LA RAGE DU LOUP
En présence des nombreux insuccès survenus â la suite du traitement des Russes mordus par des loups, M. Pasteur, qui n'est jamais pris à rimproviste, imagina, pour disculper sa méthode, que la rage était constamment mortelle chez le loup ou que la mortalité atteignait généralement 95 pour cent.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur la littérature médicale pour reconnaître que l'assertion du grand chimiste est absolument inexacte. Si, au lieu de remonter comme il l'a fait intentionnellement, à des faits du siècle dernier et à des légendes qui échappent à tout contrôle scientifique, on recherche des faits récents, on constate que la mortalité de morsures de loup est d'environ 25 à 50 pour cent et non pas de 95 pour cent.
J'indiquerai à M. Pasteur les faits que vient de publier la Gazelle hebdomadaire (n° 17, 23 avril 1886) et desquels il résulte que sur vingt-
trois personnes mordues par une louve enragée, six seulement ont succombé.
D'autres faits publiés dans le Journal des connaissances médicales par le D^ Magistel donnent une mortalité de 9 sur 30 mordus.
Enfm, nous publions sur cette importante question de la rage du loup, un travail lu à la Société de Médecine pratique le 15 avril 1886 par M. Mathieu. M. Pasteur et ses élèves pourront y puiser d'utiles renseignements.
Les questions qui se rattachent à la rage, à la rage du loup notamment, ont en ce moment un vif intérêt d'actualité.
Nous pensons donc que la Société de Médecine pratique ne trouvera pas inopportune la communication de la note suivante extraite, en partie, dune thèse présentée en 1826 à la Faculté de médecine de Paris par le Dr H. N. Thierry (de l'Yonne).
Les 26 mai 1824 et octobre 1825, vingt-sept personnes ont été mordues par deux louves enragées dans la commune d'Argenteuil (Yonne).
La durée de la période d'incubation a été chez les individus mordus de dix-neuf à trente jours, de quarante à quarante-deuxjours, de cinquante-deux jours, une fois. Nous avons lieu de croire que dans un cas qui n'est pas relaté dans le travail précité, le temps écoulé depuis la morsure jusqu'à la manifestation, des symptômes rabiques a été d'une année environ
Des vingt-sept personnes mordues dix-huit sont mortes de la rage; soit les deux tiers.
Quinze avaient été mordues à la tête.
Trois autres ont succombé à la suite de morsures dont le siège n'a pas été indiqué.
Trois individus mordus à la tête,
Deux mordus aux mains et à nu,
Trois mordus au bras à travers ses vêtements,
Un mordu à la jambe à travers leurs vêtements,
N'ont présenté aucun phénomène rabique.
Après ce résumé succinct, faisons connaître quels ont été le siège, la gravité des morsures faites par ces louves à chacune de leurs victimes ; quelles ont été pour chacunes d'elles les suites de ces morsures. B âgé de quinze ans. Perforation de la région métacarpienne à nu. Cautérisation avec l'acide nitrique. (Aucun accident rabique.) F..., âgé de trente-cinq ans. Vingt-sept blessures à la face, au cuir chevelu ; déchirement des ailes du nez, et enlèvement partiel de l'oreille. Cautérisation au cautère actuel. (Mort.) Dans les six cas suivants, l'étendue des blessures a rendu la cautérisation impossible.
S. B..., âgé de sept ans. Une partie delà joue enlevée, plaie grave au cuir chevelu, occiput dénudé. (Mort.) B. J..., âgé de cinquante ans. Maxillaire inférieur, cartilage du nez, os des pommettes dénudées, plusieurs doigts arrachés. (Mort.) B. M..., âgée de douze ans. Dénuation de la partie
postérieure de la tête, du côté gauche de la face, et plaies profondes aux bras. (Mort.)
L. J. , ., âgé de soixante ans. Coronal dénudé, ainsi que la racine du nez ; les bras et les mains horriblement déchirés. (Mort.)
L. M..., âgée de quinze ans. Cuir chevelu presque totalement enlevé, la face entièrement dilacérée. (Mort.)
S. S... Plaies au visage pénétrant dans l'orbite, lèvre inférieure emportée, blessures nombreuses à la tête, aux bras et aux mains. (Mort.)
Les cinq blessés suivants ont été cautérisés avec l'acide nitrique :
B. . . , âgé de sept ans. Quatorze blessures au cuir chevelu. (Mort.)
P. J. . ., âgé de 50 ans. Blessure à la racine du nez. (Mort.)
B . D . . . , âgé de soixante-six ans . Ailes du nez perforées. (Mort.)
B. N. . ., âgé de cinquante-cinq ans. Blessure légère à la commissure droite, enlèvement d'une partie de l'expansion muqueuse de la lèvre inférieure (Mort.)
V. B. . .,âgé de quarante ans. Six blessures à la face. (Mort.)
Les trois suivants ont été cautérisés au cautère actuel.
A. J..., âgé de soixante ans. Trois blessures à la face- (Mort.)
M âgé de quatorze ans. Plaie pénétrante dans la pai'Otide, commissure dam côté, égratignures au
cou. (Mort.) ^
G. . ., âgé de dix-huit ans. Morsures légères a 1 angle de la mâchoire et au cou. (Mort.) Les six blessés suivants ont été cautérisés avec l'acide nitrique, et n'ont présenté aucun symptôme rahique :
Th..., âgé de douze ans. Mordu au bras, à travers
les vêtements.
