ON NE PREND AUCUNE PRÉCAUTION SÉRIEUSE POUR S'EN ASSURER
Nous avons démontré combien il était difficile, même pour un vétérinaire expérimenté, de diagnostique d'une manière certaine la rage du chien.
Nous allons établir aujourd'hui, en choisissant quelques faits précis parmi les nombreux que nous possédons, qu'on inocule à l'Ecole normale des centaines de personnes qui ne sont pas enragées et qu'on accepte, pour le traitement, des individus qu'on déclare enragés sans se livrer à aucune enquête sérieuse.
Les faits que nous allons rapporter sont d'une authenticité absolue et nous sommes en mesure de fournir à cet égard les renseignements les plus positifs.
Premier fait. - Le neuf février de cette année,
un maréchal-ferrant de la rue Royer-Collard est prié par une femme de la rue Saint- Jacques de mettre à mort son chat, vieux, infirme et galleux, mais inoffensif et nullement enragé, dont elle voulait se débarrasser.
L'exécution eut lieu. Le maréchal-ferrant s'aperçut le surlendemain qu'il avait une légère éraillure à la main. Immédiatement, effrayé par lalecture de son Petit Journal, il se croit enragé; il éprouve, en effet, 48 heures après lamortde ce chat, des spasmes dans la joue. A partir de ce moment, il dit qu'il est enragé, ne dort plus et est en proie à des terreurs continuelles.
Le 27 février, il se rend à l'Ecole normale sans aucune attestation de vétérinaire et déclare qu'il a été mordu par un chat enragé. Sans autre préambule ni information, il est inoculé et reçoit les dix bouillons classiques du 27 février au 9 mars.
Le 30 mars suivant, éprouvant toujours les mêmes symptômes spasmodiques, en proie aux mêmes terreurs et à la même insomnie, il se décide (il aurait pu commencer par là) à consulter son médecin, qui lui prescrit très judicieusement des douches froides. Une amélioration est obtenue, mais comme elle n'est pas suffisante, notre confrère administre en outre 4 grammes par jour de bromure de potassium. A partir de
ce moment, l'amélioration se manifesta et les accidents cessèrent presque complètement.
Interrogé par son médecin et par un professeur consultant à l'effet de savoir s'il avait déclaré à M. Pasteur avoir éprouvé les symptômes de la rage, il répondit: « Je m'en suis bien gardé, il ne m'aurait pas inoculé. »
Le beau-père, homme sensé et pratique, qui avait assisté à l'exécution du chat, a déclaré que, non seulement son gendre n'avait pas été mordu, mais qu'il n'avait pas été égratigné et que d'ailleurs,eùt-il été égratigné, le chat n'était ni malade ni enragé.
Deuxième fait. — Un étudiant en droit à la Faculté de Montpellier, également hanté par le spectre de la rage à la suite des lectures des journaux politiques qui en parlent avec une telle insistance, se croit enragé. Il prend le train et se rend immédiatement rue d'Ulm où, sans aucune espèce d'enquête ni de certificat, il est immédiatement inoculé. Le lendemain, inoculation du bouillon n° 2. Ce même jour l'étudiant se décide à déclarer qu'il n'est pas sur d'avoir été mordu, mais qu'il a simplement rêvé l'avoir été. On cessa les inoculations et on le considéra comme un aliéné. C'est par là qu'on aurait dû commencer avant de l'inoculer. En effet, cet étudiant,
examiné depuis pardeux spécialistes, fut reconnu comme étant simplement atteint du délire des persécutions. 11 a même raconté à ses consultants « qu'il avait rêvé être mordu par un morceau de chien enragé ».
Nous rapportons ce fait pour démontrer avec quelle légèreté les inoculations sont pratiquées chaque jour à l'Ecole normale.
Troisième fait.— Mademoiselle X. voit mourir son chien de maladie. Elle se rappelle que dans les derniers jours de sa vie le pauvre animal l'avait léchée. Prise de peur à la suite de la lecture de son journal, elle se croit menacée de la rage et se rend à l'École normale où elle est immédiatement inoculée en même temps que son palefrenier qui s'était dit : « Si mademoiselle est enragée, je pourrais bien l'être aussi, puisque j'ai été également léché. » Il va sans dire que ces individus furent inoculés comme les précédents et sont venus grossir la liste des 1,500 individus arrachés à une mort certaine.
