‹ M. & Mme. LhommeChapitre 56 sur 65 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LAGOURDETTE, puis MARTHE

LAGOURDETTE, seiil. — G'cst curicux ! Il n'y a qu'aux imbéciles que ces aubaines-là vont échoir ! Pas de danger qu'une femme mariée aime un jeune homme distingué, intelligent, gentil comme moi... Non... elles tombent dans les bras d'un niais comme Bouverie. Et par-dessus le marché il a une femme charmante et honnête ! On n'en fabrique plus d'aussi honnêtes ! Après tout, tant pis pour elle si Bouverie la trompe : une pimbêche I Elle ne l'a pas volé... [Haut :) Bonjour, chère Madame.

MARTHE, elle s'assied à droite , près du guéridon. — Ah ! petit Lagourdette ! On ne m'avait pas dit que vous fussiez là !

LAGOURDETTE, à part. — Petit Lagourdette ! J'ai envie de lui révéler les frasques de son mari pour lui rabisser le caquet.

MARTHE. — Vous avcz VU BouvcHe ?

LAGOURDETTE. — Jc l'ai VU... votrc uiaH !

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MARTFiE. — Gomment l'avez-vous trouvé ?

LAGOURDETTE. — ToujouFS aussi laid que d'ordinaire.

MARTHE. — Je ne vous demande pas ça. . . Étaitil calmé ?

LAGOURDETTE. — Un peu {Ardent ;) Ah ! Marthe, pourquoi n'avez-vous pas voulu?...

MARTHE. — Vous allez recommencer... Voyons, une fois pour toutes, je suis une honnête femme.

LAGOURDETTE. — Si VOUS m'aimicz, vous n'en seriez pas moins une honnête femme. En voilà, une raison I

MARTHE. — Et puis... VOUS rcsscmblez trop à mon mari... C'est un gringalet, une chiffe, une poupée de son...

LAGOURDETTE. — Ditcs douc ! lié là î Tapez sur lui, soit... mais pas sur moi.

MARTHE. — C'est vrai, aussi. . . nous étions bons amis ! Vous avez tout gâté, en m'adressant des déclarations... Lagourdette, il y a trois catégories d'hommes : les maris, les amants et les confidents.

LAGOURDETTE. — Jc ne pcux pas être votre mari ; la place est prise.

MARTHE. — Vous uc scrcz jamais mon amant ; mais vous pouvez être...

LAGOURDETTE. — Votre Confident! la suprême humiliation ! Cet emploi-là ne convient qu'à une femme ou à un Auvergnat.

MARTHE. — Justement... Ma confidente, Léonie, est absente. Remplacez-la. Vous êtes un garçon complaisant, vous me rendrez mille petits services, et vous serez toujours près de moi ; c'est quelque chose.

LAGOURDETTE, iroîiique. — Je vous embrasserai la main, pour ma peine.

MARTHE. — Oui. La voilà... Embrassez.

LAGOURDETTE, pageuF. — HoR ! {Il embrasse la main.)

MARTHE. — Pas si fort ! Puisque vous êtes si raisonnable, vous allez entrer en fonctions. Lagourdette, j'ai d'abord un aveu à vous faire. C'est très délicat. Aidez-moi.

LAGOURDETTE . — Quc je VOUS aide. Est-ce que ?. . . Non ? Vous tromperiez Bouverie avec un autre que moi?

MARTHE. — Je ne le trompe pas...

LAGOURDETTE. — Ail ! bien.

MARTHE. — Je ne le trompe pas encore... Mais je crois que ça ne tardera guère. Et c'est de votre faute, mon ami.

LAGOURDETTE. — Par exemple !

MARTHE. — Oui... vous me faisiez la cour et je

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me disais : « Tiens, tiens, ce n'est déjà pas désagréable avec Lagourdette... »

LAGOURDETTE, ùvec espo'ip . — Ah I

xMARTHE. — « Qu'est-ce que ce sera avec un autre que Lagourdette î

LAGOURDETTE, désolé. — Voilà ma veine !

MARTHE. — Bouverie devenait de plus en plus insupportable. Juste à ce moment, vous nous parlez, un soir, de la petite correspondance.

LAGOURDETTE. — Elle aussi !

MARTHE. — Je n'ai pas hésité. J'ai mis une annonce. Et quelques jours après je recevais une réponse...

LAGOURDETTE. — Qui cst l'iieureux favorisé? Allons, puisque je suis confident, j'ai le droit de savoir...

MARTHE, heureuse. — C'est un jeune homme très bien... un noble.

LAGOURDETTE. — Uu Uoblc ? tu, tu , tu !