J..., âgé de trente ans. Six blessures extrêmement
profondes au bras.
B. D..., cmquante ans, idem.
J. P. . ., âgé de six ans. Légères morsures au-dessous
de roreille et à la nuque.
M. N . . . , âgé de quarante-huit ans.Morsm^es aux deux
mains, dénudation du médius.
J. S..., Egratignures aux tempes.
Les deux blessés qui suivent, cautérisés au fer rouge, ont survécu:
P. . ., âgé de vingt-huit ans. Morsure au front. D.V.', âgé de trente-cinq ans. Cinq blessures profondes à la jambe.
Trois autres personnes sont mortes des suites de
blessures.
La durée des phénomènes rabiques depuis leur apparition jusqu'à la mort a été :
lo Chez un enfant de sept ans, d"mi jour^ 2» Chez un second enfant de sept ans, de deux jours.
3» Chez un homme de cinquante ans, de deux jours. 4° Chez un homme de quarante ans, de trois jours et demi.
5o Chez un homme de soixante-six ans, de trois jours et demi.
6° Chez un homme de cinquante ans, de deux jours et demi.
La durée du drame pathologique a été moindre chez les jeunes enfants que chez les adultes.
Il ne serait pas sans intérêt de rechercher si la rage qui a pour cause la morsure du loup n'a pas une marche plus rapide que la rage inoculée par les chiens de rue.
Les lysses rabiques ont été recherchées dans la bouche des malades et n'ont pas été découvertes.
Il eût été plus à propos de se livrer à cet utile examen pendant la période d'incubation, époque à laquelle les lysses rabiques ont été signalées et démérites par Magistel et avant lui par d'autres observateurs chez des individus mordus par des loups enragés.
En comparant le nombre des victimes qui succom^ bent à la suite de morsures de loups enragés (les 2/3 dans l'observation que nous venons de relater) à celui des victimes de la rage du chien de rue (5 à 6 % des individus mordus) on arrive à cette conclusion :
« La nocuité du virus rabique chez le loup est supérieure à la nocuité du virus rabique chez le chien de rue; »
La division des virus en torts et en faiWes n'est pas un fait scientitique nouveau: il a été déduit de l'observation clini([ue, il y a vingt-cinq ans, par Auzias-Turenne.
Le chien familier n"est, zoologiquement parlant, qu'un canis (loup, chacal), dégénéré, modifié à rinfini par lïnfluence des milieux, des croisements, de l'alimentation, de réducation, etc. Cet animal essentiellement carnassier à l'état sauvage, est devenu parfois, dans l'intimité de l'homme, forcément herbivore.
Devant des modifications aussi profondes que celles qui séparent un canis primitif de l'un de ses dérivés éloignés, le chien comestible des Chinois, par exemple, n'es't-il pas permis d'admettre que chez ce dernier la rage a perdu de son intensité contagieuse.
Remarquez bien, je vous prie, qu'en admettant cette h\-pothèse à laquelle les laits observés donnent l'apparence de la probabilité, nous ne disons pas que la Rage, quel que soit l'animal du genre chien d'où elle procède, ait perdu de sa gravité.
Elle est toujours mortelle, et cette terrible maladie eût-elle, chez un chien enragé arrivé au maximum de dégénérescence zoologique, une tendance à s'atténuer, que le virus rabique affaibli chez ce dernier anim'al reprendrait bientôt de la force en passant par un autre chien se rapprochant du type primitif.
Auzias-Turenne a dit :
« Un virus est régénéri par un bon terrain. Un
virus est affaibli par un ma«¥ais-terrain ; il s'y dégrade. »
Quelle que soit la valeur des appréciations qui précèdent et qui pourront être contestées, les taits observés restent et ceux-ci autorisent à croire:
« Que le loup est un plus puissant agent de contagion de la rage que le chien de rue. »
Nous disons « que le chien de rue », car il est des chiens familiers très rapprochés des types primitifs et dont les morsures rabiques sont presque aussi souvent mortelles que celles du loup enragé luimême.
Quant au siège des blessures rabiques, qu'elles soient infligées à l'homme par un loup ou par un chien, il est reconnu depuis longtemps que celles de la tête ont une gravité exceptionnelle.
Nous avons déjà cité plus haut les faits publiés par ^r, Magistel en 1824 et que M. Pasteur ignore sans doute. Nous avons sous les yeux le travail publié par ce médecin (1), qui a observé dans les communes de Burlay et de Saint-Thomas-des-Bois (arrondissements de Saintes et de Marennes), dix cas de morsures de loup enragé.. Cinq seulement sont morts.
(1) Mémoire sur l'hydrophobie. Cn vol. in-8". Chez Compère jeune, Paris, 1824.
On voit donc que M. Pasteur a été mal renseigné lorsqu'il a affirmé à l'institut que la mortalité à la suite de morsures de loups était de 75 et même de 95 pour cent. Une observation plus exacte des faits ramène cette mortalité de 30 à 50 pour cent.