Quatrième fait. — J'emprunte ce fait au Temps, organe officiel des paslorieos. On lisait dans le numéro du 8 mars :
a Parmi les personnes que traite en ce moment
M. Pasteur à son laboratoire de la rue d'Ulm, se trouve M. Emile Monestier., rédacteur au Petit National. M. Moiiestier a été mordu, jeudi dernier, à onze heures du soir, par un chien qui s'est précipité sur lui dans la rue du Bouloi, et qui, après lui avoir enfoncé profondément ses crocs d^ns la cuisse, a pris la fuite. Le rédacteur du Petit National a subi, hier, sa première inoculation rabique. »
Ainsi voilà un individu qui a été inoculé sans que rien ait prouvé que le chien qui l'a mordu était enragé.
Il est vrai que le même journal, le Temps.^ écrivait dans le numéro du 15 mars :
« M. Emile Monestier qui fut récemment mordu par un ckien enragé a pu continuer ses travaux comme à l'ordinaire ; il se rend chaque matin au laboratoire de M. Pasteur pour y suivre le traitement prescrit et il a constaté que les inoculations qui ne durent pas plus d'une demi-seconde, ne sont jamais douloureuses. »
Ainsi voilà comme on écrit l'histoire à l'Ecole normale. Le chien, qui était inconnu le 8 mars, était déclaré enragé le 15.
Cinquième fait. — En juillet 1886, un médecin du corps de santé qui habite une ville du midi est venu se faire traiter à l'Ecole normale dans les conditions suivantes :
La femme de notre- confrère avait été mordue au doigt par un petit chien d'appartement très inoffensif avec lequel elle avait l'habitude déjouer fréquemment.
Huit jours après l'aaimal présentant une apparence insolite, on envoie chercher un vétérinaire.
A peine celui-ci fut-il entréque le chien se jeta sur lui et le mordit au bas de la jambe sur son pantalon et ses bottes qui ne furent en aucune façon lacérés.
Il n'en fallut pas davantage ; il fut déclaré enragé, condamné et exécuté séance tenante.
C'est alors que les faits deviennent intéressants et instructifs.
Aussitôt le médecin militaire se rappela, non sans effroi, que le chien lui avait souvent léché les mains. Il examina avec anxiété sonépiderme et n'y constata aucune espèce d.'éraillure.
De son côté, lebrosseur se rappela également avoir été léché sur les mains ; il conçut les mêmes inquiétudes et crut apercevoir sur ses mains quelques petites gerçures. Celles-ci furent immédiatement cautérisées, bien que rien ne démontrât que le chien l'eût jamais léché sur les gerçures si fréquentes sur la main d'un brosseur.
Un conciliabule eut lieu entre les quatre parties intéressées (le médecin, sa femme, le vétérinaire
et le brosseur) et on résolut de partir pour Paris pour se faire traiter par le maître.
Il n'est pas besoin dédire que ces quatre clients furent acceptés à l'Ecole normale et soumis aux inoculations réglementaires.
Ainsi, voici comment on recrute les clients, voici les garanties qui sont demandées aux affolés qui se précipitaient en foule rue d'Ulm.
Quelles sont, dans ce cas, les preuves qu'on pourrait fournir à l'appui de la rage chez le chien incriminé ? Le seul symptôme morbide qu'eût présenté cet animal consiste à avoir mal accueilli le vétérinaire. Il n'en faut pas davantage pour que toute la famille se croie atteinte, y compris ceux qui n'avaient pas été mordus.
Sur ces quatre personnes, une seule avait été mordue par un animal qui semblait parfaitement sain et ne présenta quelques symptômes insohtes que huit jours plus tard.
Et voilà comment on recrute les clients dont l'agglomération constitue les 3,000 enragés de l'Ecole normale !
Nous abuserions de la patience de nos lecteurs si nous rapportions tous les faits de nature à démontrer qu'on inocule à l'Ecole normale des centaines d'individus qui ne sont pas enragés^ C'est certainement le cas de dire : ah uno disee otnnes.
Je ne ferai certainement pas un crime à M. Pasteur d'inoculer ses dix bouillons aux individus qui n'ont point de mal et de leur donner ainsi une assurance morale qui ne peut qu'être utile. Mais ce que je reproche au grand chimiste, c'est de déclarer, par les circulaires qu'il adresse chaque jour au Figaro, que les 3,000 individus qui ont passé à l'Ecole normale ont été arrachés à une mort certaine. Il y a là un manque de bonne foi et d'exactitude scientifique qui est de nature à jeter le plus grand discrédit sur les procédés employés à l'Ecole normale.
Nous examinerons plus loin les questions relatives à la mortalité de la rage et les faits qui peuvent expliquer l'énorme affluence des enragés pendant ces six derniers mois. Nous examinerons par quels prodiges de publicité et de réclame l'école pastorienne est arrivée à faire de la rage une maladie à la mode. Pourquoi le nombre des enragés, qui avait été de 12 pendant le dernier trimestre de 18S5, s'est subitement élevé à 1,500 pendant le premier trimestre de l'année 1886.