendre. — Bientôt les conventions se glissèrent dans la parade ; le souci de la composition, de Tintrigue,
<le la scène h faire gûtèrent la primitive invention du tréteau...
LE RÉGISSEUR, lui frappant sur T épaule. — Monsieur... nous sommes un peu presses... Voulez-vous abréger?
LE CONFÉRENCIER. — Allcz au diablc I {Beprenant :) Bientôt « raccessoire », le hideux accessoire acheva de donner au théâtre ce ca-
ractère factice et irréel qu'il a depuis des siècles...
LE RÉGISSEUR. — Oui OU UOU, VOUlcZ-VOUS
vous taire?
LE CONFÉRENCIER. — Nou. Jc suis rcmonté ; rien ne m'arrêtera. (// reprend :) Aussi le Demi- Théâtre...
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LE RÉGISSEUR, sorlaiit. — Nous allons voir.
(// disparaît.
LE CONFÉRENCIER. — Le Demi-Théâtre se propose de rétablir la comédie dans sa siniplicité première. Les acteurs sont des guignols vus à mi-corps; donc pas de gestes qui ne soient es-
senliels, pas de jeux de physionomie; plus d'accessoire, de lettre perdue ou volée, c'est ici le schéma de la vie et rien de plus. Il n'y a point d'intrigue ; les acteurs ne peuvent se faire valoir au détriment du drame. Les caractères sont simples et Faction brutale...
LE MUNICIPAL, entrant avec le régisseur. — C'est vous qui refusez de vous taire ? Ah çà : nous ficherez-vous la paix ?
LE CONFÉRENCIER. — Nou... Allcz dire à ceux qui vous envoient que je suis ici... Complétez la citation, je n'ai pas le temps. [Reprenant :) Les grandes crises de l'existence: le mariage, l'adultère, la dèche, le crime y sont...
LE MUNICIPAL, U empoignant. — Tu vas voir si tu ne te tais pas ! [Le conférencier se cramponne à sa table; le municipal l'enlève avec et sort.)
LE CONFÉRENCIER duUS la COuUsSC. ... Y SOUt
exposées sous la forme qui... {Sa voix se perd dans le lointain)... l'odieux métier !... A bas Scribe!... inspiration... très farce... protagoniste...
LE RÉGISSEUR. — Mcsdamcs, Messieurs, on va doucher le malheureux. Toutefois, nous commençons. [Rideau.)
A LA FENÊTRE
A LA FENÊTRE
A. G. Docquois.
PERSONNAGES
UENTREVU.