‹ M. Pasteur, histoire d'un savant par un ignorant [pseud.]Chapitre 15 sur 19 · ET CONTRADICTIONS · texte numérisé non relu

ET CONTRADICTIONS

Toute découverte nouvelle provoque dans les idées générales un changement que les uns acceptent avec joie, auquel les autres résistent, dérangés qu'ils sont dans leurs habitudes de pensées et de raisonnements. Ils sont dérangés aussi dans leurs espérances ceux qui poursuivaient un problème quelque peu semblable au problème résolu. Parfois alors on les voit se venger de leur retard en accablant de leurs négations la vérité proclamée. Le grand fait de l'atténuation des virus; la préparation artificielle des vaccins du chole'ra des poules et du charbon; l'importance de leur emploi pour préserver les animaux de ces maladies excitèrent

dans le inonde entier une surprise et un enthousiasme que des critiques passionnées cherchèrent bientôt à amoindrir. C'est de l'Allemagne que partit la plus vive attaque. Au lendemain du triomphe de M. Pasteur, dans le Congrès international de me'decine tenu à Londres en 1881, le docteur allemand Koch et ses collaborateurs, MM. GatTld et Lœffler, firent paraître dans le recueil de l'office sanitaire allemand, publie' à Berlin, une sorte de réquisitoire scientifique contre la de'couverte des virus-vaccins et la possibilité de les utiliser dans la grande pratique de Te'levage agricole.

« L'atténuation des virus! avait dit, au Congrès de Londres, le docteur Koch à un me'decin français, c'est trop beau pour être vrai! » Aussi tout e'tait-il remis en question par M. Koch et ses élèves. M. Pasteur laissa d'abord le torrent couler. Puis, notant pas de ceux qui cèdent devant un adversaire : « C'est à Berlin même, se dit-il, qu'il faut répondre aux attaques des savants allemands. » Comme on ne cessait de lui écrire de différents points de l'Allemagne pour obtenir du vaccin charbonneux, AL Pasteur répondit qu'il serait utile, puisque la découverte e'tait si formellement conteste'e en Prusse, de

tenter, avant toute expédition de vaccin, um grande expérience de démonstration pareille à celle de Pouilly-le-Fort.

Le directeur de FÉcole vétérinaire de Berlin^ le docteur Roloff, s'empressa de prendre Tinitiative d'une démarche auprès du ministre de l'agriculture d'Allemagne. Le ministre nomma immédiatement une commission chargée de suivre l'expérience de vaccination et de faire un rapport au gouvernement allemand. M. Pasteur chargea alors un de ses nouveaux collaborateurs d'aller diriger les vaccinations. Ce collaborateur était Louis Thuilliero II accepta avec une joie muette et profonde de partir pour conduire ces expériences où une découverte française devait être en jeu. Il était toujours prêt à tout, ce vaillant Thuillier, qui devait mourir pour la science, en pleine jeunesse, en pleine espérance de gloire! Son courage était aussi grand et aussi silencieux que son travail. Au laboratoire, il passait souvent des journées, des semaines sans prononcer une parole, toujours penché sur le microscope, cherchant, avec une passion tenace, à étudier tout ce qu'étudiait M. Pasteur, fier de vivre près de son illustre maître, heureux de se sentir son disciple et d'être aimé presque comme un fils.

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Quel vide il a laissé dans le laboratoire et quelle place il aurait tenue dans la science î

La composition de la commission allemande, présidée par M. Beyer, membre du Conseil supérieur du gouvernement, témoignait assez de l'importance qu'attachait l'Allemagne à être renseignée sur la découverte française. Au nombre des membres se trouvait le célèbre professeur Virchow.

Les expériences eurent lieu dans le domaine de Pakisch. Les procès-verbaux et les rapports de la Commission ne laissèrent aucun doute sur l'exactitude des faits annoncés par M. Pasteur. Toutefois, comme les contradictions du docteur Koch et de ses collaborateurs ne portaient pas seulement sur la prophylaxie du charbon, M. Pasteur ne se contenta pas de ce premier succès. Il rechercha une nouvelle occasion de convaincre ses adversaires. Cette occasion lui fut offerte au mois de septembre 1882. Un Congrès international d'hygiène se tint à Genève. M. Pasteur s'}^ rendit avec l'espoir de rencontrer aux séances le docteur Koch. Son attente ne fut pas trompée. M. Koch était là, entouré de ses e'ièves. M. Pasteur, du haut de la tribune du Congrès, réfuta les critiques, releva les erreurs

de M. Koch et l'invita à engager un débat en présence de juges compétents. Il y eut, à ce moment-là, des salves d'applaudissements et Ton attendit la réponse du docteur Koch. Mais M> Koch déclina toute discussion, disant qu'il se réservait le soin et le temps de répliquer par la voie de la presse.

