LABORATOIRE DE L'ÉCOLE NORMALE
LES SUJETS d'Études. — la rage
Depuis le jour où un ministre disait à M. Pasteur qu'il n'y avait pas quinze cents francs au budget pour lui allouer des frais de laboratoire, la science a obtenu un peu plus de considération. Aujourd'hui elle n'a pas à se plaindre; elle est traitée en souveraine; ses écoles tendent à devenir des palais; elle a une liste civile largement suffisante, elle est assez riche enfin pour payer ses recherches. Le laboratoire de M. Pasteur a eu sa bonne part des générosités bien placées de rÉtat. Le Conseil municipal de Paris a même voulu donner à ce laboratoire de vastes dépendances. Le vieux iardin du vieux collège RoUin
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a été mis à la disposition de M. Pasteur, qui s'est empresse' de bâtir des écuries pour y loger des chevaux atteints de la morve, des e'tables pour y abriter des moutons charbonneux et un chenil pour y enfermer des chiens enragés. Mais, tout en profitant de cet endroit hospitalier, M. Pasteur a voulu conserver dans le sous-sol de son laboratoire de la rue d'Ulm tout un monde de bêtes en expérience. Isolés dans des cages rondes et à peu près rassurantes sont les chiens enragés : les uns atteints de rage furieuse, mordant leurs barreaux, dévorant du foin, poussant ces aboiements lugubres que l'on ne peut oublier quand on les a entendus une fois; les autres portant le germe de la terrible maladie, mais caressants encore et le regard humide d'une tendresse qui implore un regard. Les poules et les poulets passent leur tête à travers les lattes des cages de bois. De temps en temps, un coq chante du fond de sa caverne « une aube obscure». Les lapins mangent impassiblement, pendant que des petites familles de cochons d'Inde se groupent et poussent, à la moindre alerte, un gloussement craintir. Tout ce monde est destiné à des inoculations prochaines. Chaque matin, on fait le tour de ce petit hôpital d'animaux con-
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damnés. On relève les morts et on va les porter, dans une des salles supérieures, sur les planchettes d^autopsie.
C'est aussi sur des planchettes que Ton attache les animaux vivants qui doivent servir à une expérience. Certes, quand on arrive devant un chien couché, les pattes liées, le regard perdu, le corps secoué d'un tremblement d'effroi, sur le point de subir, en pleine santé, une opération sanglante, on ne peut se défendre d'un mouvement de pitié. Mais il suffit d'être entré une fois dans un laboratoire de physiologie pour envisager la vivisection sous son seul et vrai jour: l'intérêt qu'elle offre à la science et le résultat qu'elle peut avoir pour le bien de l'humanité. D'ailleurs, au laboratoire de M. Pasteur, tout chien vivisecté est un chien chloroformé. Les polémiques engagées sur la vivisection tiennent à ce que les gens du monde ne voient que la souffrance ou l'angoisse d'un animal là où il faut surtout voir la solution d'un problème. Est-ce que le physiologiste anglais Harvey aurait découvert la circulation du sang s'il n'avait pas pratiqué la vivisection sur les biches du parc du roi Charles P' ? Est-ce que
Claude Bernard aurait pu, sans la vivisection, démontrer la fonction glycogénique du foie ? Est-ce que si M. Pasteur n'avait pas sacrifié quelques poules et quelques moutons, le grand fait scientifique de Tatténuation des virus aurait été découvert ? Qu'importe que cinq cents chiens périssent, si l'on trouve demain la cause de la rage, les moyens de la prévenir et si Thumanité est préservée de cet épouvantable fléau ?
