LA MALADIE. J
De quelque façon donc que j'envisage la question : soit au point de vue de l'observation clinique, soit à celui de l'expérimentation, j'arrive à cette même conclusion, à savoir que la méthode intensive peut être périlleuse.
Le 6 juillet 1885, sur l'avis conforme de MM. Vulpian et Grancher, M. Pasteur inocula au petit Meister, 60 heures après les morsures d'un chien enragé, une moelle de 15 jours : puis successivement il fit treize inoculations en 10 jours de moelles de plus en plus virulentes. Aucun accident ne s'en suivit et, près de quatre mois plus tard, le 26 octobre, Meister ne présentait aucun symptôme rabique.
A la suite de cette communication de M. Pasteur à l'Académie des sciences, M. Vulpian, dans un véritable élan d'enthousiasme;, s'écria : « La rage, cette maladie terrible, a enfin trouvé son remède. »
Le pubhc fut entraîné par cet enthousiasme et la prophylaxie de la rage après morsure fut essayéa sur une foule de mordus.
On fit ainsi un nombre considérable d'inoculations sans accidents par les inoculations et sans rage consécutive à la morsure ; aussi, quelques mois plus tard, M. Pasteur venait-il dire aux corps savants : « La prophylaxie de la rage après
morsure est assurée ;— il y a lieu de fonder un établissement à cet effet. »
Malheureusement, il y eut un premier cas de mort, celui de la petite Pelletier, puis trois cas successifs chez des Russes, qui émurent vivement M. Pasteur. Il fit alors une première modification à son traitement et pratiqua pour les morsures de loup qu'il jugea avec raison beaucoup plus virulentes que celles des chiens, jusqu'à trois inoculations par jour. Il n'eut aucun accident à déplorer à la suite de cette modification assez profonde déjà de sa méthode.
J'abrège pour dire qu'au bout d'une année la mortalité chez les inoculés de France a été de 18, et comme il y a eu d'autre part 17 morts par la rage chez des non inoculés, la mortalité s'est trouvée être ainsi de 35, ce qui dépasse la mortalité moyenne annuelle par la rage en France, cette mortalité étant de 30 (1), d'après M. Brouardel lui-même, et pour une période de 23 ans (de 1850 à 1872).
Les 18 décès chez les inoculés, sont : 14 acceptés par M. Pasteur, deux qu'il élimine comme ayant été inoculés trop tard (Pelletier et Moermann), un qu'il a oublié de citer, à l'hôpital La-
(1) Quant au ciilffrc de 30, il est emprunté à l'article Rage, de M' Brouardel.
riboisière(Bc)nnenfant),et un 14" (Christin, delà Haute-Savoie) .
Tels ont été les résultats de la médication antirabique en France pour la première année.
Insuffisamment satisfait de ces résultats, M. Pasteur résolut de modifier plus profondément encore sa méthode, d'augmenter le nombre des inoculations et d'arriver plus rapidement aux moelles virulentes ; c'est ce qu'il a appelé la méthode intensive. Voici d'ailleurs textuellement l'exposition par M. Pasteur de sa nouvelle méthode :
« Encouragé par ces résultats et par de nouvelles expériences que j'exposerai tout à l'heure, j'ai modifié le traitement en le faisant à la fois plus rapide et plus actif pour tous les cas, et plus rapide encore, plus énergique pour les morsures de la face ou pour les morsures profondes et multiples des parties nues.
« Aujourd'hui, dans le cas de blessures au visage ou à la tète et pour les blessures profondes aux membres, nous précipitons les inoculations, afin d'arriver promptement aux moelles les plus fraîches.
Œ Le premier jour on inoculera, par exemple, les moelles de douze, de dix , de huit jours, à onze heures, à quatre heures et à neuf heures; le deuxième jour, les moelles de six, de quatre, de deux jours, aux mêmes heures ; le troisième jour, les moelles de UN jour. Puis le traitement est repris: le quatrième jour par moeUes de huit, de six, de quatre iours. Le
cinquième jour par moelles de irors et de deux jouTS. Le sixième jour par moelle d'uN jour. Le septième jour par moelle de quatre jours. Le huitième jour par moelle de trois jours. Le neuvième jour par moelle de trois jours. Le dixième jour par moelle d'uNJour. On tait ainsi trois traitements en dix jours en conduisant chacun aux moelles les plus fraîches.
« Si les morsures ne sont pas cicatrisées, si les personnes mordues ont tardé de venir au traitement, il nous arrive, après des intervalles de repos de deux à quelques jours, de reprendre de nouveau ces mêmes traitements et d'atteindre les périodes dangereuses pour les entants mordus à la face.
