LES MEDECINS OBSERVENT TRÈS RAREMENT LA. RAGE
Les articles critiques que nous avons publiés sur le Traitement de la rag<i ■par la rtiéthode Pasteur et les questions adressées au professeur de l'Ecole normale nous ont valu un très grand nombre de lettres. Nous remercions sincèrement les confrères qui ont bien voulu, en nous -fournissant des renseignements cliniques, nous encourager ainsi à continuer la campagne que nous avons entreprise contre l'intolérante et puissante coterie qui, des hauteurs de l'Ecole normale, voudrait imposer à l'Ecole clinique des procédés qui répugnent à la fois au sens médical et à la dignité professionnelle.
La plupart de nos correspondants ont été, comme nous, frappés du nombre énorme de 1,^00 enragés arrachés à la mort par M. Pasteur. Nous
publions aujourd'hui quelques lettres qui s'élèvent, au nom du simple bon sens, contre les assertions hyperboliques du professeur de l'Ecole normale et que nous pouvons grouper sous ce titre : Fréquence de la Rage.
Gournay, 8 juin 1886.
J'exerce la médecine à la ville et à la en mpagne depuis bientôt 30 ans (septembre 1856). Il m'a été donné de voir et d'observer beaucoup de choses pendant ce long exercice dans une clientèle nombreuse et très variée. Or, bien que j'aie donné mes soins à un assez grand nombre de personnes mordues par des chiens, les uns reconnus enragés, les autres passant pour l'être et sur lesquels je n'ai pu être renseigné, je n'ai observé qu'un cas de rage et encore m'a-t-il fallu aller dans le département de l'Eure, à 25 kilom. de Gournay, ma résidence. J'ai bien entendu parler de 2 ou 3 autres cas, mais je ne les ai pas constates moi-même. Peut-être convient-il d'attribuer cette rareté exceptionnelle de la rage dans nos contrées à l'influence d'un pasteur connu dans un rayon peu étendu, n'ayant pas la presse à sa disposition, visité seulement par les commères du pays et qui est célèbre, en Normandie et en Picardie, depuis plus d'un siècle (l'aïeul, le père et le fils ne faisant dans l'esprit du public qu'un seul berger) sous le nom modeste d'homme du Gallet.
Toutes les bêtes mordues (hommes ou animaux) lui sont conduites et pas une ne devient enragée. A quel traitement a-t-il recours, quel genre d'inoculation
pratique-t-il ? Je n'en sais rien, ne l'ayant jamais vu opérer. 11 se contenterait, m'a-t-on dit, de la simple apposition des mains. Elles ont une vertu, telle, ses mains, qu'il lui sufCt d'en tendre une vers un troupeau de bestiaux ravagé par un chien enragé pour que tous les animaux mordus, ceux-là seulement, viennent vers lui et il les renvoie guéris delà rage présente et préservés de toutes les rages futures. Jugez si cet homme ne devrait pas être plus connu. Il joint à sa propriété antirabique une modestie excessive et un désintéressement peu commun. Je suis convaincu que dans notre pays les braves gens mordus par des chiens enragés continueront encore longtemps à l'allei' trouver de préférence à tout autre, avec cette pensée qu'il guérit toujours aussi bien et qu'il ne fait jamais de mal.
Voilà, Monsieur, ce que j'ai vu de la rage depuis 30 ans dans le pays de Bray.
Veuillez agréer, etc.
Dr Ch. DUVÀL, Membre du Conseil Général de la Seine-Inférieure.
Saint-Céré (Lot).
J'exerce la médecine à Meyssac(Gorrèze) et plus tard à Saint-Céré (Lot) depuis 33 ans : je voyage assez régulièrement, dans un rayon de SO à 30 kilomètres autour de ma résidence.
J'ai la certitude qu'il y a eu assez souvent autour de moi des chiens liydrophobes qui ont même communiqué la rage à une vache, une autre fois à un taureau, mais bien souvent à d'autres chiens ; il ne se passe guère d'années sans que la municipalité se voie dans la néces-
site d'ordonner d'abattre les bêtes mordues et de museler les chiens qui doivent paraître dans les rues. Cinq ou six fois j'ai eu à cautériser des plaies faites aux mains ou aux bas des jambes par des chiens crus enragés. 11 ne m'a jamais été donné d'observer un cas de rage humaine.
