CHAPITRE XVI
QUELQUES RÉFJ.EXIONS SUR LA LON- GUEUR DE UINCUBATIOX.— FRÉQUEN- CE LE LA RAGE.
Le Journal de Médecine de Paris a fait connaître la mort par la rage d'un inoculé de M. Pasteur qui mérite d'appeler l'attention sur la longueur de l'incubation.
Rappelons qu'il s'agit d'un enfant (le jeune Mathieu Vidau) — mordu par un chien — à la paupière et au poignet — mordu superficiellement. Rappelons que l'enfant fut inoculé trois jours seulement après la morsure — par le porte-seringue de la méthode, M. Grancher ; — qu'il y eut neuf inoculations pratiquées ; — que l'enfant, pendant sept mois, fut considéré comme « guéri » ; — et qu'enfin, après cette longue incubation, l'enfant succomba à la rage.
C'est évidemment là le coup le plus rude qu'ait encore reçu le funèbre chimiste de la rue d'Ulm. Tout y est comme à dessein réuni pour
réfuter d'un seul coup la série de sophismes qu'avait accumulés — pour atténuer ou expliquer ses insuccès — le solennel et lugubre empirique.
On sait que, pour se disculper de la mort de la petite Pelletier, sa première victime connue, M. Pasteur avait invoqué : 1° la blessure profonde ■ à la tête ; 2" le long temps écoulé entre la morsure et l'inoculation dite préventive.
On sait, d'autre part, que, pour se disculper de la mort coup sur coup de ses Russes, il invoqua : 1° la blessure à la tête ; 2' le nombre et la profondeur des blessures ; 3° le fait que le vulnérateur était un loup.
Ces arguments n'étaient pas destinés à convaincre les membres de l'Académie de médecine qui les écoutaient tête basse ; ils avaient pour but d'abuser le grand public incompétent.
Car, 1" relativement au premier argument, aucun médecin n'ignore qu'en fait d'absorption, c'est une circonstance insignifiante que la distance qui sépare le point d'inoculation du point de réception. (On est aussi bien vacciné pour l'avoir été à la jambe que pour l'avoir été au bras ; et ceux qui assistent M. Pasteur le savent si bien qu'ils inoculent leurs crédules patients à la région diaphragmatique. Pourquoi ne le fontils pas à la face pour « accélérer » l'absorption
par le bulbe, et hâter ici l'immunité '? Les moments perdus étant si redoutables, ils sont bien coupables d'agir ainsi.)
2" Relativement au second argument (le long temps écoulé}, aucun médecin n'ignore que, la durée d'incubation de la rage étant indéterminée, le temps écoulé ne signifie rien (abstraction faite de la cautérisation immédiate) et que, si l'inoculation dite antirabique était efficace, — ce qui n'est pas, — elle le serait autant — ou aussi peu — huit jours après la morsure que vingt ou trente jours plus tard.
3'' Relativement au troisième argument {le nombre et la -profondeur des morsures), il est de nature à faire hausser les épaules au médecin même le moins instruit, et à plus forte raison à un membre de l'Académie. Ne savent-ils pas qu'une seule piqûre sous-hypodermique suffit à l'inoculation d'une maladie virulente ?
Mais ce qu'il y a déplus terrible pour M. Pasteur dans le fait du petit Mathieu Vidau, c'est l'explosion de la rage sept mois après les inoculations dites antirabiques pratiquées cependant TROIS JOURS après la morsure, c'est-à-dire dans les conditions de prophylaxie que M. Pasteur assurait être les plus certaines. Ainsi, pendant sept mois, ce petit inoculé a été considéré comme a guéri », et voici que sa mort par la rage vient
frapper de suspicion tous les cas de prétendue guérison, la rage pouvant se développer chez les inoculés de M. Pasteur sept mois et plus après le traitement soi-devant préventif.
En fait (et les médecins qui assistent le chimiste auraient dû l'en informer), tout ici est dominé par la prédisposition.
1° La rage n'étant pas une maladie propre à l'homme, celui-ci n'y est pas prédisposé, d'où l'immunité pour la rage d'au moins cinq sur six mordus et qui l'ont été dans des conditions d'inoculabilité certaine et absolue, c'est-à-dire sur des parties découvertes.
2' D'une part, l'absorption étant beaucoup plus active dans l'enfance qu'à tout autre âge (la croissance exige cette plus grande activité), et les sympathies nerveuses y étant plus intenses pour les mêmes raisons d'exubérance de vitalité — d'où les complications nerveuses des maladies de l'enfance — : d'autre part, la rage étant une maladie nerveuse, on comprend que l'enfant y soit plus prédisposé que l'adulte.
