‹ M. & Mme. LhommeChapitre 44 sur 65 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

JULIEN, M™^ JOLIETTE, VoUée,

M™® JOLIETTE, entrant vivement. — Vite, fermez la porte... fermez la porte. [Julien obéit.) Ah ! mon Dieu, mon cœur bat !

JULIEN n'est pas UN INGRAT 2o3

JULIEN, la prenant dans ses bras. — L'émotion...

M'"^ JOLIETTE. — ?soii... Ics cinq étages... Et puis, j'ai eu peur ! Dans l'escalier, j'ai croisé une petite dame avec un balai. Elle m'a regardée sous le nez en souriant. Alors j'ai grimpé plus vite... Ouf !

JULIEN. — Pauvre chérie... [Il r embrasse.)

u"'" JOLIETTE. — Et puis, SOUS ta porte, en bas, il y a une foule de gens douteux qui ont l'air d'attendre.

JULIEN, vivement. — Ils sont déjà là...

M'"^ JOLIETTE, étonnée. — Vous êtes au courant? Qu'est-ce qu'ils veulent ?

JULIEN, ennuyé. — Des soupes... il y a un philanthrope dans la maison.

M'"^ JOLIETTE. — Mon aiîii, je ne suis pas rassurée. Est-ce déjà le remords qui commence ?

JULIEN. — Vous êtes en sûreté. Donnez-moi votre manteau et votre chapeau.

M'"^' JOLIETTE, ôtani manteau et chapeau. — Je vous préviens, je ne reste qu'une minute.

JULIEN, les prenant. — Oui, oui, on dit ça. (// pa porter les affaires dans le réduit à droite.)

M"'^ JOLIETTE. — Gomment? on dit ça?... Au bout du compte, vous avez raison, pas de céré-

monies ; je passe la journée chez vous... c'est très grave.

JULIEN. — Oh ! ne vous exagérez pas l'importance de cette démarche.

M"'^ JOLIETTE. — Si, si... Je suis une honnête femme en entrant dans cette chambre ; quand j'en sortirai, serai -je encore une honnête femme ?... C'est la question.

JULIEN. — Le jour où je vous ai avoué que je vous aimais, où vous ne m'avez pas repoussé... n'étiez-vous pas déjà toute à moi?

M*"*" JOLIETTE. — Oui... OU dit ça... Mais il y a ensuite des tas de formalités à remplir et, comme* toujours, ce sont les formalités seules qui engagent.

JULIEN. — Vous êtes sous ma garde. Me croyez-vous capable de vous attirer dans un piège ?

M"'*' JOLIETTE. — Bah ! le piège ne me déplaît pas. C'est égal, en partant, j'ai pensé que j'avais tort de tromper mon mari.

JULIEN. — Ah ! par exemple... si jamais un mari avait la vocation, c'était bien Joliette.

M"'*' JOLIETTE. — N'en dites pas de mal...

JULIEN. — Dieu m'est témoin que je n'en veux pas à Joliette !

M'"^ JOLIETTE. — Il ne manquerait plus que ça.

JULIEN N EST PAS UN INGRAT 20t)

JULIEN. — Je le juge ; il est vaniteux, brutal...

M"''' JULIETTE. — Vous ètes tous les mêmes... Vous croyez qu'en rabaissant ces maris vous vous faites valoir. Que voulez-vous prouver ? Que votre victoire est trop facile ou que notre sacrifice est trop médiocre ?

JULIEN. — Joliette me serait plutôt indifférent, si je ne sentais ce que la vie a de pénible pour vous, auprès de cet égoïste...

M™^ JOLIETTE. — Egoïste ?... Oui... il me veut pour lui tout seul.

JULIEN. — Oh! je m'entends... Avec ça, il est colère.

m'"^ JOLIETTE. — Colère ? C'est vrai...

JULIEN, la prenant dans ses bras, — Pauvre chérie, comme vous avez dû souffrir!

M'"*' JOLIETTE. — Mais uou, je vous assure. C'est même ce qui me contrarie ; je n'ai pas l'excuse d'avoir souffert; et de nous deux, Joliette et moi, il n'y a pas à dire... c'est Joliette qui est mal marié.

JULIEN. — Vous ne l'aimez pas... et il ne vous aime pas.

M'"*" JOLIETTE. — Il a de Tamour-propre, et, s'il apprenait que je l'ai trompé, il aurait beaucoup de chagrin. Il est si confiant! Tenez, ce matin,

quand je lui ai raconté que j'allais à Versailles voir ma cousine Alice, il a si facilement accepté ce mensonge, que j'en ai eu de la honte pour lui et moi. Mon mari est un brave homme, au fond.

JULIEN. — Parlons d'autre chose, voulezvous ?

M™^ JOLIETTE. — Pensons-y toujours, n'en parlons jamais. Elle est gentille, votre garçonnière... C'est bien ainsi que je me la figurais.

JULIEN. — Alors... vous n'êtes pas trop fâchée de vous y arrêter ?

M'"^ JOLIETTE. — Non, mou ami. Seulement je tâche de me donner des remords, afin que mon bonheur soit complet. Ah ! vous avez un piano... Est-il permis de jouer? {Elle s assied au piano.)

JULIEN. — Certes... Pourquoi ne peut-on pas rencontrer un piano sans avoir envie de le taquiner?

M™^ JOLIETTE. — Et un cliicn sans avoir envie de lé caresser ? Je prends cette contenance, et je nous fabrique des souvenirs attendrissants... [Elle joue.) Plus tard, vous me direz: « Vous rappelez-vous? Vous vous êtes assise au piano, et vous m'avez joué la Chanson du printemps de Mendelssohn. » [Le déménageur paraît au fond

avec son camarade et descend doucement. J/"**' Joliette^ cachée par le piano ^ ne le voit pas, Julien non plus.) Et nous serons très émus.

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