Faut-il vous raconter que dans nos contrées les sujets mordus (bourgeois ou paysans) ne manquent pas de se rendre chez un empirique des environs de Souillac Lot) pour y manger (comme moyen préventif) une omelette que l'on prétend faite avec de la poudre d'huîtres mâles !
Je crois pouvoir attribuer à ce fait le petit nombre de
sujets que mes confrères et moi avons à cautériser.
Agréez, etc.
D'' Brun.
J'ai l'honneur de vous informer que j'ai exercé la médecine pendant vingt ans en ville et dans mon service d'hôpital (je suis médecin en chef de l'hôpital civil d'Auxerre) et que je n'ai jamais observé dans ma pratique personnelle un seul cas de mort par la rage confirmée consécutive à la morsure d'un chien.
Agréez, etc.
D"^ Drouin, à A'ixerre.
J'ai exercé la médecine pendant 42 ans en ville et dans mon service d'hôpital (pendant 33 ans) ; je n'ai observé dans ma pratique personnelle ou dans celle de mes confrères aucun cas de mort par la rage confirmée, consécutive à la morsure d'un animal. J'ai 70 ans, j'ai fait et
je fais encore beaucoup de clientèle, je n'ai jamais vu un seul cas de rage, quoique j'aie eié appelé à donner des soins à de nombreuses personnes mordues par des animaux déclarés enragés (chiens et chats) par des vétérinaires des plus autorisés. D'' X.
Monsieur et honoré Confrère,
Je reçois à l'instant le n» 13 du Journal de médecine de Paris renfermant, entre autres articles, la nécrologie des individus qui, ayant été mordus par des loups, par des chiens ou par des chats, et traités (1) par M. Pasteur ou ses complices, n'ont pas été préservés de la rage, malgré les affirmations du maître. Il est vrai que tous ceux qui sont restés indemnes sont comptés à l'actif de ce qu'oa appelle la méthode ; quant à ceux qui sont atteints, il y a toujours une excuse à l'usage des crédules : ainsi, l'homme de Grenoble était un ivrogne ; l'inoculation devait échouer (il est vrai qu'on n'a inventé cette excuse phénoménale qu'à la mort) j les parents du jeune homme de Dordrecht ne connaissaient que la langue hollandaise ; ils n'auront pas compris les instruciions qu'on^leur a données en français ; d'où inexécution des prescriptions et mort de l'inoculé. Quant à la petite Peltier, de Paris, l'institutrice de la rue Saint-Benoit, que j'ai vue, m'a affirmé que M. Pasteur avait dit, après le traitement : « Il n'y a plus aucuti danger, vous pouvez la renvoyer en classe. « L'institutrice a refusé de la reprendre ; 4 jours après elle était atteinte de la rage et mourait en moins de 36 heures. Alors M. Pasteur déclara qu'il avait commencé
le traitement trop tard ; et, chose curieuse ! les parents défendent énergiquement M. Pasteur.
Que de luttes j'ai soutenues déjà oonlre Tengoucment incroyable da public, même médical, qui accepte comme inlailliblc (et démontré tel), celte pratique consistant à ajouter, pour préserver de la rage, un peu de virus rdbique à celui que l'animal a déjà inoculé par sa morsure ! Mais quand je considère le culte que l'on rend à feue Mme Paillasson sous le nom de Notre-Dame de Lourdes, je me dis que la bêtise humaine, la crédulité ignorautc, n'ont pas de limites et sont les seuls agents sur lesquels comptent les thaumaturges de la rue d'Ulm, ainsi que ceux de Lourdes. Comment se fait-il que l'Académie de médecine, si sévère envers les autres remèdes secrets, se montre si bienveillante pour celui-ci ? Comment se fait-il que mon ex-collègue d'internat Peter, qui avait entrepris une louable campagne contre ec charlatanisme, ait donné seslôfr. pour l'institut Pasteur {Officiel du 20 septembre) ? Est-ce qu'il aurait, lui aussi, trouvé son chemin de Damas? Je ne puis le croire, et je me propose de l'interroger à ce sujet.
