CHAPITRE VIIL
LA MÉTHODE PASTEUR CONTRÔLÉE A VIENNE PAR LES EXPÉRIENCES DU PROFESSEUR VON FRISCH.
Nous avons parlé, dans l'introduction de cet ouvrage, de la visite faite, il y a six mois, par le Dr von Frisch, professeur de Bactériologie à Vienne, au laboratoire de la rue d'Ulm. Ce savant, qui avait été envoyé à Paris par un Comité de dames viennoises, présidé par la princesse de Metternich, pour y étudier le traitement de la rage, était retourné à Vienne complètement séduit par la nouvelle méthode.
La visite du professeur viennois eut lieu en avril 1886. Depuis cette époque, M. von Frisch a entrepris une série d'expériences destinées à contrôler celles de l'Ecole Normale. Les résultats obtenus à Vienne ont été en contradiction absolue avecceux de M. Pasteur. Nous reproduisons, d'après le correspondant viennois de la Semaine médicaZe, le travail du professeur von Frisch.
Avant d'emploj'er les inoculations antirabiques chez
l'homme, M. Pasteur avait appliqué avec succès son traitement préventif à 20 chiens qu'il avait fait mordre par un chien enragé. Ces expériences ne sont pas — d'après M. von Frisch— exemptes de toute objection, parce qu'on ne sait pas combien de ces chiens mordus ont été réellement atteints de rage ; il n'est même pas impossible que le virus rabique ne se soit fixé chez aucun des animaux mordus. Le procédé le plus siir pour transmettre le virus rabique est, d'après M. Pasteur lui-même, la transplantation de particules de substance cérébro-spinale au moyen de la trépanation. Il faut donc, dit M. von Frisch, étudier Fefficacité des inoculations préventives de M. Pasteur, sur des animaux auxquels on a transmis le virus rabique par la voie de la trépanation, autrement dit sur des chiens qui, sans ces inoculations préventives, seraient atteints de la rage au bout d'une certaine période d'incubation.
Dans ce but, M. von Frisch a entrepris les expériences suivantes :
Seize lapins ont été inoculés par la voie de la tré . PANATioN avec un morceau de moelle cervicale, dissoute dans du bouillon stériUsé. Cette moelle provenait d'un chien enragé; inoculée à des lapins jusqu'à la troisième génération, elle donna à la troisième transmission une période dïncubation de seize jours.
Quinze de ces animaux furent inoculés d'après la méthode de ^I. Pasteur ; on commença avec le virus le plus faible (la moelle séchée pendant quinze jours d'un lapin inoculé avec le virus fixe d'une période
d'incubation de sept jours) et on injecta chaque jour des virus de plus en plus forts. Chez le premier animal, la première inoculation préventive fut pratiquée vingt-quatre heures après la trépanation ; chez tous les autres, un jour plus tard, pour voir combien de temps avant l'apparition probable de la rage l'influence de l'inoculation préventive se manifesterait encore.
Le seizième lapin ne fut pas inoculé d'après la méthode de Pasteur, pour pouvoir servir de témoin. Il tomba malade le dix-huitième jour et succomba à la rage le vingt et unième jour après la trépanation.
Des quinze animaux inoculés, le treizième, le quatorzième et le quinzième présentèrent les premiers symptômes de la rage avant qu'on leur eût appliqué le traitement préventif; treize sont morts de la rage du quatorzième au vingt et unième jour après la trépanation.
A l'époque où M. von Frisch a fait cette communication à l'Académie des sciences, deux animaux se trouvaient encore dans la péiiode d'incubation ; ces deux animaux succombèrent à la rage, Fun, le huitième, et l'autre, le treizième jour après la dernière inoculation préventive, c'est-à-dire, le premier, 28 jours, et le second, 33 jom's après la trépanation.
