III. — LA VENTE DES TUBES A CHARBON
Aussitôt qu'il ei!it fait ses retentissantes communications à l'Académie des sciences sur la prétendue valeur de ses vaccins charbonneux, M. Pasteuri songea à en tirer le meilleur parti possible.
Il organisa donc immédiatement à Paris, 22, rue Vauquelin, une sorte d'usine, de dépôt pour la vente de ses vaccins. Afin d'éviter les critiques que n'eût pas manqué de soulever le côté marchand de cette affaire, il choisit comme prête-nom un certain M. Boutroux. »
Ce M. Boutroux, qui est le gérant du célèbre chimiste, est le beau-frère du fils de M. Pasteur, aujourd'hui attaché d'ambassade à Rome.
Les affaires marchèrent à souhait. Pendant un temps il exista chez les vétérinaires un véritable engouement pour les vaccins charbonneux. Les maires des communes rurales étaient accablés de prospectus, circulaires, etc., vantant les avantages de la nouvelle vaccine, le bon marché des tubes, etc. D'après un compte estimatif établi par M. Pasteur luimême, Iors([u'il a cherché à vendre ses brevets, le produit (les tubes à vaccin était le suivant :
On vend en moyenne 5,000 doubles doses par joUr à 10 centimes, soit francs 500 par jour ou francs 180,000 par an. Défalquez de cette somme appointements à ses trois collaborateurs. . . . francs 29,000
à M. Boutroux — 5.000
dépenses réelles pour double dose, 1 centime, soit
par 5,000 doubles doses 50 francs par jour (ce qui est exagéré) ou 18,000 par au. Total des dépenses 52,000, bénéfice net 128.000 par an, car son appartement et ses laboratoires sont fournis gratis par la ville et le gouvernement.
Mais il était facile de prévoir que l'engouement des vétérinaires pour le vaccin charbonneux ne pouvait durer éternellement. M. Pasteur était trop habile pour ne pas se préoccuper de Favenir.
Aussi chercha-t-il Tcccasion de vendre sa découverte. Un agent d'affaires, nommé Kuntz, entra aussitôt en campagne et s'aboucha avec des banquiers.
Les premiers pourparlers euren t lieu avec la maison Cordier, toujours par l'intermédiaire de Kuntz. Lors du vote de la pension de 25,000 francs à la Chambre, ]\1. Michou, député de l'Aube, demanda, sans pouvoir l'obtenir, rajournement de la discussion, alin d'examiner diverses lettres dans lesquelles M. Pasteur demandait un million pour livrer le secret de son vaccin charbonneux. M. ù\licliou montra néanmoins, séance tenante, ces lettres à M. Paul Bert qui répondit : « Je connais ça, je vais l'expUquer. Des propositions ont été faites à M. Pasteur qui les a noblement refusées, disant qu'ayant une pension de l'Etat, ses travaux ajipartiennent à l'Etat. »
Or, ce que le futur vice-roi du Tonkin avançait ainsi était précisément tout le contraire de la vérité, comme on va le voir. Ces lettres, qui n'ont jamais été publiées que nous sachions, nous allons les reproduire textuellement, telles qu'elles nous ont été remises par l'honorable député de l'Aube. Il est bon
de faire remarquer cju'elles étaient adressées à l'agent d'affaires allemand Kuntz.
La première, datée de Paris, 20 mai 1882, est ainsi conçue :
« Monsieur, sauf revision par un homme d'atFaires, je suis disposé à accepter votre projet de traité aux clauses suivantes : Somme fixe à payer le jour du contrat: un million de Jrancs. Part dans les bénéfices nets. 30 0/0. Le maximum des demandes de vaccin sera de 20,000 tètes d'animaux pendant 10 mois de l'année: de 10,000 pendant les deux autres mois. C'est un maximum de 6,600,000 têtes par an, qui, au prix actuel, (10 c. par tête de mouton ; 20 c. par bœuf ou vache) pour la France, représenterait un bénéfice net déplus de 600,000 fr. — Signé : L. Pasteur.