Un jour, devant unegrande assemblée, M. Pasteur faisait une expérience sur l'oxygène de l'air. Il plaça sous une cloche un oiseau qui, au bout de peu de temps, après avoir consommé la provision d'ox3^gène enfermée dans la cloche, se mit en boule, ouvrit le bec et ferma les yeux comme un oiseau qui va mourir. M. Pasteur introduisit à ce moment un second moineau qui, passant sans transition de l'air ordinaire sous cette cloche, tomba ipimédiatement asphyxié. Il y eut un petit cri d'effroi, un mouvement de sensibilité dans Tauditoire. Pendant que le premier moineau qui Pavait échappé belle était délivré et se ranimait peu à peu, M. Pasteur se tourna vers rassemblée :
« Jamais, dit-il, )e n'aurais le courage de tuer un oiseau à la chasse; mais quand il s'agit d'expé-
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riences, je ne suis arrêté par aucun scrupule. La science a le droit d^invoquer la souveraineté du but. »
Aussi, tous les animaux du laboratoire^ depuis les petites souris blanches qui se cachent sous un paquet de ouate jusqu'aux chiens qui aboient furieusement dans leur cage de fer^ sont-ils voués à la mort. Mais ce ne sont pas seulement les hôtes du laboratoire qui chaque matin défilent sur les planches d^opérations ou d\iutopsie. De divers points de la France on adresse souvent à M. Pasteur des bourriches pleines de poules mortes du choléra ou de quelque autre maladie. Voici un énorme panier bondé de paille : il renferme le cadavre d'un porc qui a eu le mal rouge. Ce fragment de poumon, expédié dans une boîte de fer-blanc, vient d'une vache atteinte de la péripneumonie. D'autres envois sont plus précieux encore. Depuis que M. Pasteur est allé, il y a deux ans, guetter à Pauillac le retour d'un bateau qui devait ramener des passagers atteints de fièvre jaune, il reçoit quelquefois d'un pays lointain une bonne dose de vomito Jiegro en bouteille.
Partout, sur toutes les tables de travail, on ne
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voit que des tubes remplis de sang, des lamelles chargées de gouttelettes. Dans les étuves sont rangés les ballons de cultures qui ressemblent à des petits flacons de liqueurs. Une pointe d'aiguille trempée dans un de ces ballons suffirait à donner la mort. Enfermés dans leur prison de verre, vivent et se multiplient des millions et des millions de microbes.
C'est vraiment un curieux spectacle que cette officine de recherches et de découvertes. Que de choses sont à Tétude et avec quelle ardeur et quelle patience à la fois M. Pasteur aborde tant de sujets différents! Ce n'est pas seulement aux maladies les plus redoutables qu'il a appliqué la théorie des germes, il a voulu l'étendre encore à certaines maladies communes. Tout lui est sujet d'expériences. Au mois de mai 1879, une personne qui travaillait au laboratoire eut de nombreux furoncles, se répétant, comme cela se voit d'ordinaire, à courts intervalles de temps, tantôt sur un point du corps, tantôt sur un autre. Constamment préoccupé du rôle des êtres microscopiques, M. Pasteur se demanda si le pus des furoncles ne contiendrait pas un parasite dont la présence, le développement et le transport fortuit ici ou là dans l'économie, après qu'une
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porte lui en aurait été ouverte, provoquerait rinflammation locale, la formation du pus et expliquerait la récidive du mal.
Le pus d'un premier furoncle situé à la nuque fut recueilli avec une grande pureté; quelques jours après, on recueillit le pus d'un second, puis d'un troisième furoncle. Le pus ou la lymphe sanguinolente de la proéminence rouge avant Tapparition du pus furent ensemencés dans un bouillon stérilisé et chaque fois on vit se développer un microbe formé de petits points sphériques associés par couples de deux grains fréquemment réunis en petits amas. Le liquide de culture était tantôt du bouillon de poule, tantôt du bouillon de levure de bière. Avec Feau de levure, les couples de petits grains sont en suspension dans toutes les parties du liquide qui en est uniformément troublé. Avec les bouillons de poule, les couples de grains réunis, en petits amas, tapissent les parois du vase, et le liquide reste limpide tant qu'il n'est pas agité.
De nouvelles observations furent faites sur une série de furoncles d'un homme que le docteur Maurice Raynaud avait adressé à M. Pasteur. Le même parasite fut retrouvé, parasite unique sans mélange avec aucun autre. A Thôpi-
tal Lariboisière, une femme, dont le dos e'tait couvert de furoncles, fut l'occasion d'une nouvelle expérience et du même résultat. Il paraît donc certain que tout furoncle renferme un parasite microscopique aérobie et que c'est à lui que sont dues l'inflammation locale et la formation du pus qui en est la conse'quence.
