‹ M. & Mme. LhommeChapitre 13 sur 65 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

M. LHOMME, CHUBIN

CHUBIN, entrant le premier. — Hardi, Monsieur Lhomme, hardi ! Nous y voici. (// grimpe sur le

roc et s'assied.) L'eau est bonne. (// aide M. Lhomme à s'asseoir.)

M. LHOMME. — Pas mauvaise. . . Ouf ! j'ai cru que j'allais couler.

La scène représente un roc isolé.

CHUBiN. — Un financier ! ça surnage toujours...

M. LHOMME. — Mais OU boit un coup, parfois... Nous sommes au moins à un kilomètre de la plage.

VALEURS A LOTS

io5

GHUBiN. — Le radeau est tout près... n'ayez pas peur. Le canot de sauvetage vous surveille.... Votre peau vaut trop cher pour qu'on la laisse couler... Moi-même, je risquerais ma vie pour

Hardi! Monsieur Lhomme.

sauver la vôtre, quitte à vous dire, au moment de vous repêcher : « Partageons ! »

M. LHOMME. — Mon petit Ghubin, je n'aime guère ces plaisanteries-là... en pleine mer...

ciiuBiN. — Vous avez tort... C'est ainsi qu'on les goûte le mieux.

M. LHOMME, S étirant. — Ici du moins, on oublie la Bourse, et tout le tremblement des embêtements.

CHUBiN. — A qui le dites-vous !

M. LHOMME. — Est-ce qu'ou a des ennuis à votre âge ?

CHUBIN. — Est-ce qu'il y a un âge où l'on n'ait pas d'ennuis?

M. LHOMME. — Et puis VOUS avcz un métier charmant... la peinture... un métier d'agrément.

CHUBIN. — Est-ce qu'il y a des métiers d'agrément ? Il n'y a jamais d'agrément à faire un métier.

M. LHOMME. — Vous avcz dcs soucis d'argent, vous ?

CHUBIN. — Pas mal, et vous?

'm. LHOMME. — Moi, j'ai ma bonne part.

CHUBIN. — Les affaires marchent, de ce moment...

M. LHOMME. — Elles sc traînent... Si je pouvais jeter du lest !

CHUBIN. — Quoi, par exemple ?

M. LHOMME. — Mes Bab-El-Moukèr. . . des valeurs à lots que j'ai lancées il y a six mois.

CHUBIN. — Oui, des mines d'or, je me souviens... Elles ont monté...

VALEURS A LOTS

M. LHOMME. — Elles oiit moiité trop haut... elles ont le vertige.

CHUBiN. — Elles aspirent à descendre.

M. LHOMME. — Juste, Auguste... J'ai recule rapport des ingénieurs qui sont en mission là-bas.

CHUBIN. — Il n'y a pas beaucoup d'or.

M. LHOMME. — Mon clicr, il n'y en a pas du tout.

CHUBIN. — Il fallait vous renseigner avant l'émission.

M. LHOMME. — Jamais ! Ce n'est pas l'usage. On commence toujours par lancer l'émission, et on envoie ensuite les ingénieurs... Il est rare qu'ils ne trouvent pas ce qu'on leur demande.

CHUBIN. — Pourtant une mine d'or où il n'y a pas d'or... ça se voit souvent.

M. LHOMME. — C'est cc qui vous trompe. On finit toujours par y découvrir quelque chose, à la longue, et à force d'y envoyer des ingénieurs...

CHUBIN. — Alors, pourquoi vos Moukèr vous gênent-elles ?

M. LHOMME. — Parce que, dans celles-là, il n'y a rien de rien... pas môme du caillou.. . J'ai tenu le coup jusqu'ici. Mais, dans trois jours? ça se liquidera aux Pieds-Humides. Tant que les ingé-

o8 MONSIEUR ET MADAME LHOMME

nieurs sont là-bas... ils ne bavardent pas... les valeurs se maintiennent...

CHUBiN. — Lâchez-les... c'est le moment.

M. LiiOMME. — Eh ! j'en ai un paquet de 200.

Ici, du moins, on oublie la Bourse...

Si je les lâche, les cours baisseront, et ça peut faire du vilain.

CHUBIN. — J'entrevois!...

M. LHOMME. — D'un autrc côté, ça m'embêterait de boire une tasse de 200.000 !

CHUBIN. — Ëtes-vous heureux, vous, de pou-

VALEURS A LOTS

voir perdre de l'argent Je ne risque pas de perdre 200.000.

M. LHOMME. — Penh! l'argent ne fait pas le bonheur!

Il II y en a pas du tout.

CHUBiN, amer. — Vous croyez ? Eh bien, donnez-moi de l'argent, pour que j'essaie... à mon tour. (Saluantà la cantonade.) Bonjour!... Venez-vous avec nous ?

VOIX DE NARCISSE, à la cantouade. — Merci, Je nage jusqu'au radeau.

Bonjour!... Venez-vous avec nous?

