CHAPITRE IX
LA MÉTHODE PASTEUR A L'ACADÉMIE DE MÉDECINE DE PARIS. — LE PROFES- SEUR COLIN.
L'Académie de médecine avait d'abord accueilli avec un certain enthousiasme les étranges communications de M. Pasteur. Les faits paraissaient bien étranges, mais personne n'avait pu les contrôler, il fallait les admettre ou mettre en doute la bonne foi de l'inventeur.
Or, M. Pasteur avait été considéré jusqu'à ce jour par la docte assemblée comme le savant par excellence, le savant impeccable. L'Académie lui fit donc bon accueil à la fin de l'année 1885 lorsqu'il fit sa première communication. A part une protestation très énergique de M. Jules Guérin, on crut ou on feignit de croire â la méthode curative.
Mais les faits surprenants que nous avons relatés dans cette étude, les réclames charlatanesques répandues à profusion par les amis du maître, puis les nombreux décès survenus fini-
rentpar ouvrir les yeux à ceux qui avaient vraiment le désir de connaître la vérité.
Au mois de mai 1886, l'Académie fut plus réservée lorsque le maître vint lui parler delà rage du loup et de la mort des Russes. Quelques membres furent même très surpris et froissés de son attitude hautaine et de la colère qu'il manifestait en présence de la plus légère contradiction.
Le 2 octobre 1886, M. Pasteur n'osa pas se présenter pour lire sa communication dans laquelle il préconisait la nouvelle méthode progressive, préventive et intensive. Il fit lire la note par le secrétaire perpétuel. M. Béclard. Celle-ci ne fut pas écoutée et on eut beaucoup de peine à faire cesser les conversations particulières. Cinq ou six fidèles seulement avaient osé applaudir.
Un homme cependant, froissé sans doute du pauvre accueil fait au savant dont il avait partagé les errements et imité les procédés de réclame se leva, prononça quelques phrases ronflantes et traita d'obscurs blasphémateurs.^ les médecins qui mettaient en doute l'infaillibilité du Grand Pasteur.
Cet homme était le professeur Vernouil qui avait, une année auparavant, prononcé un discours dan,s lequel il se proclamait le seul chirur-
gien honnête et jetait la calomnie sur ses confrères.
M. Verneuil ne recueillit que le ridicule auquel il est clu reste habitué.
Enfin, le 9 novembre 1886, M. le professeur Colin, d'Alfort, protesta, au nom de la science et du sens commun, contre les assertions fantaisistes du chimiste de l'école normale.
Voici la communication de M. Colin :
J'aurais depuis longtemps dit ma pensée sur les vaccinations rabiques, charbonneuses et autres, si on m'eût donné la parole aux rares séances où M. Pasteur nous a apporté le résultat de ses travaux. L'expression de mes doutes, de mon incréduhté à l'endroit de beaucoup de points de ses communications, lui aurait fourni l'occasion très belle et certainement très enviable de
Jeter des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Ces torrents de lumière, je viens les réclamer pour moi et pour ceux qui n'ont pas la vue aussi perçante que les admirateurs du grand maître.
Tout ce que je vais dire se rapportera à la question de savoir si les résultats indiqués dans la statistique de M. Pasteur donnent la mesure de la valeur des inoculations rabiques, dites pré-
ventives, telles qu'elles ont été pratiquées jusqu'à ce moment.
D'abord, il me paraît impossible d'accepter, sansun sérieux examen, les chiffres effrayants de la statistique de M. Pasteur. En un an et quelques mois, 2,400 individus sont verrus rue d'Ulm faire traiter leurs morsures d'animaux enragés. Que ces 2,400 individus soient venus là, après avoir été mordus par des chiens, des loups ou des chats et qu'ils y aient été traités, c'est ce dont je ne doute pas, puisqu'on les a comptés. Mais, que ces 2,400 individus dont 1,700 Français aient été mordus par des animaux enragés, sûrement enragés, c'est ce que, malgré tous mes efforts, je ne puis admettre. Aucune statistique passée ou présente ne changera ma conviction, car je sais avec quels éléments ces statistiques sont dressées. Ces éléments, dans une foule de cas, sont recueillis par des gens incompétents ; ils ne sont pas contrôlés, ni même très souvent susceptibles de contrôle.