MARTHE. — Si, je vous assurc, de vieille noblesse bretonne, le baron Jean de Kermor!

LAGOURDETTE, a^ttW. — Allous douc!... Ah! sapristi !... Elle est bonne ! le baron de Kermor ! Ah ! bien !

MARTHE, vexée. — Pourquoi riez-vous bêtement? Vous le connaissez ?

LAGOURDETTE. — Oui... UU pCU... dc VUe... [A

pari :) Son mari ! elle correspond avec son mari ! Je suis vengé I {Haut :)Yous l'avez vu, le baron Jean deKermor? C'est un fort gaillard, n'est-ce pas? Une carrure de maître d'armes... des moustaches longues comme ça...

MARTHE. — Oui...

LAGOURDETTE, à part. — Parblcu ! {Haut :) Vous lui avez parlé?

MARTHE. — Jamais... il m'a envoyé un portrait. [Elle le lire d'un corsage.) Regardez comme il est beau! bien campé! Et cette fine tête de gentilhomme, fière et hardie... [Elle embrasse le porlrail.)

LAGOURDETTE, à part, la regardant. — Que de bon bien perdu !

MARTHE. — Et ces bras ! Mâtin ! mon mari ne pèserait pas lourd dans ces bras-là... ni moi non plus ! Il est en costume d'escrime,

LAGOURDETTE. — Lc baroH cst uu dc nos hommes d'épée les plus en renom : la première lame de France... Gomment s'encanaille-t-il avec une petite bourgeoise telle que vous !

MARTHE. — Voilà, je me suis anoblie... j'ai pris le nom de comtesse Parthénice. C'est gentil, ça sent son xvii<^ siècle.

LAGOURDETTE. — Il VOUS a demandé votre protrait ?

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MARTHE. — Oui... je ne l'avais pas... Alors j'ai acheté chez un bric-à-brac une miniature de Marie-Antoinette... Cent sous, avec le cadre. Un portrait de jeune femme est toujours ressemblant.

LAGOURDETTE. — Saus doutc. Maintenant, je cherche en quoi je vous serais utile.

MARTHE. — Voilà. J'ai une écriture de gamine d'école primaire ; alors, mon amie, Léonie, tenait la plume à ma place, je lui dictais... Elle a une grande écriture allongée, distinguée.

LAGOURDETTE. — Bien, bien. Léonie est partie en voyage, et vous me demandez de recopier vos brouillons ?...

MARTHE. — Tout juste.. Vous aussi, vous avez une grande écriture distinguée. Si vous étiez bien gentil, Lagourdelte... Vous, ne me refuseriez pas.

LAGOURDETTE. — Comment donc ! Je suis enchanté de cette preuve de confiance ! A propos... il est marié, le baron de Kermor.

MARTHE. — Vous avcz dcs tuyaux sur sa femme? Il paraît que c'est une horrible mégère ?...

LAGOURDETTE. — Uuc mégère ? Vous exagérez.

MARTHE. — Jean m'écrit qu'elle le torture de

mille façons, qu'elle le surveille... Figurez-vous, une pimbêche !

LAGOURDETTE. — Ça, oui, par exemple î MARTHE. — Vieille, laide à faire peur, avare, quinteuse, désagréable... Ah! l'odieuse créature...

LAGOURDETTE. AllcZ, allcZ toujOUrS...

MARTHE. — ... Mauvaise comme le papier tuemouche. Et voyez comme le sort est injuste ! Une femme pareille aurait dû se marier avec Bouverie, elle était faite pour lui ! Et moi j'aurais dû épouser Jean de Kermor.

LAGOURDETTE. — Pculi ! Vous comptcz saus la désillusion.

MARTHE. — Voulez-vous VOUS taire ! Mais on n'a jamais écrit un roman plus idéal... je vous montrerai ses lettres à lui... des pages de tendresse, de poésie... Une ardeur inouïe !... Aussi j'ai hâte de lui appartenir. Seulement, c'est comme un fait exprès... Chaque fois que je donne Tendez-vous à Jean, mon mari vient mettre des bâtons dans les roues...

LAGOURDETTE. — Lcs maris sur le point d'être trompés ont une vague prescience...

MARTHE. — Probable! Mais j'ai déjà contremandé quatre fois mon premier rendez-vous ; coûte que coûte, je ne manquerai pas la pro-

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chaîne fois. Oh ! Bouverie rentre, je me sauve. Ce soir, j'aurai peut-être besoin de vous. Au revoir, ange de Lagourdette. {Elle sort en liiijellant un baiser.)

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