LA RAGE DANS LES HOPITAUX DE PARIS
M. Pasteur a dit que dans les cinq dernières années, il était mort de la rage soixante personnes dans les hôpitaux de Paris, et qu'ainsi la moyenne de la mortalité, par an, dans ces hôpitaux, avait été de douze.
C'était invraisemblable, mais Tinvraisemblable pouvait être vrai.
Pour s'en assurer, il fallait remonter aux sources, c'est-à-dire, aux registres de l'Assistance publique de Paris. Eh bien, l'invraisemblable n'est pas vrai.
]1 n'est pas exact que, durant ces cinq dernières années, la mortalité par la rage ait été de 60 dans les hôpitaux de Paris ; elle y a été de 26, c'est-à-dire, pas même la moitié de celle que M. Pasteur est venu annoncer sommairement et sans preuve.
Il n'est pas exact que la moyenne par an, dans ces cinq dernières années, ait été de 12 ; elle n'a
été que de 5.2, moitié moindre que celle donnée par M. Pasteur.
On comprend d'ailleurs de quelle importance c'eût été pour la méthode préventive de M. Pasteur que la mortalité par la rage fût aussi considérable chaque année dans les hôpitaux de Paris. Aussi toute son argumentation repose-t-elle sur cette donnée. Or comme ses assertions sont inexactes, les déductions qu'il en a tirées s'évanouissent. Nous allons donner tout à l'heure les chiffres authentiques et officiels ; mais, avant de le faire, nous citerons le texte même de M. Pasteur :
NOTE COMMUNIQUÉE A l'ACADÉMIE DE MÉDECIN.Î LE 2 NOVEMBRE PAR M. PASTEUR
« Le document suivant s'ajoute à tous les faits de notre statistique :
« Le nombre des personnes qui meurent de la rage, à Paris, est très rigoureusement connu pour les hôpitaux, surtout depuis cinq ans.
8 Par ordre du préfet de police, tout cas de rage qui se présente dans les hôpitaux de Paris est immédiatement signalé par le directeur de ces hôpitaux à M. le D'Dujardin-Beaumetz, membre du conseil d'hygiène et de la salubrité de la Seine,
qui est chargé de faire une enquête suivie d'un rapport au Conseil. On sait ainsi, pertinemment, que, dans les cinq dernières années, 60 personnes sont mortes de la rage dans les hôpitaux de Paris : en moyenne, 12 par an. Aucune année, d'ailleurs, n'a été exempte de morts plus ou moins nombreuses. L'an dernier, il y en a eu 21. Or depuis le 1er novembre 1885 que fonctionne la méthode préventive de la rage à mon laboratoire, il n'est mort de la rage, dans les hôpitaux de Paris, que deux personnes, toutes deux non inoculées, et une troisième qui l'avait été, mais non par les traitements intensifs répétés dont je vais parler dans un moment.»
{Bulletin de l'Académie de Médecine.
séance du 2 novembre.)
On pourrait dire qu'il y a ici presque autant d'erreurs que de phrases.
1° Il n'est pas mort de la rage 60 individus dans les hôpitaux de Paris durant ces cinq dernières années.
2<* La moyenne n'y a pas été de 12 par an.
3" Il est mort de la rage, en 1886, plus de trois personnes dans les hôpitaux de Paris.
Première proposition de M. Pasteur :
« On sait ainsi pertinemment que, dans les
a cinq dernières années, 60 personnes sont mortes a de la rage dans les hôpitaux de Paris.»
Première rectification. — Dans ces cinq dernières années, il n'est pas mort 60 personnes dans les hôpitaux de Paris, il en est mort vingt-six.
(Je ne sais vraiment pas où M. Pasteur a pu trouver son chiffre de 60 morts.)