M, Koch mit trois mois à publier une petite brochure. Ces trois mois avaient porté leurs fruits = Cette découverte de l'atténuation des virus, si vivement attaque'e dans le recueil de l'office sanitaire,, une année auparavant, M. Koch Pexaltait maintenant comme une découverte scientifique de premier ordre. Mais, ne voulant pas se déjuger trop nettement, il continuait de l'attaquer, en niant son utilité dans la pratique agricole.

Cette méthode de discussion nette et directe.; la méthode du droit au but, M. Pasteur la pratiqua toute sa vie.

« Les contradictions, me disait-il un jour, en se promenant dans le jardin de l'École normale, où il ne se promène guère que trois ou quatre fois par an, n'empêchent pas la vérité d'arriver, mais momentanément elles retardent sa marche,

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et voilà pourquoi il faut toujours triompher des obstacles passagers qui la gênent et l'entravent. 11 n'en est pas des discussions scientifiques comme des discussions politiques où la preuve est parfois difficile à donner, ajoutait-il en souriant. Dans les sciences de la nature, au contraire, une doctrine scientifique doit être établie sur un ensemble de résultats, d'observations et d'expériences. Si cette doctrine est attaquée, il est bien rare qu'elle ne puisse trouver un critérium de sa vérité ou de son erreur dans quelques faits décisifs qui ont le caractère, si elle est vraie, de s'accorder avec l'expression qui résume son " principe et, si elle est fausse, d'apparaître nettement incompatibles avec cette expression. La plupart du temps même, un seul fait convenablement choisi peut suffire à renverser ou à consolider cette doctrine. »

Et, repassant dans sa pensée les études qui, pendant près de quarante ans, occupèrent sa vie, M. Pasteur se reportait à toutes les luttes quMl avait soutenues. Ce n'était pas seulement contre Pouchet et Joly à propos de la génération spontanée, contre Liebig au sujet de la fermentation, contre les Allemands et les Italiens au sujet de l'atténuation du virus, qu'il avait fallu

quMl se défendît vigoureusement. Pas une seule de ses affirnriations n'avait passé sans soulever des discussions ardentes que, lassé de débats contradictoires, il finissait invariablement par porter devant une commission autorisée, demandant avec instance qu'elle tranchât elle-même le différend, en portant un jugement définitif.

Il y eut parfois des dénouements assez amusants. Lorsque M. Pasteur annonça, par exemple, à FAcadémie de médecine Texpérience de la poule rendue charbonneuse par inoculation à la seule condition de la refroidir, un professeur de récole d'Alfort, M. Colin, s'empressa de nier le fait. Séance tenante, M. Pasteur demanda la nomination d'une commission à laquelle il priait TAcade'mie de vouloir bien l'adjoindre lui et son contradicteur. Ceci se passait un mardi, jour de se'ance de l'Académie. Dès le samedi suivant, en présence de tous les membres de la commission, M. Pasteur apportait trois poules mortes charbonneuses. M. Colin fit lui-même Tautopsie et tout le monde put constater que le sang était rempli des filaments du parasite charbonneux. Procès-verbal fut dressé et signé de tous les membres de la commission. M. Colin fut obligé de signer à son tour. Le mardi suivant, ce procès-

