RARETE DE LA. RAGE
rcrmettez-moi d'apporter, aussi, à mon tour, ma petite pierre à l'édifice que vous avez entrepris, poussé par la logique et l'intérêt delà vérité, contre les inoculations antirabiques de M. Pasteur. Comme vous, Monsieur, depuis déjà longtemps, j'avais des tendances à protester contre l'engouement de la presse politique pour ce qu'elle appelle la guérison de la rage. Mais qu'aurait pu la protestation d'un humble médecin de campagne, d'un pygmée contre l'aigle dont la réputation plane sur les deux hémisphères ? Néanmoins, enhardi par les exemples déjà nombreux de vos correspondants, je viens vous dire, aussi, que, exerçant dans le Lot-et-Garonne depuis près de 40 ans, j'ai eu bien des fois l'occasion de voir des individus mordus par des chiens, quelquefois par des chats bien et dûment enragés. Je les ai cautérisés soit avec le nitrate d'argent, soit avec l'acide phénique, soit avec la teinture d'iode, très rarement avec le fer rouge. Les uns peu après l'accident, d'autres au bout de 24 et même 48 heures, et je n'ai jamais vu survenir un seul cas de rage. Je suppose que mes confrères de la contrée ont dû, comme moi, avoir eu leur bonne part d'individus mordus et j'affirme n'avoir jamais entendu dire qu'un seul cas de rage se soit présenté dans un rayon de 40 lieues et plus. Quand il est question de rage on se rabat encore sur un cas qui aurait eu lieu dans notre région, il y a plus de 80 ans, chez une demoiselle qu'on étouffa entre deux matelas. De sorte que sans être aussi affirmatif que votre
correspondant,le Vieux vétérinaire (1), je ne serais pas éloigne' d'adopter sa doctrine et considérer ce qu'on appelle la rage comme une espèce de tétanos auquel je l'avais déjà, in petto, comparée depuis long-temps en cherchant, surtout, à me rendre compte de la façon dont se transmet le virus de la circonférence au centre et ne pouvant faire introduire dans ce cas que la lésion nerveuse locale qui un peu plus tôt un peu plus tard, sous l'influence de la douleur et, surtout, de la crainte et de la surexcitation morale provoque les accidents nerveux qui constituent la rage comme ils constituent le tétanos.
J'ai vu, dans ces dernières années,, un industriel qui, dans une chute de plusieurs mètres] de hauteur, se fractura les 2 malléoles du pied droit avec une large ouverture de l'articulation tibio-tarsienne à travers laquelle sortirent les extrémités du tibia et du péroné. Je proposai l'amputation immédiate à laquelle se refusa le malade. Devant ce refus, je me décidai à lui appliquer un bandage par occlusion, c'est-à-dire le bandage de l'entorse un peu élevé sur la jambe, collodionné, phéniqué, etc.
Pendant neuf jours le malade alla parfaitement ; pas de suintement, pas de fièvre, pas d'odeur ; je croyais à un succès certain, lorsque, tout à coup, après un ébranlement nerveux occasionné, la veille au soir, par une vive contrariété et aussi par les préoccupations inévitables
(1) Nous publions plus loin une lettre d'un vieux vétérinaire qui contient de curieuses observations sur la rareté de la ra^e.
que causait au blessé le chômage de son industrie, il fut pris de trismus et ensuite de convulsions dans la gorge et les voies respiratoires et mourut étouffé dans les 36 heures sans pouvoir avaler ni salive ni liquides. S'il eût été mordu- par un chien, nul doute que cette affection eût été prise pour un cas de rage.
Je vous autorise, à faire de cette communication l'usage que vous voudrez bien dans l'intérêt de la science et de la vérité. Dans tous les cas, je reconnais que si la pratique de M. Pasteur n'a pasd'autre efficacité, elle a, jusqu'à présent, celle de rassurer les malades qui viennent réclamer ses soins, et c'est beaucoup. Il est à souhaiter qu'elle n'ait pas de plus grands inconvénients que l'omelelle traditionnelle.
Agréez, etc.
D'' GiPOULou.
Libos, 28 juinl88ô.