Voici, par exemple, un chien triste depuis quelques jours, qui, sans motif apparent, s'échappe du logif) de son maître, se jette sans provocation sur les hommes et les animaux qu'il rencontre en son chemin . On le poursuit et on le lue. Celui-ci est, à peu près, certainement enragé. Mais voilà un autre chien qui, dans la rue, est agacé
et maltraité. Il lui prend fantaisie de donner un coup de dent à un passant. On tombe sur le délinquant à coups redoublés. Naturellement il se défend d'un air furieux, féroce. Sa physionomie étrange confirme les spectateurs dans l'idée que l'animal peut être enragé, et il est mis au même rang que l'autre. Si, dans la localité ou au voisinage, il se trouve un vétérinaire, on songe à l'autopsie. Mais comme il y en a 30 à 40 par département, 1 pour 10 ou 15 communes, l'autopsie n'est pas faite, ou, si elle l'est, elle ne donoe qu'une présomption au lieu d'une certitude. Pour peu qu'on trouve-une légère rougeur à la gorge, quelques brins de foin ou de paille dans l'estomac — et il s'en trouve sur tous ceux qui n'ont pas l'avantage de manger à table — on incline à déclarer l'animal enragé. On le fait encore pour uae foule de raisons : parce que le chien a mordu et qu'il a paru furieux, parce qu'on a cru devoir le tuer, enfm, parce que, dans le doute, il est toujours bon de prendre des précautions, de cautériser les individus blessés, de surveiller les animaux mordus, et, d'ailleurs, parce qu'il n'y a aucun inconvénient à éclaircir la population canine en abattant un certain nombre de ses blessés.
Dans les cas du genre de ceux-là qui sont les plus communs, il n'y a pas de certitude. L'au-
topsie seule faite avec le plus grand soin ne peut la donner, même en y ajoutant l'examen microscopique fait par le vétérinaire le plus habile, fùtil de la force des Kœllicker ou des Ranvier. Cette certitude ne peut être acquise qu'au vu de l'animal vivant, malade et surtout périssant paralysé quelques jours après la manifestation des premiers symptômes rabiques. Aussi faut-il, tout en commençant, déduire du nombre total des animaux donnés comme enragés par les statistiques un nombre considérable mais indéterminé de non- enragés. Par conséquent, il faut de même déduire, dans celle de M. Pasteur, du chiffre des personnes mordues un chiffre également considérable représentant les mordus pour le compte desquels les résultats du traitement antirabique ne prouvent absolument rien.
D'ailleurs, il importe de remarquer que le chiffre total englobant les deux catégories de mordus est beaucoup mcins élevé dans les statistiques officielles que dans celles de l'École normale. En voici une toute récente qui le prouve de la façon la plus nette et la plus sûre. Elle émane du Ministère de l'Agriculture et elle est dressée par application de la nouvelle loi sur la police sanitaire. Ce qui lui donne de l'intérêt, c'est qu'elle est dressée, mois par mois, pour la présente année. Les mordus qui y figurent sontceux
que M. Pasteur doit avoir eus pour clients. Or, je trouve clans cette statistique ministérielle que j'ai sous la main :
En octobre 1885. 24 personnes mordues
En novembre . , . . 18
En décembre. ... 15 —
En janvier ISSfi. . 40 —
En février. . 21
En mars >.. 40 —
En avril 17 —
En mai 25 —
En juin..., 21 —
En juillet ... 50 —
En août 36 —
En septembre.. . 44 —
Total pour les 12 mois 351 personnes.
En moyenne 29 personnes par mois.
D'après cette statistique, dont je ne suis pas chargé de garantir l'exactitude, il y a beaucoup plus d'animaux mordants que de personnes mordues. Pour l'année entière il a été abattu 1,713 de ces animaux, savoir : 1,697 chiens et 16 chats, de sorte qu'il a tallu 4 chiens 8 dixièmes pour mordre une seule personne. Cette particularité suffit seule à montrer que de ces animaux occis, une fconne partie ne devaient pas être en-
ragés, car s'ils l'eussent été tous, ils auraient réussi à marquer de leurs dents un bien plus grand nombre de victimes.
En tout cas, il y a loin de ce nombre 351 à celui que donne la statistique des individus soumis aux injections antirabiques. L'écart est de plus de 1,000, puisqu'il faut retrancher des l,72ô Français les 350 qui ont été traités antérieurement au mois d'octobre 1885.
Qu'on tienne ou qu'on ne tienne pas compte de cet écart entre les deux statistiques, il est une première défalcation à faire dans le nombre des individus traités. Il faut, au point de vue de la valeur du traitement, retrancher de ce nombre celui des individus mordus par des chiens non enragés, chiens qu'on a crus rabiques ou déclarés tels d'après de vagues indices ou des constatations insuffisantes.