— « Un des savants russes qui m'ont été adressés par le Ministre de la Maison de l'Empereur, m'a appris ce matin qu'un propriétaire de 800,000 têtes de moutons avait perdu 100,000 têtes en 1878. » Signé : Pasteur.
Voici une autre lettre, datée du 16 juin : « Je reçois votre lettre au moment où je suis obligé de sortir, sans avoir le temps de vous attendre. D'ailleurs, je vous prie de considérer qu'il me serait impossible de donner une signature avant d'être en présence d'une société constituée. D'autre part, ainsi que je vous l'ai dit, il faut que je consulte un homme d'affaires avant de rien conclure par ma signature
"donnée. Je suis trop ignorant des affaires de négoce et de commerce pour m'avenlurer livré à mes propres inspirations. Ce qui importe, c'est que nous soyons d'accord sur les bases ; mais, pour le reste, je dois m'en rapporter à une personne compétente.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments très distingués. Signé'. Pastexir.
Je serai chez moi ce soir à 5 h.
Enfin, voici une autre lettre adressée au même agent, et datée du 10 octobre suivant ; elle est plus laconique, mais non moins significative.
ce Monsieur, après avoir pris l'avis de mon cher et vénéré maître (il s'agit de J.-B. Dumas), j'accepte avec reconnaissance pour ma femme, mon fils et ma fille. Veuillez agréer. Monsieur l'assurance de mes sentiments très distingués. Signé : Pasteur. »
Nous reproduisons maintenant le projet de traité avec la maison Cordier, rédigé par les soins de M. Josseau, ancien député, demeurant 7, rue de Suresnes, ami et avocat de M, Pasteur. Cet avant-projet a été signé par MM. Cordier et Pasteur, devant MM. Josseau et Seman, le 27 octobre 1882.
Article premier, — Une somme de 1 million de francs sera payée à M. Pasteur en espèces ou en billets delà Banque de France, le jour même delà signature de l'acte de la Société.
ARTICLE DEUXIÈME, — UiiG remisG de 5 % lui sera allouée et en cas de décès sera allouée à sa veuve ou à ses descendants pendant la durée de la Société,
ARTICLE TROISIÈME.— M. Pastcur 86 réscrve la fourniture du vaccin aux vétérinaires français pour leurs besoins locaux.
Il fait la même réserve pour les colonies françaises;
ARTICLE QUATRIÈME.— La société prendra le nom de Société ou Compagnie générale pour l'exploitation du vaccin Pasteur, ou toute autre dénomination à adopter d'un commun accord.
ARTICLE CINQUIÈME. — M. Pastcur s'eugagG à fournir du vaccin en telle quantité qu'exigera la vente dès que la fabrique sera construite, mais jusque-là, jusqu'à concurrence de 10,000 doses par jour.
ARTICLE SIXIÈME. — M. PastGur s'eugagG à rester â la tête de la fabrication pendant toute la durée de la Société (sans aucune rémunération ni appointements), lia fait prendre le même engagement à ses collaborateurs, choisis et formés par lui et qui seront rémunérés de ses deniers personnels.
ARTICLE SEPTIÈME. — M. Pastcur prend en outre l'engagement de ne jamais fabriquer ni vendre du vaccin que pour le compte de la Société (sauf l'exception art 3.)
En conséquence, toute demande qui lui arrivera directement sera transmise par lui à la Société et exécutée pour le compte de la dite Société.
ARTICLE HUITIÈME. -— M. Pasteur s'engage à rédiger
ou corriger toutes les notices, prospectus, annonces etc., que la Société croira devoir publier.
ARTICLE NEUTiÈME. — M. Pastcur livrera Ic vaccin à la Société au prix de 0.05 centimes la double dose pour les petits animaux.