En inoculant sous la peau de petits cochons d'Inde ou de lapins les liquides de cultures, on provoque la formation de petits abcès, abcès qui disparaissent promptement. Tant que la guérison de ces petits abcès n'est pas achevée, on peut retirer de ces abcès l'organisme microscopique qui les a formés. Si l'on recherche la présence du petit parasite dans le sang de la circulation générale des personnes atteintes de furoncles, on ne le rencontre pas. La cause en est sans doute qu'un parasite aérobie a toujours quelque peine à se développer dans le sang. Les globules prennent pour eux et ne cèdent pas volontiers à un organisme étranger l'oxygène dont ils ont besoin. Il y a lutte pour la vie, et dans la lutte contre des furoncles la victoire n'est pas douteuse. On pourrait donc croire que le petit organisme des furoncles n'existe pas dans le sang, mais si on pouvait mettre en culture,
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au lieu d'une gouttelette de sang, quelques grammes ou davantage, on réussirait sans doute à avoir des cultures fécondes. Le petit parasite doit être, à un moment ou à un autre, charrié par le sang et transporté d'un furoncle, où il est en voie de développement, sur un autre point du corps, où il peut fortuitement s^arrêter, se cultiver et former un nouveau furoncle. « Il serait à souhaiter, disait M. Pasteur, qu'un malade voulût bien se prêter à de très nombreuses piqûres sur divers points du corps, loin des furoncles formés ou en voie de formation, afin que Ton pût pratiquer une foule de cultures du sang de la circulation générale. Je suis persuadé, ajoutait-il, qu'on rencontrerait parfois des cultures fécondes du petit organisme des furoncles. » Mais pendant que le docteur Maurice Raynaud mettait ainsi des diathèses furonculeuses à la disposition de M. Pasteur, le docteur Lannelongue lui permettait d'étudier la très grave maladie des os et de leur moelle, qu'on appelle l'ostéomyéUte. Au mois de février 1880, l'habile chirurgien qui a publié un travail très estimé sur l'ostéomyélite et la possibilité de sa guérison par la trépanation de Tos , suivie de lavages et de pansements antiseptiques, emmena M. Pas- Si
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teur à rhospice Trousseau. Une petite fille de douze ans, atteinte de cette cruelle maladie, devait être opérée. Le genou droit était très enflé, ainsi que toute la jambe jusqu* au-dessous du mollet et une partie de la cuisse au-dessus du genou. Après avoir chloroforme' Tenfant, le docteur Lannelongue pratiqua, au-dessous du genou, une longue incision qui fit sortir du pus en grande abondance. L'os du tibia de'couvert se montra dénudé sur une grande longueur. Trois trous de trépan furent pratiqués dans l'os. A chacun de ces trous, le pus se montra en grande quantité. Le pus de l'extérieur de Tos et le pus de l'intérieur, M. Pasteur les recueillit avec tous les soins de pureté convenables, et, rentré dans son laboratoire, les examina attentivement. L'observation directe au microscope des deux pus fut extrêmement intéressante. Il était sensible que ces pus contenaient en grande quantité un organisme pareil à l'organisme des furoncles , par couples de deux et quatre grains et par paquets de ces mêmes grains, les uns à contours nets, accusés, les autres peu visibles et à contours très pâles. Le pus extérieur offrait en abondance des globules de pus, celui de l'intérieur n'en montrait pas. C'était comme une
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pâte toute forme'e de microbes, rappelant certains amas psorospermiques, tellement nombreux et tellement jeunes de vie et de multiplication qu'après Tensemencement des liquides de culture, en moins de six heures, le développement du petit microbe était commencé et visible à Foeil nu par un trouble faible, mais général du liquide. Sa ressemblance avec l'organisme du furoncle est si grande qu'on devrait affirmer l'identité des deux microbes , si l'on ne savait combien les différences physiologiques peuvent être grandes entre des parasites microscopiques de même aspect et de mêmes dimensions.