Dans une seconde série d'expériences, M. von Frisch a essayé d'abréger la série des onze inoculations indiquées par M. Pasteur, en omettant méthodiquement quelques virus de façon à rendre ainsi les
animaux plus vite aptes à la réception du virus le plus fort. Tous les animaux de cette série succombèrent à la rage. Un seul survécut. Celui-ci reçut dix injections (virus fixe séché depuis treize jours jusqu'à un jour) ; les injections furent commencées le cinquième jour après la trépanation. Il est impossible de dire pourquoi cet animal a échappé à l'infection, dit M. von Frisch, mais eu égard aux résultats obtenus chez les autres animaux, il est permis de supposer que le virus n'a pas été fixé par la trépanation.
Bien que les symptômes présentés par les animaux devenus rabiques à la suite de la trépanation, et malgré les inoculations préventives, aient été tout à fait identiques au tableau clinique présenté par les animaux auxquels la rage a été inoculée parla voie de la trépanation, M. von Frisch a injecté des parcelles de la moelle allongée de ces lapins à d'autres animaux, afin de ne laisser place à aucun doute sur la cause de la mort. Les animaux ainsi injectés tombèrent malades entre le neuvième et le quatorzième jour et moururent entre le treizième et le dix-huitième jour après la trépanation. 11 est à remarquer que la période d'incubation chez ces animaux a été réduite de quatre ou cinq jours. Après avoir obtenu ces résultats, M. von Frisch a répété les mêmes expériences sur des chiens.
Cinq chiens furent inoculés le même jour avec du virus rabique provenant d'un chien enragé, transmis à des lapins jusqu'à la quatrième génération et ayant présenté, à la dej'nière inoculation, une période
d'incubation de quatorze jours. Chez trois de ces chiens, on commença les inoculations préventives vingt-quatre heures après la trépanation : deux autres servirent de témoins. Ceux-ci tombèrent malades le douzième et le treizième jour après la trépanation : l'un succomba à la rage au bout de trente-six heures ; l'autre fut tué quarante-huit heures après le début de la période maniaque, à cause de sa tendance excessive à mordre. Quant aux trois chiens inoculés préventivement, le premier tomba malade le treizième jour et succomba trente-six heures plus tard. Le second présenta les premiers symptômes morbides le quinzième jour et succomba à la rage le dix-huitième jour. Le troisième était encore bien portant vingttrois jours après la trépanation.
M. von Frisch a inoculé le même jour six lapins en leur pratiquant une INJECTION sous-cutanee avec de la moelle cervicale provenant d'un chien atteint de « rage de rue ». Trois de ces animaux furent soumis au traitement préventif; la première inoculation fut faite 24 heures après l'injection . Les trois autres animaux ne furent pas inoculés, ils servirent de témoins. Tous ces lapins, aussi bien ceux qui avaient été inoculés que ceux qui servaient de témoins, étaient encore en bonne santé quatre semaines après l'injection.
Il résulte de ces expériences — dit M. von Frisch — quonne peat ni cht^ las lapins, ni che^ les chiens, entraver l'apparition de la ra^e par les inoculations préventives de M. Pasteur, lorsque le virus (d'une période d'incubation de 14 jours au minimum) est transmis aux animaux par la voie sûre de la trépanation.
BEFLEXIONS SUR CES EXPERIEN'CES.
Les très remarquables expériences du professeur von Frisch, de Vienne, sur la prétendue prophylaxie pastorienne de la rage, semblent avoir eu pour but « la recherche de l'absolu », ce qui n'est pas pour déplaire à M. Pasteur, grand amateur de précision, comme on sait.
Pour déterminer la valeur de la prétendue prophylaxie pastorienne, il fallait, en effet, posséder la « rage absolue i, et lui opposer les inoculations pastorienhes.
Comme contre-épreuve, il importait de se placer dans les conditions de rage contingente et éventuelle, et opposer à celle ci les mêmes inoculations.
Von Frisch a donc fait deux séries d'expériences qui, toutes deux, ont réduit à néant les prétentions de M. Pasteur,
La première série d'expériences consiste, rappelons-le, à donner la rage d'une façon inévitable. Par sa seconde série d'expériences, le savant professeur de Vienne place ses animaux dans les conditions où se contracte habituellement la rage.
C'est-à-dire que, dans sa première série d'expériences, von Frisch inocule directement la matière rabifique au sein même de la moelle. Dans
la seconde série d'expériences, c'est sous la peau qu'il introduit cette matière rabique.