3° Pour les mêmes raisons, pendant l'incubation de la rage, un accident nevoeux quelque peu intense (émotion, peur, chagrin, etc.) peut déterminer l'explosion de la maladie.
4° La rage étant une maladie qui se traduit par des actes de violence, on peut admettre que,
plus féroce sera l'animal, plus actif sera son vipyg d'où la plus grande virulence de la bave du loup. — Ce serait affaire de qualité et non de quantité.
Mais ce sont là des considérations trop scientifiques pour avoir appelé l'attention de l'Ecole Pastorienne. Comme l'a si bien dit M. le professeur Bouchard au Congrès de Nancy, on fait à l'Ecole Normale de l'empirisme et non de la science. Ce qu'on veut avant tout, c'est offrir au public un nombre fantastique d'inoculés, afin de le tromper sur la valeur thérapeutique de la nouvelle méthode.
Si ce traitement a une action quelconque, ce n'est certes pas une action préservatrice, mais seulement consolante. La méthode pastorienne agit sur les crédules patients comme les pilules de micœpanis dans l'hystérie.Ce n'est plus alors de la vaccination^ mais de la suggestion.
En ce qui concerne l'incubation, il n'est pas sans intérêt de rappeler qu'un des guéris de M. Pasteur (Marius Bouvier, de Grenoble) est mort après une longue incubation.
Ce malheureux avait été mordu le 30 avril 188G. Il avait suivi le traitement réglementaire de l'Ecole normale du 4 au 13 mai. Il a succombé à la rage le 21 juillet, c'est-à-dire 82 jours après la morsure. Ce fait vient à l'appui de i'opi-
nion que nous avons émise que l'incubation de la rage peut être de plusieurs mois ; d'après l'enquête du comité d'hygiène reproduite par M. Brouardel (Dictionnaire Dechambre, article Rage), la durée de l'incubation peut aller jusqu'à 240 jours.
On voit donc que les Pastorlens se sont trop hâtés d'exploiter leur découverte auprès du public extra-médical et qu'il eût été cent fois plus digne de rester dans une prudente réserve.
Le tableau suivant, emprunté au Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, donne des renseignements très précis sur la longueur de l'incubation.
Boudin a communiqué à l'Académie de médecine, le 20 octobre 1863, une statistique dans laquelle nous trouvons que le nombre annuel moyen des décès qausés par la rage, a été :
En Prusse 19,5 de 1854 à 1858
En Bavière 3,5 de 1855 à 1856
En Belgique 2,6 de 1856 à 1860
En Angleterre (Ecosse et Irlande non
comprises) 10 de 1853 à 1857
En Ecosse 1 de 1855 à 1885
En Suède, cette proportion des décès a varié ainsi qu'il suit à quatre époques différentes :
De 1776 à 1855 — 5,8 décès, année moyenne
En France, sur l'initiative du comité consultatif d'hygiène, une circulaire nainistérielle en date du 17 juin 1850, prescrivit une enquête générale sur la rage. Depuis lors, de noncibreuses circulaires ont rappelé la première, et l'enquête, résumée dans cinq rapports de Tardieu, et un de Bouley, nous donne une idée exacte de la fréquence de la rage et de sa répartition sur le territoire français,
1850 27 cas de mort
A reporter 343 cas de mort.
Report 343 cas de mort.
Total 685 cas de mort
en 23 ans ou 30 par an en moyenne.
Dans Y Autriche méridionale, les personnes mordues de 1879 à 1885 par des chiens enragés ont été au nombre de 42, 37, 42, 67, 93, 85 et 28 ; la rage est survenue chez 13, 8, 5, 7, 2, 10 et 3 personnes.
En Prusse, il y a eu dans les cinq dernières années, 10, 6, 4, I et 0 individus atteints de rage. Ces chif fres sont dus à ienergie avec laquelle on exécute le règlement qui oblige les propriétaires des chiens à les museler.
Voilà les chiffres officiels fournis parle gouvernement hollandais :
En 1869, 2: en 1870, 1 ; en 1871, 2 : en 1872,3 : en 1873, 1 ; en 1874, 5 ; en 1875, 2 ; en 1876,3 ; en 1877, 1 ; en 1878, 0 ; en 1879, 1 ; en 1880, 0: en 1881, 0 ; en 1882, 0; en 1883, 0; en 1884, 0.