CHAPITRE III
POURQUOI LE VIRUS MOELLEUX NE DONNE-T-IL LIEU CHEZ L'HOMME A AUCUN PHÉNOMÈNE MORBIDE ?
Le fait qui étonne peut-être le plus les médecins dans les recherches nouvelles de Pasteur, c'est qu'à la suite des inoculations l'on n'observe aucun phénomène morbide.
Ceci nous parait absolument inexplicable et tout à fait contraire à ce que nous savons sur les inoculations des maladies virulentes à l'espèce humaine .
Voyez ce qui se passe après l'inoculation de la vaccine, de la variole, du charbon, de la syphilis, etc. , etc. .. Lorsque le sujet n'est pas réfractaire au développement de l'affection inoculée — et certes M. Pasteur ne peut guère invoquer limmunité rabique de ceux qu'il inocule, car alors pourquo leur distribuerait-il ses bouillons de culture? — • lors donc que le sujet n'est pas réfractaire au développement de l'affection inoculée, il se pro-
duit chez lui, après un laps de temps variable suivant les cas, une série de phénomènes morbides bien connus, bien étudiés. La variolisation, la vaccination peuvent être considérées comme les types de ces opérations vraiment médicales qui ne suppriment certes pas totalement le mal, mais qui préservent d'une maladie presque toujours mortelle au prix d'une affection qui n'a le plus souvent que peu de gravité.
Rien de semblable dans le traitement de la rage tel qu'il est pratiqué à l'École normale. Le bon sens et surtout le sens médical enseignent qu'une maladie atténuée se traduit non par l'absence de tout phénomène morbide, mais par des phénomènes morbides atténués. Que l'inocula tion successive de virus de plus en plus forts ne détermine pas, grâce à une accoutumance de l'organisme fort peu compréhensible, je l'avoue, les symptômes mortels de la rage, on peut à la rigueur le soutenir, mais qu'elle ne produise rien, absolument rien ! pas le moindre petit symptôme rabique, pas le moindre vestige d'hydrophobie! voilà qui est décidément merveilleux! Ce n'est plus de l'art médical, c'est de la prestidigitation I Le grand savant ne guérit pas la rage, il l'escamote.
Je sais bien qu'un de nos confrères allemands, M. Ullmann, qui a travaillé six semaines au
laboratoire de la rue d'Ulm et qui a subi dix inoculations ainsi que d'autres médecins, a ressenti le premier et le second jour un peu d'abattement et que les dernières injections ont provoqué une légère infiltration avec vives démangeaisons.
Les Pasto riens triompheront peut-être en lisant cette émouvante symptomatologie ; mais j'avoue, pour ma part, qu'elle est loin de me suffire et que je ne saurais en rien y reconnaître des troubles morbides dus au virus rabique. Qu'est ce que cet abattement ressenti le premier et le second jour, alors que s'il est un fait bien connu sur la rage, c'est que c'est une maladie à plus ou moins longue incubation ? Y a-t-il là quelque chose de sérieux, je le demande, quelque chose qui réponde à cette question posée par tout médecin vraiment digne de ce nom : « Mais ditesnous donc ce qu'éprouvent les vaccinés ? »
Cette question que maintenant ils regardent comme indiscrète, les élèves de M. Pasteur l'avaient cependant bien posée à M. Ferran. Ils étaient même allés beaucoup plus loin, puisqu'ils ne s'étaient pas contentés de la symptomatologie donnée par le médecin espagnol et avaient prétendu qu'ils n'y reconnaissaient que des phénomènes d'intoxication vulgaire ou de septicémie,
qu'il leur fallait un bon petit choléra atténué pour qu'ils daignassent reconnaître que Ferran injectait autre chose que de l'eau sale. Comment donc ne veulent-ils pas que nous réclamions aussi maintenant une bonne petite rage atténuée, en miniature, oh ! pas grand'chose — nous ne sommes pas exigeants — mais enfin quelque chose, afin que nous puissions avoir la foi qui sauve et nous prosterner devant le virus miraculeux ?
On nous traitera sans doute d'esprits obtus et l'on nous répondra que la théorie même de la méthode veut qu'il ne se produise aucun phénomène morbide. On accoutume progressivement l'organisme aux virus successifs de plus en plus forts et l'on arrive ainsi à le rendre absolument réfractaire à l'action de la rage extravirulente. Ce ii'est plus une vaccination, c'est une Mithridatisatioyi ! ! Nous ne faisons plus de la microbiologie, mais de la toxicologie. C'est assez risqué, au point de vue scientifique, d'assimiler un virus à un poison végétal ou minéral. Mais enfin, admettons le rapprochement pour qu'on ne nous accuse point de farouche intolérance. Je ne sais si le fameux roi d'Asie ne mettait que 10 jours pour s'habituer à tolérer sans la moindre crampe d'estomac des doses hypertoxiques ; ce que je sais, c'est qu'il ne nous viendra jamais
à l'esprit d'administrer à un malade des quantités croissantes d'arsenic ou de strychnine, de manière à lui faire prendre le dixième jour des doses toxiques de ces substances : nous serions trop sûrs du résultat final. Et, cependant, il s'agit là de substances connues, agissant directement sur l'organisme, que l'on peut régler et conduire, tandis que dans les vaccinations rabiques on est aux prises avec un virus mal défini et dont lé microbe était encore absolument inconnu il y a quelques semaines.
M. Pasteur a étudié l'action de ses bouillons de culture sur le chien, c'est possible : mais ce qui est certain, c'est qu'il ignore complètement les effets de ces bouillons sur l'homme, puisqu'il n'a jamais rien observé après leur administration.
Il ignore absolument, je le répète, si le premier virus qu'il injecte est capable de produire le moindre phénomène rabique et au bout de combien de temps et ainsi de suite jusqu'à son dixième virus.
Sur tous ces points nous sommes dans l'obscurité la plus complète, la plus absolue. On cherche en vain dans ses travaux sur la rage et surtout dans l'application qui en a été faite à l'homme, le hen scientifique qui a pu guider le pro-
fesseur de TEcole normale, on ne trouve qu'empirisme et résultats stupéfiants.
La neutralisation d'un virus rabique déjà inoculé par V inoculation successive non d'un antidote, mais de virus rahiques de virulence progressive, et tout cela sans le moindre phénomène morbide, voilà le Credo qui nous est présenté par l'Ecole normale. C'est le grand mystère de la religion nouvelle. Que les dévots courbent la tète et s'inclinent !
Pour nous, nous ne pouvons que protester : au nom de la critique scientifique, nous réclamons des explications, et nous avons la ferme conviction, en provoquant la discussion sur ce point, de rendre un réel service à la science française.