Ce qu'il voulait donc, c'était d'obtenir la rage d'une façon certaine et absolue — et de l'obtenir à jour fixe — de façon à déterminer si les inoculations pastoriennes, dites préventives, retardaient l'apparition de la rage soit de quelques jours, soit indéfiniment (ce qui équivaudrait à la préservation).
En conséquence, il inocula par trépanation de la substance nerveuse d'un chien enragé dans le bulbe d'un certain nombre de lapins et, à la troisième génération (1), il obtint une rage, dont la durée d'incubation était de seize jours.
Cette rage absolue dans sa production et fixe dans son incubation, étant obtenue, il l'inocula par trépanation à 10 lapins. Puis voici ce qu'il fit et voici ce qui advint.
Un seul des lapins ne fut pas inoculé par le bouillon moelleux, dit piéservateur, et suivant la méthode pastorienne. Il devait servir de témoin. Eh bien, ce lapin mourut de la rage, le vingt et unième jour après la trépanation.
(1) On entend par généralion l'inocula lion qui est successivement répétée d'un animal à l'autre. Exemple; : Le lapin n" 1 est inoculé, puis succombe, sa moelle sert à l'inoculation du n" 2 qui succombe, et ainsi de suite.
Quant aux 15 autres lapins, ils furent inoculés par le bouillon dit préservateur, et inoculés de jour en jour. Tous moururent de la. rage et tous moururent dans le même tem,ps que le lapin non inoculé.
De sorte que l'inoculation pastorienne dite préservatrice, non seulement ne préserva de la rage AUCUN des animaux, mais même ne retarda chez AUCUN l'apparition de celle-ci. En somme, il se passa sur les lapins du professeur von Frisch, ce qui se passe tous les jours sur les inoculés de M. Pasteur à l'Ecole normale.
On ne pouvait pas plus complètement échouer ; on ne pouvait pas plus complètement démontrer que la méthode pastorienne, dite préservatrice de la rage, n'en préserve absolument pas.
C'est là une première démonstration de von Frisch contre Pasteur.
Voici la seconde :
Ce n'est pas par trépanation, c'est par morsure qu'on contracte habituellement la rage, c'est-àdire par inoculations sous-cutanées. En conséquence, von Frisch, pour se rapprocher des conditions habituelles de transmission de la rage, injecta sous la peau de six lapins une dissolution de la moelle cervicale d'un chien enragé : trois de ces lapms furent inoculés avec les bouillons
pastoriens et trois ne le furent pas. Or^ ceux-ci ne devinrent pas plus enragés que ceux-là.
Cette expérience est donc absolument l'inverse de la première, dans laquelle tous les anhiiaux meurent ; tandis qu'ici aucun ne devient malade.
Ce qui démontre : 1° Que ce ne sont pas les inoculations pastoriennes qui préservent ; 2" Que l'on ne devient pas nécessairement enragé pour avoir été mordu (ou inoculé sous la peau).
Ce qui démontre, comme corollaire, que la plus grande partie des mordus de M. Pasteur ne devaient pas devenir enragés, et que ses fameuses statistiques ne prouvent pas ce qu'il prétend qu'elles prouvent.
Mais, il est très possible que quelques-uns des lapins de la deuxième série des expériences de von Frisch (inoculés pastoriennement ou non, ce qui revient au même, l'inoculation préventive ne servant à rien), il est très possible que quelquesuns de ces lapins deviennentenragés d'ici à quelque temps, la période d'incubation étant indéterminée pour les inoculations ou les morsures sous-cutanées.
On retombe alors dans le cas des inoculés de M. Pasteur qui n'en sont pas moins morts enragés quelques semaines après les inoculations préventives et même sept mois après celles-ci (Mathieu Videau).
En résumé, quand les conditions de transmission de la rage sont absolues, les inoculations pastoriennes ne préservent absolument pas. Quand les conditions de transmission de la rage sont éventuelles, les inoculations pastoriennes ne préservent pas davantage, puisque, dans les dites conditions, la rage peut ne pas apparaître.
Quod erat demonstrandum.