A mesure qu'il avançait dans cet ordre d'études, M. Pasteur trouvait a l'Académie de médecine des confrères qui, vivement intéressés par de telles recherches, faisaient tout pour les seconder. C'est ainsi que M. Villemin, médecin en chef du Val-de-Grâce, — qui a découvert avec une telle sagacité la contagion de la tuber-
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culose, — ne laissa jamais, au moment de l'épidémie de fièvre typhoïde qui sévissait sur Paris il y a deux ans, passer dans son service un cas de fièvre typhoïde sans le signaler à M. Pasteur qui allait recueillir lui-même le sang des morts. Que de gouttes de sang sont ainsi enferme'es dans des petits tubes, que d'essais encore infructueux de culture pour chercher la cause de cette maladie qui fait tant de victimes ! Il est une autre maladie sur laquelle M. le docteur Hervieux appela spe'cialement l'attention de M. Pasteur, une maladie qui frappe un si grand nombre de femmes, la fièvre puerpérale. M. Pasteur alla dans le service de M. Hervieux, à la Maternité, visiter une femme accouchée depuis quelques jours et atteinte de la fièvre puerpérale. On fit à cette femme, à Taide d'une épingle, une piqûre à l'index de la main gauche qui avait été d'abord lavé à l'alcool et à "acide phénique dilués, puis essuyé avec un linp. flambé. La goutte de sang recueillie fut ensemencée dans du bouillon de muscles de poule. Les jours suivants, la culture resta stérile. Le lendemain, après une nouvelle piqûre, on recueillit du sang qui, cette fois, se montra fécond. La femme mourut trois jours après. Le sang renfermait donc déjà, au moment où. M. Pasteur
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Tavait recueilli, un parasite microscopique cultivable trois jours au moips avant la mort. Dixhuit heures avant que cette femme mourût, on avait ensemence' du sang pris au pied gauche et, comme la précédente, la culture s'était montre'e féconde. Mais, — le fait vaut la peine d'être noté, — tandis que la première culture fe'conde ne renfermait qu'un microbe qui ressemblait à celui des furoncles, l'autre culture contenait un microbe en longs chapelets, flexibles, en petits paquets enchevêtrés comme des fils de perles brouillés.
Quand on fit Pautopsie de cette femme, on constata une grande abondance de pus dans le péritoine et l'utérus. Ce pus fut ensemencé avec toutes les précautions voulues. Du sang, pris dans les veines basilique et fémorale, fut également ensemencé. Partout il fut facile de constater les longs chapelets de grains en petits paquets enchevêtrés, et partout sans mélange d'autres organismes, excepté dans la culture du pus du péritoine qui, outre les longs chapelets de grains, montra également le petit vibrion pyogénique que M. Pasteur avait déjà signalé sous le nom d'organisme du pus.
M. Pasteur alla de la Maternité à Thôpital
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Lariboisière, où on lui avait signalé une autre femme qui venait également de mourir de la fièvre puerpérale. Par une ponction dans le péritoine, il recueillit du pus qui s'y trouvait en abondance; il Tensemença, ainsi que le sang d'une veine du bras. La culture du pus fournit les longs chapelets et le petit vibrion pyoge'nique. La culture du sang ne donna que les longs chapelets très purs.
M, Pasteur fit beaucoup d'autres observations du même ordre dans des cas de fièvre puerpérale. Il est arrivé à cette conclusion que Ton range sous l'expression de fièvre puerpérale des maladies à symptômes variés, mais qui paraissent toutes être le résultat de l'envahissement d'organismes communs qui se développent à la surface des parties blessées et de là se répandent sous une forme ou sous une autre par la voie du sang ou celle des l3^mphatiques, dans telle ou telle partie du corps. Ils y déterminent des formes morbides variables avec la nature des parasites et la constitution générale des sujets. M. Pasteur est convaincu que, peut-être à l'exception des cas où le corps renfermerait déjà avant l'accouchement, par la présence d'abcès internes ou externes, des organismes microscopiques, la mé-
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thode antiseptique doit être souveraine pour empêcher la fièvre puerpérale de se déclarer. L'emploi de l'acide phénique peut rendre de grands services^ mais son odeur, et souvent la triste association d'idées qu'il éveille, peut avoir des inconvénients pour les accouchées. Il n'en est pas de même de l'acide borique en solution concentre'e à la température ordinaire, qui con^ tient de 3o à 40 grammes d'acide pour un litre d'eau.
(( N'y aurait-il pas une grande utilité', disait M. Pasteur en développant ces ide'es et ces observations devant l'Académie des sciences, de mettre auprès du lit de chaque malade la solution concentre'e et tiède d'acide borique avec des compresses très fréquemment renouvelées, après avoir été trempées dans la solution, et cela dès après l'accouchement? Ce serait également agir avec prudence que de porter les compresses, avant de s'en servir, dans un poêle à air chaud, à une température de i5o degrés, plus que suffisante pour tuer tous les germes d'organismes vulgaires.
