SPONTANEITE DE LA RAGE
Les mêmes divergences existent chez les auteurs vétérinaires en ce qui concerne la spontanéité de la rage. Alors que Bouley et l'école pastorienne la nient absolument, M. Leblanc a accumulé un nombre considérable de faits qui en démontrent la possibilité. Ce qui est certain, c'est que la rage est inconnue encore aujourd'hui dans plusieurs contrées.
D'après Azara, cette maladie serait inconnue sur le versant oriental des Andes ( Voyage dans l'Amérique méridionale , et Ulloa déclare n'en avoir jamais entendu parler à Quito, capitale de l'Equateur (A voyage io South America).
Au rapport de M. Liguistin, vétérinaire en premier de l'un des régiments faisant partie de l'expédition du Mexique, la rage serait extrêmement rare dans ce pays.
Les Barbades ne la connaissaient pas avant 1741, Saint-Domingue avant 1776, la Jamaïque et la Guadeloupe avant 1783. La rage ne s'est montrée à l'île Maurice, pour la première fois, qu'en 1813.
Clarke affirme qu'elle est inconnue à la Gôted'Or (Guinée) et au Cap de Bonne-Espérance. Nous savons de source certaine que la rage n'a jamais été observée sur le territoire australien, qui compte plusieurs millions d'habitants.
M. U. Leblanc croyait à la spontanéité de la rage canine, et il y croyait si bien qu'il lui attribuait une part principale dans le développement de cette maladie, la contagion n'ayant, suivant lui, qu'un rôle secondaire ; et si la rage spontanée est si fréquente à Paris, comme il se croyait en droit de l'affirmer, c'est que les chiens étaient maintenus par leurs propriétaires dans un état d'étroite séquestration, soit dans les appartements, soit dans les cours, et mis ainsi dans l'impossibilité de satisfaire leurs appétits sexuels, d'autant plus excités que ces animaux étaient dans de meilleures conditions hygiéniques. « Il suffit, disait M. Leblanc dans sa communication
académique, d'avoir été témoin une seule fois de l'état d'exaspération d'un chien qui est à côté d'une chienne en chaleur, pour comprendre com bien peuvent être grands les troubles fonctionnels qui résultent des besoins sexuels non satisfaits. J'ai vu encore tout récemment un chien qui était resté pendant un assez long temps à côté d'une chienne en chaleur, dont il était séparé par une barrière à claire voie. Ce ctiieii avait été constamment agité et en érection. Son maître, qui le conduisit à la promenade pour le distraire, remarqua que, contre son habitude, ce chien cherchait querelle à tous les chiens quil rencontrait dans la rue ; quelques jours plus tard, les signes formels de la rage se manifestèrent. »
On le voit, la non spontanéité de la rage, qui ait partie du dogme pastorien, est loin d'être admise par tous les vétérinaires.
Il est également démontré qu'il existe fréquemment des épizooties de rage survenant souvent sous les influences météorologiques. Les faits publiés à cet égard sont nombreux et concluants.
RÉCIT d'une Épidémie de rage au pérou.
Le récit le plus intéressant que nous connaissions sur ce point est celui que M. Fleming a
extrait d'un article de l'Edinhurgh med. and surg. Journal, 1841, sur les Maladies du Pérou {Diseuses in Peru], par A, Smith, etd'un livre du même auteur : Pcru as it is, vol. II, p. 248. Voici ce récit, tel que M. Fleming l'a reproduit dans son livre : Rahies and Hydrophobiai
« Avant 1803, on n'avait jamais eu connaissance qu'aucun chien eût été attaqué delà rage, soit dans le Pérou, soit dans les contrées qui l'entourent ; mais à cette époque, cette maladie fit explosion, pendant les chaleurs de l'été, dans les vallées des côtes du nord ; de là elle se répandit vers le sud, le long des plaines maritimes, atteignit la cité d'Aréquipa, au commencement de 1807, et s'étendit jusqu'à Lima, à la fin de la même année.