Véritablement, M. Pasteur cst^ devenu le fondateur d'une religion, et ses adeptes sont des fanatiques aussi intolérants que les sectaires des autres cultes ; je m'en aperçois à chaque instant à la Chambre, où les Paul Bert de tous les déparlements me traitent en profane, en impie, et ne seraient pas fâchés de voir allumer à mon usage une foule de bûchers. Pensez-donc : oser élever des doutes sur une affirmation de M. Pasteur ! De plus, j'ai publié il y a 2 ans environ, dans le Jouf
nal de médecine de Laborde, une protestation contre la communication louangeuse faite à l'Académie de médecine, par Dujardin-Beaumetz, sur des expériences de désinfection faites en ma présence à l'hôpital Coctiin, à propos du choléra, sur les microbes du charbon, de la tuberculose et de la maladie des poules,... et rien du choléra. Enfin, dans plusieurs circonstances, à la Chambre des députés, je me suis élevé contre cet engoûment pour les affirmationssanspreuvesd'un homme, contre les expériences peu sérieuses, point concluantes qu'il donne comme des axiomes ; contre ces principes posés : tout chien qui mord est enragé ; tout homme mordu deviendra enragé, qui sont la base du traitement préventif. Bochefontaine, pour démontrer qu'il était certain de la non contagion du choléra, inoculait sur lui-même des liquides de l'intestin des cholériques et même en avalait ; M. Pasteur a-t-il assez de certitude sur l'excellence de sa méthode (!) pour se faire mordre par un chien véritablement enragé et se traiter ensuite ?
J'admire les chiffres publiés par son entourage : quand, il y a quelques années, on ne constatait que de 40 à 10 mordus par des chiens certainement enragés, sur lesquels 1/9 ou même 1/10 devenaient enragés, je frémirais — si j'étais un partisan du Pastor asinorurn— en considérant que depuis 10 mois il y a eu en France 2,503 individus mordus par des chiens qualifiés enragés. Il est vrai que l'on tue aussitôt l'animal qui a donné le coup de dent et qu'on se donne bien garde de l'enfermer pour savoir ce qu'il deviendra. — Pendant une pratique médicale à la campagne, s'étendantà 14 ou 15
villages, où les chiens, très nombreux, sont en toute liberté, j'ai souvent traité des morsures de chiens et de chats ; je n'ai pas été une seule fois appelé pour une morsure de chien ou de chat enragé. Et dans mon département non plus que dans la Côte-dOr et la Haute-Marne, limitrophes d'Essoyes, j'affirme que pendant ces 20 ans il n'y a pas eu un seul êlre humain mordu par un animal enragé. Il est vrai qu'on parait aujourd'hui vouloir rattraper le temps perdu ; une morsure fait aussitôt penser à la rage, et deux personnes d'Autricourt (Côle-d'Or), village voisin d'Essoyes, sont allées récemment implorer le secours du Dieu. — Dans l'Yonne, mon pays d'origine, on conduit les chiens mordus à Mezilles, canton de Saint-Fargeau; le sonneur fait rougir au feu la clé de l'église, l'appuie sur le front de l'animal, qui est certainement préservé delà rage, aussi bien, du moins, que par le virus atténué. Tout récemment, la condamnation, en Savoie, d'un rival gênant de M. Pasteur nous a révélé l'existence du gâteau antirabique.
Pardonnez -moi la longueur de cette lettre qui ne manquera pas de vous ennuyer ; mais je serais intarissable quand je m'attaque à de telles monstruosités. Je vous en dirai de belles, si vous le voulez, quand je serai rentré à Paris, et je vous donnerai l'appréciation de M. de Saint- Vallier, appréciation très juste et faite en termes exquis.
Croyez, je vous prie, à .nés ineîlleuïfS sentiments*
D-" MicHoUj Disputé de l'Aubôi