« Pai exposé, ajoutait-il, les faits comme ils m'ont apparu, et j'en ai hasardé des interprétations; mais je ne me dissimule pas que, sur le
terrain médical, il est difficile de se soustraire entièrement à des préoccupations subjectives. Je n^oublie pas davantage que les études médicales et vétérinaires me sont étrangères. Aussi j'appelle de tous mes vœux les jugements et les critiques. Peu tolérant pour la contradiction frivole ou de parti pris, dédaigneux du scepticisme vulgaire qui érige le doute en système, j^appelle le scepticisme militant qui fait du doute une méthode et dont la règle de conduite a pour devise : Encore plus de lumière. »
Depuis que ces idées ont pénétré plus avant dans la pratique, les hospices des Maternit-e's, me disait dernièrement un médecin distingué, ne connaissent presque plus les fièvres puerpérales. L'emploi d'une solution au millième de sublimé corrosif, qui est un des meilleurs antiseptiques, donne d'excellents résultats et écarte tout danger. N'est-il p^s permis d'espérer que les fièvres puerpérales disparaîtront bientôt, ainsi qu'a disparu l'infection purulente des hôpitaux depuis les pansements de Lister?
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En 1882, une nouvelle maladie pre'occupa le laboratoire de P École normale, maladie dont on ne connaît pas même le nom à Paris, mais qui dans les campagnes fait de grands ravages, le rouget du porc. C'est encore un microbe qui fait le mal, et ce microbe, ce fut Thuillier qui l'aperçut le premier en étudiant dans une petite commune du département de la Vienne le sang et les humeurs des porcs morts du rouget. On s'empressa au laboratoire d'instituer les expériences capables de démontrer que le microbe était bien Fauteur de la maladie. On cultiva le microbe dans du bouillon de veau stérilisé, on passa de cette culture à une culture vivante en prenant toujours pour semence une gouttelette de culture précédente. Inoculées aux porcs, ces dernières cultures provoquèrent le mal rouge sur certaines races de porcs. La preuve était donnée. C'était bien une maladie microbienne.
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M. Pasteur, accompagné de Thuillier et d^un jeune pre'parateur, M. Loir, alla e'tudief à son tour la maladie dans le de'partement de Vaucluse. 11 resta plus d'un mois, dans le canton de Bollène, chez un ve'térinaire,M. Maucuer, qui le promena à travers toutes les porcheries de Tarrondissement. Après avoir eu recours à l'action de l'oxygène de Tair pour atténuer la virulence du microbe, M. Pasteur tenta des essais de vaccination. Des porcs vaccinés restèrent dans le canton de Bollène, sous la surveillance de M. Maucuer. Les propriétaires s'étaient engagés à conserver leurs vaccinés pendant une année au moins. Au mois de septembre dernier, tandis que le rouget sévissait partout dans le canton de Bollène et dans l'arrondissement d'Orange, pas un vacciné n'était frappé. « Ils sont tous florissants, » écrivait M. Maucuer. Une adresse de reconnaissance étajt adressée à M. Pasteur par le conseil municipal de Bollène.
Mais, malgré ces heureux résultats, la question de l'appropriation des vaccins aux diverses races exige encore de nouveaux contrôles pour que la vaccination des porcs puisse être généralisée.
Bientôt on tenta au laboratoire une autre
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méthode que la méthode de Poxygène de Pair pour atténuer ce virus du rouget.