CHUBiN. — L'eau est bonne!

VOIX DE NARCISSE. — Pas mauvaisc... mais le soleil lape dur... Au revoir.

VALEURS A LOTS 1 11

M. LHOMME, à Chiibin. — Oui est-ce?

CHUBiN. — Narcisse... le remisier. Vous devez le connaître?

M. LHOMME. — Oh! de vue... A la Bourse on ne tutoie pas tout le monde.

CHUBIN. — Narcisse est un malin !

M. LHOMME. — Oui... il cst prudcut... il a de l'argent et du coup d'œil. Vous êtes en relations avec lui ?

CHUBIN. — J'ai le portrait de sa femme...- Nous sommes très bien ensemble.

M. LHOMME, insistant. — Si bien que ça?

CHUBIN. — Certes. Il n'y a qu'avec les pauvres bougres que les gens riches soient vraiment amis ; ils ne s'en défient pas.

M. LKOMME^ pensif. — Ils ne s'en défient pas... C'est très juste. {Un temps.) Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez gentil ?

CHUBIN. — J'irais chercher le bateau.

M. LHOMME. — Vous me présenteriez à Narcisse.

CHUBIN. — Comme ça, dans l'eau ?

M. LHOMME. — Parbleu... c'est moins cérémonieux. Et puis, il m'est venu une idée; pendant que je le tiens-là, si j'essayais de lui coller mes 200 Moukèr !

CHUBIN, hautain. — De mauvaises valeurs? Fi !

Ce serait malhonnête, et, pour, ma part, je... M. LHOMME, vivement. — Pour votre part, vous aurez 2.000 francs de courtage, si l'affaire réussit.

Préparez-le pendant que je nage jusqu'au radeau.

CHUBiN. — A la bonne heure !... 11 ne s'agit que d'une affaire?... Je marche!

M. LHOMME. — Appelez-le!

CHUBIN. — Allô ! Monsieur Narcisse !

VOIX DE NARCISSE. — AUô ! Jc vicus !

M. LHOMME. — Préparez-le, pendant que je nage jusqu'au radeau. (// se jette à Veau et dis- Daraît.]

VALEURS A LOTS

SGEiNE II

CHUBIN, M. NARCISSE

M. NARCISSE, arrivant à la nage. — (Pouah ! Teau d'ici à un goût de Casino ! Chubin lui tend

D'où le connaissez-vous?

la main et l'aide à monter.) Merci... Votre compagnon est parti ?

CHUBIN. — II craignait de nous gêner. Sur ce roc, il y a place pour deux.

Il4 MONSIEUR ET MADAME LHOMME

M. NARCISSE. — On se serait serrés... Quand il yen a pour deux... Il me semble l'avoir déjà rencontré, votre ami?

CHURiN. — C'est un de vos confrères...

M.'Lhomme... le banquier Lhomme.

M. NARCISSE. — Je ne lui ai jamais parlé.

CHURIN. — C'est un malin.

M. NARCISSE. — Oui... il a de l'argent, et avec ça prudent, du coup d'œil ! D'où le connaissezvous?

CHURIN. — J'ai fait le portrait de sa femme... Nous sommes assez liés.

M. NARCISSE. — Si liés que ça ?

CHURïN. — Certes... Il me raconte tout.

M. NARCISSE. — Ce garçon-là est de première force...; il a monté une affaire superbe.

CHURIN. — Les Bab-El-Moukèr ? Splendide !

M. NARCISSE. — Et je m'y connais. Les valeurs à lots, on réussit, ou on ne réussit pas... on ne sait jamais.

CHURIN. — Lhomme ne se compromet pas dans la spéculation. Dès que l'entreprise est en bonne voie, il la repasse avec un petit bénéfice.

M. NARCISSE. — Il a raison... le gain est moindre, mais plus certain.

. CHURIN. — Un exemple : les Moukèr montent, n'est-ce pas ?

VALEURS A LOTS 110

M. NARCISSE. — Elles gagneront trente pour cent.

CHUBiN. — J'ai beau lui dire : « Gardez-les, vos 200 Moukèr, c'est un placement de père de famille », il s'obstine à les vendre.

M. NARCISSE. — Deux ccuts ?... Attendez. .. j'ai peut-être acheteurs... Proposez-lui.

CHUBIN, offensé. — Ne comptez pas sur moi pour lui proposer une mauvaise affaire !

M. NARCISSE. — Deux mille francs pour vous, si l'affaire réussit.

CHUBIN. — Dans ce cas... {Appelant :) Monsieur Lhomme... Monsieur Lhomme !

VOIX DE M. LHOMME. — Voilllà.

CHUBIN. — Arrivez, on vous demande. [A Narcisse ;) Vous vous arrangerez avec lui. (A M. Lhomme qui émerge :) Monsieur Lhomme, permettez-moi de vous présenter M. Narcisse qui m'a beaucoup parlé de vous... Je vous laisse... Je vais jusqu'au radeau. (// plonge,)

Page 1