SCÈNE II
BOUVERIE, LAGOURDETTE
BOUVERIE. — C'est ce que l'on appelle les joies du ménage... Jeune Lagourdette, le jour où la vieille amie de votre famille vous proposera de
LAGOURDETTE 23l
VOUS emmener à l'Opéra-Comique avec votre mère... refusez, refusez énergiquement.
LAGOURDETTE. — Ouî... PourqUOi ?
BOUVERiE. — ^^ Parce que vous trouverez dans la loge de la vieille amie une demoiselle accompagnée de son père... Vous parlerez à la demoiselle, elle vous semblera gracieuse, gentille, innocente, douce... De jolies épaules : dérision! vous Fépouserez! Et six mois après... la joie, le charme, la douceur, tout aura disparu ; les angles du caractère et des épaules se seront accusés... Et, de désenchantement en désenchantement, vous en arriverez où j'en suis : à juger qu'il n'y a que deux choses irréparables... le suicide et le mariage...
LAGOURDETTE. — Et eucorc, le suicide ! On peut se manquer...
BOUVERIE. — Tandis que le mariage ne vous rate pas !
LAGOURDETTE. — Jcvois... Je vois... Vous avez eu des mois avec M'"'^ Bouverie.
BOUVERIE. — Oui... j'ai eu des mots... Nous avons tout de suite des mots, dès que nous causons, M'"^ Bouverie et moi. Aussi, nous prenons le parti decauserlemoinspossible. Asseyez-vous, jeune Largourdette, et prenez un cigare dans la boîte.
LAGOURDETTE, sup le Canapé. — Merci... Ce n'est pas grave, au moins ?
BOuvERiE. — La dispute?... Moins que rien... C'est venu de ce que je gardais le journal trop longtemps... Marthe le voulait, pour lire son feuilleton.
LAGOURDETTE. — Quc uc lui cédicz-vous !
BOUVERiK. — Eh! non... Je cherchais quelque chose... Que je n'ai pas trouvé du reste... Avezvous par hasard le numéro d'aujourd'hui ?
LAGOURDETTE, lu'i jetant un journal. — Attrapez... Il n'y a rien de nouveau, d'ailleurs... A la séance d'hier, le Conseil des Ministres s'est ajourné à demain... Bourse calme...
BOUVERIE, qui a parcouru la feuille. — Je l'ai !
LAGOURDETTE, se /eya/z/. Ouoi ?
BOUVERIE. — D. K. 222! là...
LAGOURDETTE, Usunt. — La petite correspondance ! « Avez lettre ... Mille baisers. Comtesse P... ))0h! oh! Monsieur Bouverie ! C'est vous D. K. 222?... C'est à vous que la comtesse P... envoie mille baisers?
BOUVERIE, fat. — Penh !
LAGOURDETTE. — Si, si... Vous avcz uue intrigue I Vous, un homme rangé! Quelle horreur !
BOUVERIE. — J'ai une intrigue... Vous avez deviné.., je suis même content que vous ayez
LAGOURDETTE
deviné, parce que j'avais besoin d'un confident. Rien de gênant comme un secret que l'on ne peut pas raconter à tout le monde ! J'ai une intrigue, la plus romanesque, la plus esquise avec
une comtesse... Et c'est un peu de votre faute...
LAGOURDETTE. — Bail !
BOuvERiE. — Vous rappclcz-vous qu'un soir vous nous avez parlé d'un de vos amis, nommé Trou, qui avait inséré une annonce dans la petite correspondance des journaux?
LAGOURDETTE. — Oui... « Jcunc hommc désire
union avec femme du monde désintéressée. » Mon ami Trou a reçu plus de quarante lettres de femmes du monde qui lui demandaient un louis.
BOUVERiE. — 11 n'a pas eu de chance ; moi, j'en ai eu. Il y a un mois, je parcours la quatrième page de ce quotidien et je lis : « Jeune jolie femme du meilleur monde, malheureuse, incomprise, aimerait Monsieur dans position semblable. Signé: Comtesse Parthénice.» Monsieur dans position semblable ! Hélas ! n'étais-je pas, moi aussi, malheureux, incompris...
LAGOURDETTE. — Et du meilleur monde...
BOUVERIE. — Il me sembla qu'entre [moi et la comtesse Parthénice — quel joli prénom ! ■ — il s'établissait une mystérieuse communication ! Je me rendis au bureau du journal, et je fis insérer une supplique ainsi conçue : « Un cœur cherche le vôtre, une âme sœur s'éveille à l'appel de votre âme ! Je suis doux, sensible, bon, et je souffre. Souffrons ensemble », et je signai
LAGOURDETTE. — A dcux fraucs la ligne, vous en aviez pour huit francs...