Une deuxième défalcation est non moins nécessaire que la précédente. Chacun sait que tous les individus, hommes ou animaux, mordus par des chiens enragés ne contractent pas la rage, quoiqu'ils ne soient soumis à aucune espèce de traitement. C'est là un fait d'observation confirmé par un grand nombre d'expériences souvent répétées dans les Ecoles vétérinaires. Tous ces individus ne la contractent pas, ne peuvent pas la contracter, pour une foule de raisons.
Souvent, la dent est sèche et ne porte rien dans la plaie ; lorsqu'elle est humide, elle s'essuie en traversant les vêtements ou en passant entre les poils. Lorsqu'elle porte la salive dans la plaie, ce peut être en quantité insuffisante, ou bien cette salive est entraînée par l'hémorrhagie, ou encore, bien qu'elle reste, ne s'absorbe pas, soit parce qu'elle se mêle à l'exsudat, se dessèche avec lui et se comporte comme un corps étranger; enfin, c'est que, dans certains des cas où elle est absorbée, elle peut encore être neutralisée ou détruite sous des influences inconnues.
Quoiqu'on ne puisse pas établir exactement la proportion des sujets qui doivent, pour ces diverses causes, éviter la contagion rabique, — car cette proportion est variable suivant les conditions où se trouve l'animal qui mord, — on est fondé à affirmer qu'elle est assez forte. Les expériences de M. Renault ont fait voir que sur dix chiens couverts de morsures dans des combats acharnés avec des rabiques de leur espèce, la moitié échappe quelquefois aux suites de ces morsures. Comme l'homme paraît avoir moins d'aptitude que le chien à contracter la rage, il doit vraisemblablement se montrer réfractaire dans une proportion encore plus forte que le carnassier.
Aux deux défalcations précédentes qui rédui-
seïit déjà de beaucoup le nombre des individus à traiter, il faut en ajouter une troisième et fort importante, celle des sujets cautérisés, j'entends assez bien cautérisés pour éviter les suites des inorsures .
l'importance de la cautérisation.
La cautérisation qui est appliquée aujourd'hui à la presque totalité des sujets mordus, n'est pas appréciée à sa juste valeur, parce qu'on s'imagine que les inoculations rabiques la réclament, sous peine d'inefficacité, dans des délais très courts. C'est là une grande erreur. La salive, surtout quand elle est épaisse et filante ou sous forme de bave, est un liquide peu diffusible, peu miscible à l'eau, à la sérosité et au sang, peu apte à pénétrer les tissus et à former des courants osmotiques. Elle demeure longtemps dans les solutions de continuité avant d'imbiber les tissus et d'entrer dans les absorbants. Elle est encore au lieu du dépôt au moment où une foule d'autres liquides auraient complètement disparu. Aussi la cautérisation, si elle est suffisamment étendue et profonde, peut-elle être efficace, même longtemps après la morsure. Il est à peu près certain qu'elle préviendrait la rage sur tous les sujets, si elle était appliquée exactement, dans
de courts délais et que, par conséquent, elle pourrait rendre les autres traitements superflus.
A cette cautérisation, mieux pratiquée aujourd^ui qu'autrefois et sur la presque totalité des sujets mordus, il faut, en bonne logique, pour être juste, rapporter une grande partie des cas de préservation mis à l'actif de la vaccination rabique.
Si, maintenant, nous additionnons les sujets des trois groupes à déduire de la somme totale des sujets traités, savoir : 1^ les mordus par animaux non enragés ; 2^ ceux sur lesquels les morsures ne devaient pas avoir de suites fâcheuses ; 3^ ceux qu'une cautérisation efficace a préservés, il nous reste les sujets pour lesquels la vaccination ou un autre traitement pouvait être utile. Quoique nous n'ayons pu arriver à la détermination du nombre des sujets de chacun des trois premiers groupes, celui que nous cherchons est tout trouvé : c'est le nombre des mordus qui mouraient annuellement avant l'emploi du traitement de M. Pasteur. Ce nombre, d'après les statistiques les plus sérieuses, est une trentaine par an. Il ne devrait être augmenté que si celui des animaux enragés s'était accru, et il devrait être réduit si, ce qui est très probable, le traitement par la cautérisation était mieux
appliqué et dans une plus forte proportion qu'autrefois.
En admettant que le nombre des condamnés à mort à la suite des morsures rabiques soit en moyenne de trente, nous arrivons à porter à cfTxhuitou à vingt celui des sujets que la vaccination a graciés.