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verbal fut lu à la séance de rAcadémie. Pour couvrir un peu sa retraite difficile, M. Colin objecta que les poules prenaient le charbon non parce qu'elles e'taient refroidies, mais parce que, pour être maintenues dans Teau, elles avaient, les malheureuses bêtes, leurs ailes et leurs pattes liées sur une planche. Cette objection sentimentale tombe devant ce re'sultat que des expériences comparatives avaient été faites entre des poules ainsi liées et inoculées, mais non refroidies. Jamais ces dernières n'avaient pris le charbon. Quelques jours après, c'était à l'Académie des sciences que M. Pasteur, surpris à Timproviste par une publication posthume de Claude Bernard, devait rendre l'Académie juge d'une autre question brusquement soulevée. On avait trouvé dans des papiers de Claude Bernard une série d'expériences qui ne tendaient à rien moins qu'à inaugurer un nouveau système de génération spontanée des levures de raisin qui font fermenter le moût de raisin,

(( Je vais partir pour le Jura, dit M. Pasteur. Au milieu de ma vigne, qui a une dizaine de mètres carrés, ajoutait-il avec une certaine fierté, je recouvrirai des parois d'une serre improvisée quelques ceps qui continueront de vivre et de

porter les raisins qui continueront de mûrir. Nous sommes au mois de juillet. Or, à cette époque de Tannée, je l'ai déjà reconnu et publié, les germes de cellules, qui font le ferment du raisin dans la cuve de vendange, n'existent ericore ni sur les grains verts du raisin, ni sur les grappes, ni sur les feuilles de la vigne. Sous la serre, j'envelopperai les grappes des ceps enfermés, par une couche de coton flambé, c'est-à-dire d'un coton qui aura été porté à une température de i5o degrés. Cette opération faite, je reviendrai à Paris, les clefs de la serre dans ma poche, et je retournerai dans le Jura au moment des vendanges dans les premiers jours d'octobre. J'annonce d'avance à l'Académie que les raisins qui auront mûri, enveloppés de coton, sous la serre, pourront être écrasés au contact de l'air pur et que le jus qui en résultera sera incapable de fermenter. »

.Cette prophétie se réalisa. Au mois d'octobre, M. Pasteur revint dans le Jura, arracha plusieurs de ces ceps couverts de grappes de raisins parfaitement mûrs, les emporta soigneusement, reprit avec eux le chemin de Paris, perpétuellement gêné par la difficulté de les maintenir debout sans que les grappts pussent être frois-

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sées. Enfin, il eut la joie de venir déposer ces ceps et ces grappes intacts sur le bureau de TAcadémie des sciences. Il invita alors M. Berthelot, qui avait publié l'écrit de Claude Bernard, et tous ses confrères à détacher de ces ceps toutes les grappes qui leur plairaient. « Écrasezles au contact de Pair pur, leur dit-il, et je vous mets au défi de constater la fermentation I »

Que de circonstances où M. Pasteur dut revenir ainsi sur des faits acquis! Ce n'était pas seulement à TAcadémie des sciences, c'était encore' à l'Académie de médecine avec M. Jules Guérin qui, à quatre-vingts ans, lui envoya comme dernière réponse scientifique une provocation en duel! S'il y eut parfois quelque passion dans la manière dont M. Pasteur défendit sa cause, c'était la passion de la vérité qui l'animait, c'était l'ardent désir de convaincre qui donnait à sa voix vibrante ces accents, ces appels, ces défis. Il ne supportait pas qu'on attaquât son œuvre, — non par orgueil, personne n'est plus modeste que lui, — mais par irritation d'entendre nier des faits positifs dont il était mille fois sûr et que tout le monde pouvait constater. Mais qui songe aujourd'hui à ces discussions? Le temps a passé, les oppositions

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sont tombées. Les bienfaits de ses découvertes, M. Pasteur a pu les voir partout. En France comme à l'étranger, les témoignages d'admiration et de reconnaissance lui ont été apportés de toutes parts, ainsi que l'humanité les apporte d'ordinaire à ceux dont la mort fait pardonner le génie. L'industrie et l'agriculture lui ont dû de telles sources de richesses que le savant professeur anglais Huxley a pu dire : « Les découvertes de M. Pasteur suffiraient, à elles seules, pour couvrir la rançon de guerre de cinq milliards payés à l'Allemagne par la France. » Ses études sur les maladies contagieuses ont ouvert à la médecine une immense espérance de prophylaxie. Mais ce qu'il a fait de grand, on pourrait presque dire de merveilleux, M. Pasteur le regarde comme un simple commencement. « Vous verrez, dit-il souvent, comme tout cela s'agrandira plus tard. Ah! si j'avais encore le temps I »

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