Cette maladie se développa spontanément sous l'influence de la température excessive des années 1803 et 1804. Sur la côte nord, communément appelée Costa Abajo, où elle commença, le thermomètre Réaumur marquait 30° dans quelques-unes des vallées. L'air était immobile : aucune brise ne ridait la surface de l'Océan. Les animaux se précipitaient instinctivement dans les eaux inanimées des lacs et des étangs pour trf'uver quelque soulagement aux souffrances que leur infligeait l'excès de la chaleur.
La maladie s'attaqua à tous les quadrupèdes,
sans distinction d'espèces, et elle donna lieu à de tels accès de frénésie que quelques-uns d'entre eux, dans leur fureur, se mordaient euxmêmes et se mettaient en lambeaux. Dans les localités où la chaleur était extrême, plusieurs personnes présentèrent tous les symptômes de Vhydrophobie sajis avoir été m.ordues.
Ce fut parmi les animaux de l'espèce canine que la maladie fit le plus de victimes, et elle revêtit sur quelques-uns un tel caractère de bénignité que leurs morsures n'étaient pas mortelles, mais le plus grand nombre étaient gravement atteints, et par leur intermédiaire, la contagion se propagea aux animaux de leur espèce, aux autres quadrupèdes et à l'homme lui-même.
« Dans les villes d'Ica et d'Aréquipa, le nombre des personnes qui moururent des suites de morsures de chiens enragés fut plus considérable encore, et les cas observés moins équivoques que ceux dont il vient d'être question. Dans Ica, une seule chienne enragée mordit, dans une nuit, quatorze personnes, dont douze moururent; les deux qui survécurent avaient été soumises à un traitement médical.
« Dans la cité d'Aréquipa, on discourut
beaucoup sur la question de savoir si la maladie à laquelle on avait affaire était une hydro'
phobie vraie (légitimate hydrophobia), et de 'savants écrits furent publiés pour et contre parles docteurs Rosas et Salvani. Beaucoup de temps fut perdu à cette guerre de plumes
« Dès que le vice-roi du Pérou, Abascal, fut avisé que l'hydrophobie épidémique s'approchait de la capitale, il ordonna que tous les chiens de la ville fussent mis à mort : et, par cette mesure prévoyante, il sauva Lima du fléau qui le menaçait. Les quelques malades hydrophobes, qui, à cette époque, furent admis dans les hôpitaux, n'étaient pas des habitants de la cité, mais venaient des vallées et des fermes environnantes.
Lorsque cette calamiteuse épidémie fit son apparition dar s les vallées de Costa-Abajo, les chiens, d'après la relation de don José Figuera, s'en allaient la queue pendante entre les jambes, et la bave s'écoulait abondamment de leur gueule ; ils fuyaient la présence de l'homme, poussaient des hurlements retentissants, puis ils s'affaissaient sur leurs membres et restaient sans mouvements. Les chats, avec leurs poils hérissés, se sauvaient sur le toit des maisons. Les chevaux et les ânes se précipitaient furieux ^ les uns contre les autres; ils se jetaient à terre, se roulaient et mouraient comme foudroyés. La décomposition des cadavres était immédiate. Les
bestiaux, au noir pelage, beuglant et mugissant, se précipitaient en bondissant les uns contre les autres, et luttaient avec tant d'acharnement qu'ils se brisaient leurs cornes. Leur mort était aussi foudroyante.
Le professeur Estrada a constaté que, sur les quarante-deux personnes qui moururent à Ica des suites des morsures des chiens enragés, le plus grand nombre succombèrent du douzième au quatre-vingt-dixième jour après l'accident. Leur maladie se caractérisa par des convulsions, une grande oppression de la poitrine, des soupirs, de la tristesse, une respiration laborieuse, l'horreur des liquides et des objets brillants, des fureurs, des vomissements de matières bilieuses, et enfin des prières instantes adressées par les patients à ceux qui les assistaient, afin qu'ils s'écartent d'eux, car ils se sentaient dominés par le besoin impérieux de les attaquer, de les mordre, et de les mettre en pièces. Pas un ne survécut au delà de cinq jours.
