SCÈNE II
M"ie FOIN, JULIEN
JULIEN, entrant avec des fleurs et des paquets. — Ouf! que je perche haut! Quand je serai riche, je ferai poser l'ascenseur jusqu'aux combles, à mes frais. Bonjour, Madame Foin.
M«"e FOIN. — Salut, Monsieur Pusserel. Vous êtes gai.
JULIEN. — Si je suis gai ? Savez-vous quel âge j'ai aujourd'hui ?
M'"<^ FOIN. — Oui... cinq ans.
JULIEN. — Un peu plus. . . 24 ans. . . Je suis heureux, heureux au possible. Venez ça, que je vous pavoise. Madame Foin, en l'honneur de ce beau jour. (// lui offre une fleur.)
M'»e FOIN, la prenant. — Merci, vous êtes gentil... Pour que vous soyez aussi content, il faut qu'on vous ait envoyé de l'argent de chez vous.
JULIEN, rangeant ses paquets sur la cheminée. — De l'argent? Non point... Mon provincial de père estime qu'à Paris un jeune bureaucrate doit avec ses 2,400 francs de traitement subvenir à tous ses besoins, passions comprises. Pour m'apprendre la vie, il m'a coupé les vivres.
M'"'" FOIN. — Triste, triste.
JULIEN. — On n'envoie pas d'argent aux hommes heureux; j'ai mieux que de l'argent. Tant pis, il faut que vous sachiez tout, M'"*' Foin : Elle va venir...
M™e FOIN. — Qui ça. Elle ?
JULIEN. — Elle!... Vous vous rappelez bien, voyons : Elle.
M™« FOIN. — Ah ! votre femme du monde ? la
petite qui apporte des lettres dans ma loge et qui ne veut jamais monter ?
JULIEN. — Juste! Eh bien! elle consent à monter, maintenant.
^^jmc FOIN. — Vrai ? Racontez-moi...
JULIEN. — Oh ! Madame Foin, je vous ai dévoilé tout ce que la discrétion me permettait de vous confier...
M"*^ FOIN, suppliante. — Je vous en supplie !
JULIEN. — Elle a conté une craque à son mari.
M™*^ FOIN. — Elle est mariée, la petite futée... Je m'en doutais.
JULIEN. — Oui... Elle déjeunera, dans cette chambre, avec moi. Aussi j'ai acheté des fleurs, du foie gras et du Champagne.
^jrac FOIN. — Tout ce qu'il faut pour séduire...
JULIEN. — Et dans un instant elle sera ici. Ah ! si vous la rencontrez, ne lui demandez pas où elle va, ça la troublerait.
M°'^ FOIN. — N'ayez pas peur... sacripant.
JULIEN. — J'ai obtenu un congé au bureau. Je passerai la journée avec elle, ici. Tenez, Madame Foin, quand je songe à ça... j'ai envie d'embrasser vos joues fraîches.
M™^ FOIN, tendant la joue. — Allez... Faitesvous le bec... moineau !
JULIEN, r embrassant . — Là. {^Regardant :) he
JULIEN N EST PAS UN INGRAT igg
ménage est en ordre..., les meubles sont rangés, les clefs sont aux armoires. A propos, j'ai vu des affiches judiciaires contre la porte d'entrée... On vend donc quelqu'un?
^mc poiN. — Hélas !... oui...
JULIEN. — Un locataire? Pauvre type... Ça me chagrine pour lui... Qui est-ce?
M>"« FOIN. ■ — Vous, M. Julien.
JULIEN. — Moi? Allons donc... Vous voulez rire ?
M*"® FOIN, prenant le papier ci-dessus. — Je ne blague pas... Même que, si j'avais su, je ne me serais pas donné la peine de faire le ménage. On a laissé ce papier pour vous.
JULIEN, lisant. — Ma foi, vous avez raison... Elle est bien bonne... Au fait, non, elle est plutôt mauvaise. Vous êtes sûre £u,'il n'y a pas d'erreur ?
M'»e FOIN. — ^Vous devez quatre cents francs au propriétaire, M. Mottu, n'est-ce pas ?
JULIEN. — Est-ce curieux : moi qui retenais si bien les dates en classe, je n'ai pas la mémoire des chiffres, pour le chiffre des mémoires !
M™« FOIN. — Le proprio, Mottu, l'a pour vous. Il vous a fait saisir, et aujourd'hui, il vous fait vendre, en bas, sous la porte cochère.
JULIEN. — Je me souviens, à présent. Je l'avais
prié d'attendre des temps meilleurs. Comme il ne me répondait pas, j'ai cru que c'était une affaire arrangée.
^^jinc FOIN. — Arrangée par l'huissier, oui.
JULIEN. — Est-ce qu'on fait attention aux huissiers ! Ils saisissent parce que c'est leur métier, mais ça n'a pas d'importance. On paye, et ils lâchent prise.
M™e FOIN. — Payez.
JULIEN. — Où trouverai-je de l'argent! On me prend au dépourvu. Que diable, j'ai bien autre chose en tête que de chercher de l'argent !
M™^ FOIN. — Vous avez encore une demi-heure devant vous. Courez chez vos amis.
JULIEN. — Ne vous imaginez pas que mes amis possèdent de l'argent... 4<^o francs !... C'est une forte somme... Ah! si j'avais huit jours... {Criant:) Ah l
M'"^ FOIN, effrayée. — Quoi...
JULIEN. — Sapristi de sapristi ! Et mon rendezvous!
M™e FOIN. — La femme du monde s'amènera à midi, c'est vrai; juste à l'heure où on vous vendra !
JULIEN , hors de lui. — Madame Foin ! Ma chère petite madame Foin... c'est impossible... Courez chez l'huissier, suppliez-le d'ajourner la vente à
demain... demain, j'aurai la somme... je me jette aux pieds deM. Mottu... Qu'on me laisse aujourd'hui... Vous pensez que l'occasion est unique...
Avec dufoiegras, du sentiment et du Champagne, cette femme n'y résistera pas... mais, que diable! il me faut des sièges !
M"'^ FOIN. — Les commissionnaires sont déjà venus pour vous déménager... Je leur ai dit de patienter.
JULIEN. — Parfait! Obtenez deux heures de répit, rien que deux heures... je ne tiens guère à mon mobilier... dans deux heures, on pourra le vendre... mais d'ici-là j'aurai misée temps à profit. Gagnez deux heures; faites ça pour moi, ma chère madame Foin ! (// lai prend les mains.)
M'"«FOiN, s'en allant — J'essayerai... Je ne crois pas que je réussirai... Il aurait mieux valu trouver les 4oo francs et arrêter la vente... On agira de son mieux, grand toqué... [Elle sort.)
JULIEN, seul. — C'est mauvais signe, quand les concierges deviennent familières. Bah ! celle-ci est une brave femme, elle me tirera d'embarras. Je n'ai même besoin que d'une heure ! le temps d'entraîner M""^ Joliette dans le réduit voisin qui me sert de chambre... Des fleurs là !... et encore là!... Du jasmin, l'orchidée du pauvre... et delà violette d'épargne... [On frappe,., il va ouvrir.)