« Depuis deux mois, ce mode de vaccination fonctionne pour les grièvement mordus, et les résultats sont jusqu'ici très favorables.
L'Académie avouera que ces formules sont bien plus logarithmiques que médicales ; qu'elles sont purement empiriques, ou plutôt qu'il s'agit ici d'expériences a prioiH pratiquées sur l'homme.
Eh bien ! la mortalité par la rage de plus en plus fréquente dans ces deux derniers mois, la forme singulière des accidents auxquels succombent les inoculés m'ont conduit à vous signaler ces faits sur lesquels je crois devoir appeler la plus sérieuse attention de l'Académie.
Ainsi la médication antirabique subit un dou-
ble échec : celui de l'expérience sur l'homme et celui de l'expérimentation sur les animaux.
11 ne me reste plus qu'à conclure, et c'est ce que je fais :
1° La mortalité annuelle par la rage en France a-t-elle diminuée en 1886 par la médication antirabique primitive ? — Non.
2" Cette mortalité tend-elle à augmenter avec la médication rabique intensive ? — Oui.
Où donc est le bienfait ?
Ne pensez-vous pas, Messieurs, qu'il faut que je sois mù par une conviction bien profonde pour venir adresser ici aux doctrines médicales de M, Pasteur les critiques que je viens de formuler, i
Ne pensez-vous pas qu'il faut que je sois mû par une conviction bien profonde, pour risquer ainsi de perdre ce qu'on appelle la popularité et de m'aliéner ainsi la sympathie, à laquelle je tiens tant, de cette Académie ?
Mais j'ai cru qu'il y avait péril à se taire davantage et j'ai accompli ce que je crois être un devoir. — Advienne que pourra !
Enfin, avant de terminer, je crois aussi de mon devoir d'adresser quelques paroles à M. Vulpian.
Je lui dirai : Comment, vous, M. Vulpian, vous médecin, n'avez- vous pas vu que le cas du petit Meister ne prouvait rien, un seul cas étant
de nulle signification en thérapeutique ; — et le petit Meister pouvant bénéficier d'ailleurs des 5/6* de chance que nous avons de ne pas devenir enragés après morsure rabique ?
Comment avez-vous pu^ vous médecin, conclure si vite et si facilement du laboratoire à la clinique, du chien à l'homme ?
Comment avez-vous pu pousser, au lieu de l'y retenir, M. Pasteur dans cette voie inexplorée et pleine de périls où il allait résolument s'engager.
Comment avez-vous pu, vous médecin, proférer les paroles enflammées que je vais lire :
« La rage, cette maladie cruelle, contre laquelle toutes les tentatives thérapeutiques avaient échoué jusqu'ici, a enfin trouvé son remède ! M. Pasteur a créé une méthode de traitement à l'aide de laquelle on peut empêcher, a coup sûr, le développement de la rage chez l'homme mordu récemment par un chien enragé. 3e ûu à coup sûr, ipàvce que, d'après ce que j'ai vu dans le laboratoire de M. Pasteur, je ne doute pas du succès constant de ce traitement lorsqu'il sera mis en pratique dans toute sa teneur, peu de jours après la morsure rabique . »
Comment avez-vous pu risquer, par ces paroles sans mesure, comme sans réserve, de compromettre à la fois rinstitut.M. Pasteur et vousmême ? »
Le discours de M. Peter a été accueilli par les applaudissements enthousiastes des tribunes de l'Académie.
Enfin, la vérité s'est faite et le bon sens médical a repris ses droits. Une année d'observation a suffi pour réduire à néant les assertions téméraires d'un homme qui se croyait tout permis.
Les faits ont parlé. Pendant un an la méthode a été inoffensive et inefficace, elle a succombé sous le ridicule.
Aujourd'hui elle devient dangereuse: M.
Pasteur ne guérit pas la rage ; il est probable Q.u'lL LA DONNE.
Il en coûtera sans doute à nos corps savants d'avouer qu'ils ont été l'objet d'une triste et cruelle mystification ; il en coûtera à notre amour-propre national de reconnaître le néant d'une découverte Imprudemment annoncée avec tant d'éclat ; mais la vérité scientifique doit dominer toute autre considération et, quelque pénible que soit la discussion qui s'ouvre aujourd'hui, elle doit être envisagée avec calme. 11 n'est pas douteux qu'elle ne donne raison à la clinique et au bon sens médical si outrageusement méconnus par les prétendus savants de l'Ecole normale.