Depuis l'année 1808, cette terrible épidémie a complètement disparu. De temps en temps cependant, on voit encore des chiens se précipiter avec violence, ça et là, et mordre tous ceux qu'ils rencontrent sur leur route, absolument comme le font les chiens réellement enragés. »
Smith ajoute, après avoir fait cette relation
dans VEdinburgh Med. and Surg. Journal, que « durant sa longue résidence au Pérou, il n'a jamais été témoin d'un seul cas d'iiydrophobie déclarée ».
ÉTIOr.OGIE DE LA RAGE DU CHIEN. — ACTION DES INFLUENCES MÉTÉOKOLOGIQUES. — LA RAGE EST INCONNUE DANS CERTAINS PAYS OU LES CHIEMS NE SOXT CEPENDANT l'OBJET d'AUCUNE SUR- VEILLANCE.
Les nombreuses statistiques publiées jusqu'à ce jour et les observations de tous les médecins et voyageurs démontrent cependant que les influences météorologiques n'ont aucune action sur la production de la rage chez les animaux.
Dans un grand nombre de pays chaud? où les chiens ne sont l'objet d'aucune surveillance la ragé est absolument inconnue; aucun cas de rage n'a jamais été observé en Australie.
Que conclure de ces renseignements, qui nous sont fournis parce que l'on sait de l'histoire géographique delà rage? Viennent-ils apporter quelques témoignages en faveur de l'action prépondérante de quelque influence météorologique ? Evidemment non. On invoque les chaleurs excessives comme une des causes les plus favorables au développement spontané de cette maladie, et les voyageurs qui sont le plus autorisés
parleur savoir et la justesse de leurs observations, sont d'accord pour affirmer que la rage est une maladie inconnue dans les régions du globe où la température est le plus élevée, comme Quimto et Sumatra, par exemple, dans les régions équatoriables ; ou encore dans les contrées les plus chaudes de l'Afrique, que Livingstone a visitées, sans y constater l'existence de cette maladie sur les animaux réputés susceptibles de la contracter spontanément. Mais ne peuton pas inférer alors de cette immunité de quelques pays très chauds, que l'élévation de la température est la condition à laquelle cette immunité se rattache ? Non, car la rage sévit dans d'autres contrées où les chaleurs sont souvent excessives, comme rAbys3inie,rindoustan,rAfganistan, le nord de l'Afrique ; on la vue faire aussi irruption au Pérou, au Chili, au Brésil, etc. etc. De sorte qu'en définitive, en présence de ces faits, on ne saurait attribuer à l'élévation de la température atmosphérique une influence telle sur l'organisme du chien, qu'elle serait susceptible d'y faire développer le germe de la rage ou d'empêcher son éclosion.
Quand on a vu, en Europe, les recrudescences de la rage coïncider, dans les grandes villes, avec un hiver doux et un printemps précoce, on a rattaché cette manifestation morbide exception-
nelle, à ce que l'évolution des saisons présentait d'exceptionnel elles-mêmes ; et, d'un rapport de coïncidence, on a fait un rapport de causalité. Mais la rage ne règne pas en Australie, où la moyenne de l'hiver est de 12" et celle du printemps de 18°. Et puis, est-ce que, dans tous les cas où, en Europe, l'hiver s'est montré exceptionnellement doux et le printemps précoce, toujours et par une conséquence connue nécessaire, on a vu les cas de rage se multiplier et accuser ainsi rinffuence causale dont ils dépendraient ? En aucune façon : bien des fois, au contraire, malgré cette influence présumée causale, aucune recrudescence rabique ne s'est manifestée dans les contrées ou les saisons.