M. Pasteur avait e'tabli que les virus ne sont pas des entités morbides; qu'ils peuvent affecter des formes et surtout des proprie'tés physiologiques nombreuses, dépendant des milieux où ces virus vivent et se multiplient. Bien que la virulence appartienne à des espèces vivantes microscopiques, elle est essentiellement modifiable. On peut Taffaiblir, on peut l'exalter et chacun de ces états est susceptible d'être fixé par la culture. Un microbe est virulent pour un animal quand il a la faculté de pulluler dans son corps à la manière d'un parasite et d'y provoquer, en se régénérant lui-même, des désordres pouvant amener la maladie et la mort. Si ce microbe a vécu dans une espèce animale, c'est-à-dire qu'à diverses reprises il soit sorti d'un individu de cette espèce pour pénétrer dans un autre individu de cette même espèce, sans avoir subi une influence extérieure sensible pendant l'intervalle des deux passages, on peut considérer la virulence de ce parasite comme arrivée, en quelque sorte, à un état fixe et maximum pour les individus de la race. Le parasite charbonneux, par exemple, propre aux moutons, varie peu d'un sujet à un
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autre, d'une année à une autre, pour un même pays; il faut l'attribuer sans doute à ce que, de passage en passage, à travers les moutons, Taccoutumance du parasite à vivre dans le mouton a atteint un état pour ainsi dire définitif. Il en est ainsi du virus vaccin jennérien. Mais la virulence d'un virus, qui n'est pas à son maximum d'action, peut être essentiellement modifiée par son passage dans une suite d'individus d'une même race. On se rappelle que lorsque M. Pasteur et ses collaborateurs voulurent rendre au virus-vaccin du choléra des poules et du charbon et d'autres maladies encore des virulences progressivement croissantes, pour les amener finalement à des virulences maximum, ces virus furent inoculés à de jeunes sujets et successivement à des sujets plus âgés
« L'Académie se souviendra sans doute, disait M. Pasteur dans une communication récente, de ce virus -microbe que nous avons découvert autrefois dans la salive des hydrophobes. Très virulent pour les lapins, ce microbe s'est montré, au contraire, inoffensif pour les cobayes adultes; mais il tue rapidement les cobayes âgés de quelques heures ou de quelques jours seulement. En poursuivant les inoculations de co-
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bayes à cobayes jeunes, nous avons vu la virulence s^ exalter et arriver facilement à tuer des cobayes d'un âge plus avancé. Les lésions même avaient fini par différer notablement. L'accroissement dans la virulence par les passages successifs dans les individus d'une race était manifeste.
« Mais le résultat nouveau et inattendu que je tiens à signaler à l'Académie consiste en ce que le microbe, après avoir accru sa virulence par les passages successifs à travers le corps des cobayes, se montre ensuite moins virulent qu'auparavant vis-à-vis des lapins.
(( Dans ces nouvelles conditions, il donne aux lapins une maladie guérissable spontanément, et, en outre, cette maladie, une fois éprouvée, l'animal devient réfractaire au microbe mortel du lapin. De là cette conséquence capitale que, par l'accoutumance à vivre chez une espèce (cobaye), le microbe, correspondant à une virulence déterminée, peut changer cette virulence dans ce qu'elle a de propre à une autre espèce (lapin), la diminuer et faire qu'elle devienne un vaccin pour cette dernière espèce.
c( Ce résultat est d'une importance qui ne saurait échapper à personne, car il renferme le
secret d'une méthode nouvelle d'atte'nuation pouvant être applique'e à certains virus les plus virulents. Nous allons en avoir un exemple et une application.
« Si l'on inocule dans le muscle pectoral d'un pigeon le microbe du rouget du porc, le pigeon meurt dans un intervalle de six à huit jours, après avoir présenté les symptômes extérieurs apparents du choléra des poules.
« Lorsque le sang de ce premier pigeon est inoculé à un second pigeon, le sang de celui-ci à un troisième, et ainsi de suite, le microbe s'acclimate sur le pigeon. Le caractère en boule du sujet et sa somnolence, effets habituels de la maladie, apparaissent en beaucoup moins de temps que pour les premiers pigeons de la série. La mort e'galement survient plus rapidement; enfin le sang des derniers pigeons se montre beaucoup plus virulent pour le porc que les produits mêmes les plus infectieux d'un porc mort du rouget, dit spontané.
« Le passage du microbe du rouget du porc par les lapins conduit à un tout autre résultat. Les produits infectieux d'un porc mort du rouget ou leurs cultures inoculées au lapin les rendent toujours malades et les font périr le plus souvent.
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« Si l'on inocule le rouget de lapin à lapin, le microbe s''acclimate sur le lapin. Tous les animaux meurent et la mort arrive en un petit nombre de jours. Les cultures du sang de ces lapins dans les milieux stérilisés deviennent progressivement plus faciles et plus abondantes. Le microbe lui-même change un peu d'aspect, devient un peu plus gros que dans le porc et se présente sous la forme d'un 8, sans l'allongement filiforme de certaines cultures.
