LA RAGE EXISTE-T-ELLE.- LA RAGE ET LE TÉTANOS
Le docteur Lorinser, une des célébrités médicales de rAutriche, écrit dans un journal de Vienne, à propos de M. Pasteur et de tout le bruit fait autour de sa prétendue découverte d'un nouveau traitement de la rage :
Le tapage exagéré que fait M. Pasteur avec ses inoculations antirabiques commence à agacer les médecins et les profanes réfléchis.
L'enthousiasme des premiers jours s'est considérablement refroidi, et une opinion plus sceptique gagne peu à peu le public.
Dans ces conditions, je fais de nouveau appel au jugement calme et sain de mes collègues et m'efforcerai de leur démontrer quelle confusion déplorable règne encore aujourd'hui dans les idées sur la rage du chien et la lysse des hommes, malgré tous les progrès de la thérapeutique.
Parce que des hommes, mordus par des chiens
enragés ou simplement surexcités, ont éprouvé, au bout d'un certain temps, des contractions tétaniques, on a supposé que la maladie du chieu se transmettait à l'homme par la morsure empoisonnée, que l'homme devenait enragé, d'oîi le nom de rage de r/iomme.
Ce vieux préjugé a de graves conséquences, notamment chez les gens du peuple; car, au commencement de ce siècle, on procédait, avec les hommes ditsenragés,commeavecles chiens : on croyait à la nécessité de les tuer.
Il n'était pas rare de voir les gens effrayés, à la vue des convulsions des malades, se débarrasser d'eux en les étouffant, soit entre des matelas (Rochoux), soit sous des couvertures.
L'expression rage de l'homme est scientifiquement inadmissible. L'état tétanique des mordus ne ressemble en rien à la rage canine. Les rapports médicaux, qui parlent de malades aboyant et cherchant à mordre, sont dus à l'imagination des spectateurs effrayés par les convulsions et les cris du malade et ne signifient pas autre chose. Il y a surtout contraction du larynx et du pharynx : tandis que chez les chiens, c'est surtout le besoin de mordre qui se manifeste dès le début et que l'on a désigné sous le nom de rage.
Pour admettre la transmission de la rage du
chien à l'homme, il faudrait démontrer deux choses : a) Qu'il existe un contagium ou agent de transmission ; bj que la rage du chien est une maladie spécifique bien caractérisée. Or, jusqu'à ce jour, aucun de ces deux points n'a été scientifiquement établi.
Pour ce qui concerne le contagium, il est démontré :
1° Que tous les essais faits avec des chiens enragês n'ont donné que des résultats contradictoires ;
2° Les résultats des injections faites avec la salive des chiens enragés sont d'autant plus incertains — que la salive des chiens sains produit des symptômes rabiformes (Wright). Des inoculations de terreau provoquent chez les animaux des accidents tétaniques.
3" La morsure de chiens sotws surexcités peut provoquer la rage.
40 La rage transmise du chien à l'homme, n'est pas transmissible d'homme à homme.
50 La présence d'un virus spécifique n'est pas nécessaire pour qu'un homme mordu éprouve des contractions tétaniques.
Maintes fois des personnes sont mortes à la suite de morsures faites par des chiens parfaitement sains, simplement surexcités.
Remarquons que, dans bien descas,d6schiens
surexcités et des loups affamés sont déclarés enragés, simplement parce qu'ils ont mordu : ce qui n'est pas une preuve.
Pour ce qui est du second point — quoique la rage du chien soit considérée comme une maladie spéciale, les vétérinaires en sont encore à nous donner sa caractéristique. Les plus expérimentés affirment qu'il est exlraordinairement difficile de diagnostiquer la rage chez les chiens vivants, etquesurle cadavre, elle se manifeste d'une façon si variable qu'il est impossible d'en faire une maladie spéciale bien caractérisée.
Pour procéder scientifiquement, il aurait fallu partir des phénomènes anatomico-pathologiques du cadavre, pour remonter aux symptômes accompagnateurs. Mais l'usage des vétérinaires est de beaucoup parler de la rage, et de s'en tenir aux symptômes extérieur?.
On leur serait reconnaissant de faire de la zootomie pathologique, et par l'étude comparée des différentes maladies des chiens, d'éclaircir ce qu'ont d'obscur et de contradictoire les expériences d'inoculations, et les cas de rage spontanée et épidémique.
En considérant la rage du chien comme une maladie spécifique transmissible àl'homme, on a attribué à la morsure d'un animal enragé tous les accidents tétaniques consécutifs, et c'est ainsi
que l'on est arrivé à faire croire à des inoculations fantastiques, durant des années entières. On n'admettait pas la spontanéité de la prétendue rage de l'homme.
N'est-ce pas le renversement de toute logique scientiQque d'admettre la contagion d'une maladie dont le virus reste dans le corps pendant cinq et même dix ans, et provoque subitement une crise mortelle sans la moindre analogie avec la rage canine.
Les mêmes accidents tétaniques n'ont-ils donc pas été constatés à la suite de maladies du cerveau, de la moelle épinière et des nerfs (Ghomel, Burder, Mills, etc.), après de fortes secousses morales (Bosquillon, Bellinger, Dick, '1 uke, Lauder-Lindsay, etc.), par l'introduction d'un corps étranger (Héger), sans la moindre morsure antérieure ?
Si nous mettons de côté les vieux préjugés, les idées préconçues, et les opinions enracinées, il reste cette simple observation. L'homme mordu par un animal quelconque peut contracter le tétanos et en mourir.
La seule conclusion à tirer de ce fait est que dans ces cas, nous avons affaire aux suites morbides d'une lésion, forme particulière du tétanos (Tétanos lyssoïde)^ Virchow ; Tétcmos rabicus, Girard.
On ne peut logiquement attribuer ces suites aux blessures, que si le temps écoulé, ou une altération de la plaie capable de provoquer le tétanos, rendait la chose vraisemblable. Les cas qui surviennent des années après la blessure en sont évidemment indépendants et spontanés.
On voit dès lors ce qu'il faut penser de prétendus traitements préventifs du tétanos après morsure. Tout repose sur une confusion déplorable avec la rage du chien — champ fructueux qui permet de se présenter au grand public incompétent comme possesseur d'un préservatif infaillible.
Le médecin milanais Cormani énumère 338 substances différentes qui ont été préconisées, contre la rage du chien : larves de cétoines, pommes épineuses, alismaplantaho hieracium jnlosella, injections d'opium, électricité, et finalement moelle de lapin.
Les propagateurs de ces remèdes ont toujours employé, jusqu'à ces derniers temps, le moyen suivant pour démontrer l'efficacité de leur méthode.
Les nombreux mordus qui ne contractaient pas le tétanos étaient déclarés guéris et earegis très à l'actif de la méthode: ceux qui mouraient, ou n'avaient pas pris le remède en temps voulu, ou bien l'avaient pris en quantité insuffisante ;
enfin on trouvait toujours un prétexte analogue.
Mais la méthode restait infaillible !
(Traduit de l'allemand par Slcwa.)