PROTESTATION DU DOCTEUR JAGELL
Pourtant, au milieu de ce concert d'éloges qui ont accueilli la découverte de Pasteur, quelques voix discordantes se font entendre. Certains journaux font remarquer, non sans malignité, que fro/s (l)des « enragés » d'Odessa sont déjà morts en dépit du traitement antirabique (2). Un médecin polonais, le docteur
(1) « Trois ! » la belle affaire et cela vaut bien qu'on en parle.
(2) M. Pasteur a déjà donné à entendre que' c'est la faute du docteur Gamalei d'Odessa « qui ne sait pas s'y prendre ». C'est bien fait pour le docteur Gamalei !
Ignace Jagell, vient de lancer, dans le Messager da Vilna, une violente attaque contre le savant Français. (3). »
Voici maintenant comment le Novoë Vremia, un des principaux organes de l'opinion en Russie, apprécie Tenthousiasme irréfléchi des partisans de M. Pasteur :
L'entraînement pour une nouveauté à la mode — surtout lorsqu'elle vient de Paris — est dans notre tempérament. Ce travers vient d'être poussé au comique à propos des théories de M. Pasteur, concernant le traitement préventif de la rage.
Depuis longtemps M. Pasteur attribue une influence pernicieuse aux organismes inférieurs. Ses théories à ce sujet ont eu beaucoup de partisans et de nombreux adversaires, surtout lorsque, les portant sur le terrain pratique, il a voulu les appliquer au traitement de la maladie des vers à soie, du choléra des poules, du rouget des porcs, du charbon des bestiaux, et finalement de la rage des chiens et des hommes.
A l'étranger, on suivait attentivement tous ces efforts, mais on ne taisait pas de AI. Pasteur une idole avant même qu'il eût fait une découverte.
A Paris même, l'organisation de l'Institut Pasteur a rencontré une grande opposition non seulement de la part de savants médecins, mais encore de la part de membres du corps administratif de la Ville.
(1) M. Pasteur répondra que M.JagoU o.st jaloux, parce qu'on ne lui a donné ni place ni cordon. Et il aui-a bien raison, comme toujours.
Il est resté mauvais souvenir de M. Pasteur à l'Ecole normale. Enfin, on a rappelé ses cabrioles politiques, sa passion pour l'argent, etc., etc. Il est donc bien certain que, malgré force réclames, l'admiration n'a pas été unanime en France.
Quant aux autres pays, l'indifférence a été telle qu'il n'y a pas lieu d'en parler.
Chez nous il en a été tout autrement. A peine la découverte de M. Pasteur a-t-elle été signalée qu'il n'est pas jusqu'au moindre médecin de village qui, désireux d'aller flâner à Paris, ne se soit empressé de se procurer un individu quelconque mordu par un cliien enragé ou non, chose facile dans toutes les villes russes. Puis, sous prétexte d'aller étudier la méthode du savant français, ces messieurs fréquentent les cafés-concerts des Champs-Elysées ; le tout aux frais des municipalités.
La mort de neuf Russes ayant refroidi l'enthousiasme des contribuables pour ces promenades, on se prit à organiser de toutes parts des instituts Pasteur. Alors qu'en France, on en obtient un à grand'peine, nous en avons déjà chez nous quatre ou cinq ; à Saint - Pétersbourg, Moscou, Varsovie, Saraara. Odessa. Il suffit qu'il plaise aux autorités de rayer tlu budget les frais de voyage pour que toute la Rus • sie se couvre de laboratoires antirabiques.
La mode a du bon lorsqu'il s'agit de tournures ou de gilets. En médecine et surtout lorsqu'elle a re- , cours aux deniers publics, il est essentiel de considérer le but.
Ainsi, que nos médecins fassent du bouillon de
moelle de lapin, qu'ils observent avec attention ce qui se passe à l'étranger sans se presser d'aller là-bas aux frais d'autrui, et qu'ils attendent, avant de couvrir le sol d'instituts Pasteur aux dépens des contribuables, que l'utilité en soit définitivement démontrée.