« Vient-on à inoculer aux porcs le sang des derniers lapins, par comparaison avec celui des premiers de la se'rie, on constate que la virulence a été progressivement en diminuant du premier lapin aux lapins suivants. Bientôt le sang des lapins inoculé aux porcs n'amène plus la mort, quoiqu'il les rende malades. Après leur guérison, ils sont vaccinés contre le rouget mortel. »
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Mais au milieu de ces e'tudes entreprises, il en fut une qui domina les autres, qui, pendant cinq anSy concentra à elle seule les efforts de M. Pasteur et de ses élèves : c'est la rage. Mystérieuse par son incubation, effrayante par ses symptômes, cette maladie attirait depuis longtemps M. Pasteur, quand il l'aborda en 1880. Outre l'attrait d'un problème obscur, il sentait que s'il parvenait à découvrir l'étiologie probablement microbienne d'une maladie pareille, il emporterait tous les esprits dans le courant des idées nouvelles. Bien souvent il avait été frappé sinon de l'opposition, du mc^ins de la réserve prudente et circonspecte dont témoignaient, dans l'examen de ses doctrines, bon nombre de médecins qui, dominés par ce que l'élément moral peut provoquer de modifications dans les symptômes et le développement d'une maladie chez l'homme, ne sont pas portés à établir la moindre assimilation entre les maladies humaines et les maladies
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des espèces animales. Certes, on comprend que les qualités affectives, les graves préoccupations de famille, l'effroi conscient de la mort, du grand inconnu, puissent changer chez Phomme le cours du mal, Taggraver, le précipiter même. Mais, tout en reconnaissant, — car personne n'est plus que lui un être de sentiment, — ce qu'il y a de profonde'ment vrai dans cette opinion^ M. Pasteur ne peut s'empêcher de penser que l'origine première, la cause de telle et telle maladie contagieuse est physiologiquement la même dans les deux groupes, et que notre corps, en dépit de notre supériorité morale, est exposé aux mêmes dangers, aux mêmes désordres que le corps des animaux.
Pour triompher de ces résistances il fallait donc, après les grandes expériences du charbon, s'attaquer à une maladie qui fût à la fois commune à l'homme et aux animaux, une maladie oii l'expérimentation, la seule mais la grande force de M. Pasteur, fût souveraine. La rage offrait tous ces avantages.
Ce fut encore le docteur Lannelongue qui signala à M. Pasteur un premier cas d'hydrophobie. Le lo décembre 1880, un enfant de cinq ans, qui avait été mordu au visage un mois
auparavant, était mourant à l'hospice Trousseau. Dévoré à la fois d'une soif ardente et pris d'horreur pour tout liquide, il approchait de ses lèvres le goulot d'une cafetière ferme'e et tout à coup il se rejetait en arrière, la gorge contractée, en proie à une colère telle qu'il insultait la sœur occupe'e à lui donner des soins. Il était pris en même temps d'aérophobie à un degré prodigieux. A un certain moment, le talon d'un de ses pieds sortit du lit. Un interne souffla dessus. L'enfant n'avait pas vu l'interne et le souffle était si léger qu'il était pour ainsi dire insensible. Mais le pauvre petit entra en fureur et un spasme violent le saisit à la gorge. Le lendemain le délire commença, délire effrayant. Les matières spumeuses qui remplissaient son gosier l'étouffèrent.
Quatre heures après sa mort, on recueillit les mucosités du palais de cet enfant, on les délaya dans un peu d'eau et deux lapins furent inoculés sous la peau de l'abdomen. Les lapins périrent en moins de trente-six heures. La salive de ces lapins morts transmit, en outre, la maladie à de nouveaux lapins. Ne semblait-il pas que Ton eût affaire à une inoculation de la rage? Telle fut, en effet, la conclusion du docteur Maurice Raynaud
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qui, informé en même temps que M. Pasteur de la maladie rabique de Penfant, avait fait, de son côté, des expériences sur des lapins. Les lapins étaient morts. Une année auparavant, M, Maurice Raynaud avait déjà annoncé la transmission par la salive de la rage de l'homme aux lapins. « Nous sommes jdonc en présence d'un nouveau fait de ce genre^ disait-il, et nous croyons bien, jusqu'à ce que la preuve du contraire nous soit donnée, que les derniers lapins sont morts de la rage. »
Avec sa prudence habituelle et comptant plus sur €s résultats de l'expérimentation que sur l'observation clinique seule, M. Pasteur ne se hâta pas de conclure aussi nettement. Il commença par faire ce que le docteur Maurice Raynaud avait négligé, il étudia au microscope les tissus et le sang de ses lapins de laboratoire inoculés^ il constata, soit qu'ils fussent sur le point de mourir, soit qu'ils fussent morts, la présence d'un microbe spécial, facilement cultivable à Tétat de pureté et dont les cultures successives firent périr d'autres lapins. Invariablement le même microbe apparaissait dans le sang. Gomme il suffisait d'un ou deux jours pour provoquer la mort, la rage, dans un si
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court espace de temps, n'avait pu apparaître. Ce microbe d'ailleurs, M. Pasteur le retrouvait dans la salive d'enfants morts de maladies communes et même dans la salive normale d'adultes sains. C'e'tait un nouveau microbe provoquant une maladie inconnue jusque-là. Il se montrait à M. Pasteur, dans ce cas d'expe'riences faites avec les mucosite's du palais de l'enfant, comme un simple compagnon du virus rabique.