Les 2Q cas de morts vrais sont pour :
1881 11 cas
Total 26 cas
Les 11 cas de 1881 se répartissent ainsi :
Hôpital Trousseau 1 mort
— Beaujon 3 —
— Lariboisière 1 —
— Pitié 2 —
— Enfants malades 3 —
— Hôtel-Dieu 1 —
Total 11 morts, ci 11
A reporter 11
Report Il
Les 3 cas de 1882 ont été observés à l'hôpital Eeaujon 3 morts, ci 3
Les 4 cas de 1883 ont été observés à :
Hôpital Trousseau 1 mort
— Necker 2 —
— Enfants malades 1 —
Total... 4 morts , ci 4
Les 3 cas de 1884 ont été observés à :
Hôpital Trousseau 1 mort
— Saint-Louis 2 —
Total 3 morts, ci 3
Les cinq cas de 1885 ont été observés à :
Hôpital Lariboisière 3 morts
— Saint-Louis 1
— Hôtel-Dieu 1 —
Total . . . , 5 morts, ci 5
Total 26 morts, ci 2Q
Voici, d'ailleurs, leurs noms :
HÔPITAL Trousseau : i?enawf (Henri), mort le 30 mars. — Hôpital Beaujon :
Masse (Alfred), mort le 10 juillet; Holu (Alexis), mort le. 3 novembre : Martin (Etienne), mort le 29 décembre. — Hôpital Lariboisière : Potier (Edouard), mort le 10 août. — Hôpital de la Pitié : Becker (Michel), mort le 22 juin : Cluet, mort le 16 septembre. — Hôtel-Dieu : Chicanot (Célestin), mort le pr décembre. — Hôpital DES Enfants Malades: Fhlé (Emile), mort le 23 juillet ; Fauvet (Charlotte), morte le 25 juillet ; Rull (Greorges), mort le 27 juillet ci 11
Hôpital Beaujon : Pedzer (Emile), mort le 9 août; Aizières (Emile), mort le 19 août ; Millot (Victor), mort le 7 décembre, ci 3
Hôpital Trousseau : Grucy (Alphonse), mort le 12 mai . — Hôpital Necker : Lambert (Léon), mort le 5 août ; Huette (Ga-
A reporter 14
Report 14
mille), morte le 14 août. — Hôpital des Enfants Malades : Fauque (Sévérin), mort le 5 novembre ci 4
HÔPITAL Trousseau : Mathon (Albert), mort le 13 juin. — Hôpital Saint-Louis : Paulice (femme Monnet), morte le l^"" mars iWaf/io (Alphonse), mort le 8 juillet. ... ci 3
Hôpital Lariboisière : Bouillet (Eugène), mort le 19 août ; Bonnenfant (Jacques), inoculé par M. Pasteur et non mentionné dans sa statistique mortuaire, mort le 8 septembre ; Bibiant (François^, mort le 8 septembre. — Hôpital Saint-Louis : Schneider (Pierre), mort le 14 août.— Hôtel-Dieu : iîaZ/ïn (René), mort le 18 décembre ci 5
Total général . 26
Ainsi, 26 morts au lieu de 60, première inexactitude de M. Pasteur.
Deuxième proposition de M. Pasteur : « En « moyenne 1.2 morts de rage par an. »
Deuxième rectification : 26 morts divisés par 5 années donnent 5.2 pour moyenne par an. La moyenne vraie pour ces cinq dernières années est donc de 5.2 au lieu de 12.
Deuxième inexactitude de M. Pasteur.
Jroisiènte proposition de M, Pasteur: «■ Aucua ne année, d'ailleurs, n'a été exempte de morts a plus OU moins nombreuses. L'an dernier, il y c en a eu 21.»
Troisième rectification. — Ce chifîre de 21, qui vient ici à propos de la mortalité par la rage dans les hôpitaux de Paris, ne peut vraiment pas s'y appliquer, puisque la rage y a été, en 1885, de cinq seulement. Ce chiffre de 21 s'appliquerait donc à la France entière. Or, on verra tout à l'heure qu'il est de beaucoup inférieur à celui de 1886, où la mortalité par la rage a été de 30, c'est-à-dire dans l'année même où la méthode de M. Pasteur a été mise en pratique.
Quatrième proposition de M. Pasteur : « De- «puis le 1^^" novembre 1885 que fonctionne la mé- « thode préventive de la rage à mon laboratoire, il 0 n'est mort de la rage, dans les hôpitaux de Paris, «que deux personnes, toutes deux non inoculées, o et une troisième qui l'avait été. mais non parles « traitements intensifs répétés, dont je vais parler a dans un moment. »
Quatrième rectification. — Il n'est pas mort de rage trois personnes seulement de novembre 1885 à novembre 1886, dans les hôpitaux de Paris. Il en est mort quatre, qui sont :
Raffm, Hôtel Dieu (1886) ; Rifflandi, Hôpital Beaujon (1886) ; Clerjot, Hôpital Tenon (1886) ; Peytel, Enfants-Malades (1886).
Quant à Bonnenfant, mort à Lariboisîère en septembre 1885, il ne figure nulle part dans les statistiques de M. Pasteur parmi les cas de mort.
MORTALITÉ PENDANT l' ANNEE 1886
Il n'est pas mort de la rage, malgré les inoculations de M. Pasteur, une personne seulement dans les hôpitaux de Paris, il en est mort trois, qui sont :
1° Clerjot ; 2° Peytel ; 3» Bonnenfant. Ce cas de mort, malheureusement incontestable (il est prouvé par la feuille officielle émanée de Lariboisière et signée du directeur de cet hôpital) ; ce cas de mort incontestable ne figure nulle part dans les statistiques de M. Pasteur.
La mortalité a donc été de 4 dans les hôpitaux de Paris, dans ces douze derniers moisi dont deux non inoculés, et deux inoculés.
Or, ce chiffre de 4 morts par la rage est intermédiaire à celui de la moyenne pour les cinq dernières années, et à celui de la moyenne des 11 années qui ont précédé l'application de la méthode pastorienne, chiffre que nous allons voir tout à l'heure être de 3.9.
Il était, en effet, intéressant de savoir combien de sujets étaient morts de la rage en 11 ans, de 1875 à 1885, dans les hôpitaux de Paris.
Eh bien, il en est mort 43.
Que nous voilà loin des 60 morts attribués par M. Pasteur aux hôpitaux de Paris pour la période de cinq ans !
Ces 43 morts sont pour :
1875 0 cas.
Total 43 cas.