BOUVERIE. — Dixfrancs.., Trois jours après, la comtesse répondait : «J'accepte. Où peut-on vous écrire ? »
LAGOURDETTE 235
LAGOURDETTE. — A la poste restante...
ROUVERiE. — Y pensez-vous ? Exposer une femme du monde, et du plus grand monde, aux hasards de la poste restante ? Moi, j'ai ça en horreur. Les employés se payent votre tête quand vous n'avez pasde lettres, et, quand vous en avez, ils les lisent pour se distraire.
LAGOURDETTE. — Vous avez coutinué de correspondre par le journal?
BOuvERiE. — Merci. A deux francs la ligne de trente-quatre lettres, c'est trop cher... On ne peut pas s'étendre ; rien que « Je t'adore » revient à 5o centimes. Je répondis: « Adressez lettres agence Médor. » C'est une sorte de poste amoureuse qui s'est établie dans ce quartier-ci... Commodité et discrétion. Nous correspondons ainsi depuis un mois.
LAGOURDETTE. — Vous u'êtcs guèrc prudcut ; si on essayait un chantage en montrant vos lettres à qui de droit ?
BOUVERIE. — Enfant ! Je contrefais mon écriture et je signe : de Kermor... Oui, j'ai réparé l'injustice de la destinée à mon égard... je me suis anobli, je suis baron... le baron Jean de Kermor. Ça sonne la vieille souche de Bretagne, hein ? Dame ! Une comtesse n'eût pas accepté de
filer le parfait amour avec M. Bouverie, directeur d'un bureau de placement.
LAGOURDETTE. Et... cllc est joHc. . .
BOUVERIE. — Je ne l'ai jamais vue, à proprement parler.
LAGOURDETTE. — Elle a cxigé que l'on gardât les rideaux fermés .
BOUVERIE. — Je vous répète que nous ne nous sommes encore jamais rencontrés. Depuis un mois que nous correspondons, je n'ai pas obtenu une entrevue. Parthénice est tenue par le comte, son mari, un vieillard quinteux, jaloux, hargneux, avare, qui ne la laisse pas sortir, qui la surveille étroitement, qui la bat ! Oui... ce misérable la bat. Et chaque fois que nous avons fixé un rendez-vous, l'odieux mari fait rater la combinaison.
LAGOURDETTE. — Bouvcrie, vous vous y prenez mal. Et puis, voulez-vous mon avis? Vous avez affaire à une vieille folle qui a encore des ardeurs et qui n'ose pas se montrer.
BOUVERIE, tirant un médaillon. — Allons donc ! Elle m'a envoyé sa miniature. Hein ? Qu'en pensez-vous ?
L4G0URDETTE. — Jolic... très aristocratique... Elle ressemble un peu à Marie-Antoinette... en mieux.
LAGOURDETTE 287
BOUVERiE. — Et si VOUS savicz quelle jolie écriture !
LAGOURDETTE. — Vous avez euvoyé votre photo ?
BOUVERIE. — Oui et non... Je lui ai envoyé le portrait d'un homme qui me ressemblait beaucoup... un maître d'armes... Cinq pieds six pouces... il a d'ailleurs mal fini, il buvait trop. Seulement, c'était un grand bel homme qui portait à merveille la veste d'assaut ; des épaules de déménageur et des moustaches longues comme ça...
LAGOURDETTE. — Mais,quand la comtesse vous verra, elle trouvera du déchet. Vous êtes plutôt gringalet.
BOUVERIE. — Elle n'y verra que du feu. Ah! mon petit Lagourdette, que je suis content ! Gomme c'est bon, d'avoir ainsi son roman à soi, son conte de fées, qui vous console de la réalité plate et banale du mariage ! Il n'y a pas dans les livres une histoire plus belle que mon aventure. Tenez, je descends retirer la réponse à ma dernière lettre où je la suppliais d'accepter un rendez-vous pour lundi.
LAGOURDETTE. — Luudi, tout scra consommé !
BOUVERIE. — Je te crois ! Elle est à bout de forces... coûte que coûte, elle viendra lundi.
Lundi je serai le plus heureux des hommes... Dites donc, restez un peu. Si on me demande, vous répondrez que je suis allé chercher des cigarettes. (// sort.)