Ce microbe de la salive se cultive très facilement dans des bouillons stérilise's, celui de veau, par exemple, et on peut faire des séries successives de cultures en passant de l'une à l'autre par ensemencement de la pre'cédente. La virulence persiste. Pourrait-on, se disait M. Pasteur, atténuer la virulence par l'action de l'oxygène de l'air ? Ce serait établir, par un nouvel exemple, la généralisation de la méthode d'atténuation par l'oxygène. Les essais réussirent. Si l'on a soin de ne mettre, ainsi qu'on le fait pour l'atténuation du choléra des poules, qu'un intervalle de quelques heures entre une culture et la culture suivante, la virulence des cultures successives du microbe de la salive se conserve en quelque sorte indéfiniment. Si l'on s'arrange, en d'autres
LE LABORATOIRE DE L^ÉCOLE NORMALE. 38i
termes, pour que les cultures se succèdent de douze en douze heures, les lapins inocule's par les dernières cultures meurent aussi vite que par les premières. Thuillier avait eu la patience de faire ainsi quatre-vingts cultures au contact de Pair et quatre-vingts cultures dans le vide, — car le microbe de la salive est à la fois ae'robie et anaérobie. Les quatre-vingtièmes cultures tuaient aussi vite que les premières. Mais si l'on vient à comparer les cultures successives, en les laissant séjourner au contact de Pair avant de passer d'une culture à la suivante, la virulence des cultures s'affaiblit. Ainsi que pour e choléra des poules, on peut donc obtenir des cultures atténue'es du microbe. Toutefois, à la diffe'rence de ce qui se passe pour le cho- /e'ra, les cultures du microbe de la salive, expose'es au contact de Pair, périssent très vite. Il suffit de deux ou trois jours d^attente, pour qu'une culture mère perde toute virulence. La semence, prise en quantité quelconque, ne féconde plus une culture nouvelle. Mais, avant de périr , cette culture passe par des degrés très divers de virulence progressivement affaiblie, et il est facile, avec ces cultures, de rendre des lapins malades, sans amener leur mort.
382 HISTOIRE d'un savant.
Une fois guéris, ils résistent à une inoculation mortelle pour d'autres. L'oxygène de l'air est bien le transformateur de ce virus virulent en virus vaccin, car si le sang virulent ou si les cultures qui ont ce caractère restent enferme's dans des tubes clos à l'abri de l'air, ils gardent, non pas seulement pendant quelques heures, mais même pendant des mois, leur vie et leur virulence d'origine.
Bien que de tels résultats fussent aussi nouveaux qu'inattendus et qu'une cause de confusion dans l'étude du terrible problème fût ainsi écartée, ces premières recherches n'étaient point marquées par un progrès dans Tétiologie de la rage. La question restait tout entière.
Inquiet de la longue incubation du mal, de cette obligation d'attendre, pendant des mois entiers, le résultat d'une expérience, quand le sujet en comporte de très nombreuses, M. Pasteur chercha bientôt à donner la rage à coup sûr et à la faire apparaître plus rapidement. Malgré l'affirmation d'un professeur de l'école vétérinaire de Lyon, qui avait assuré que seule la bave du chien enragé contenait le virus de la rage eti qu'il avait échoué dans tout autre essai d'inocu-