‹ M. Pasteur, histoire d'un savant par un ignorant [pseud.]Chapitre 18 sur 19 · POUR PRÉVENIR LA RAGE APRES MORSURE · texte numérisé non relu

POUR PRÉVENIR LA RAGE APRES MORSURE

Le grand problème de la rage était moins d^en isoler le microbe que de trouver le moyen de prévenir l'affreuse maladie. Existerait-il un moyen de rendre des chiens réfractaires à la rage? Gomme il e'tait impossible de recourir aux méthodes ingénieuses qui avaient réussi pour le vaccin du choléra des poules et le vaccin du charbon, M. Pasteur essaya de tourner la difficulté. Il se demanda si, à défaut de flacons de cultures, le corps des animaux ne servirait pas de milieu où le virus rabique pourrait soit s^atténuer, soit s'exalter. C'était là un premier champ d'expériences, une première base d'observations capitales.

A la mort d'un chien enragé, M. Pasteur fit l'autopsie et, prenant une parcelle de la moelle rabique, trépana un lapin en lui inoculant sous la dure-mère ce fragment de moelle. Après une durée d'incubation de quinze jours, le lapin mourut. En inoculant le virus de ce premier lapin à un second, puis à un troisième et ainsi de suite par ce même mode de trépanation, il se manifesta bientôt chez ces lapins une tendance de plus en plus accusée dans la diminution de la durée d'incubation de la rage.

Au bout de vingt à vingt-cinq passages de lapin à lapin, les durées d'incubation furent de huit jours; puis, après une nouvelle série prolongée de passage successifs, ces durées ne furent plus que de sept jours seulement. Au quatre-vingt-dixième passage, c'est à peine si la dure'e d'incubation fut d'un peu moins de sept jours. Dans de telles conditions, le virus rabique s'obtenait donc identique à lui-même pendant un temps fort long. Une première obscurité e'tait dissipée. On avait un virus d'une virulence fixe. Était-il possible maintenant de trouver une méthode susceptible de modifier cette virulence? Après des expériences infinies, M. Pasteur eut ridée de suspendre dans une série de flacons

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— dont l'air était entretenu à Tétat sec, par des fragments de potasse déposés au fond du vase

— un peu de moelle rabique fraîche de lapin mort de rage après les sept jours réglementaires d'incubation.

La virulence de ces moelles en dessi ccation se modifia. Plus le temps passait sur ces moelles, plus il agissait jusqu'à éteindre tout à fait la virulence. On délaya un fragment d^une de ces moelles dans du bouillon stérilisé et on Finocula sous la peau des chiens à Taide d'une seringue de Pravaz, en commençant par une moelle vieille de quinze jours, et en remontant de moelle en moelle rabique jusqu'à la moelle très virulente, placée depuis un jour seulement en flacon.

Les chiens, soumis à ces séries d'inoculations progressives, devinrent réfractaires à la rage. On leur injecta ensuite le virus le plus virulent; on les fit mordre à pleine gueule par des chiens enragés : ils résistèrent. Ainsi traités, on aurait pu en toute tranquillité lâcher hors de leur cage tous ces coureurs de faubourgs amenés de la fourrière au laboratoire. Mais on les maintint, bien entendu, dans leur réclusion à perpétuité.

Uneseconde expérienceplus importante encore restait à faire. Était-il possible, après s'être op-

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posé à Teffet des morsures à venir, de combattre par le même traitement les effets des morsures reçues? L.di méthode eut encore un plein succès.

Une commission scientifique futnomméepour contrôler les faits. M. Pasteur lui offrit une foule de chiens de tout âge et de toute race réfractaires à la rage. Cette meute de laboratoire fut loge'e dans un vaste chenil de Villeneuve-PEtang.

Si importants que fussent de tels progrès dans rétiologie et la prophylaxie de la rage, ils n'apparaissaient encore à M. Pasteur que comme des acquisitions scientifiques pre'cieuses, mais insuffisantes. Ce qu'il voulait, c'était que cette méthode préventive pût s^appliquer un jour à un homme mordu par un chien enragé. « Et cependant, disait-il, quelque rassuré que je puisse être par les résultats sur des chiens, je sens que le jour où je tenterai l'inoculation sur l'homme, la main me tremblera! »

Un accident, survenu en Alsace, brusqua ses atermoiements. Le 4 juillet i885, à huit heures du matin, Joseph Meister^ âgé de neuf ans, fils aîné d'un garçon boulanger qui habite Steige, se rendait seul de ce village de Steige à l'école voisine de Meissengott. Il suivait un petit chemin écarté, un chemin d'écolier, quand un chien se

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précipita sur lui et le terrassa. L'enfant n^essaya pas de lutter. Il couvrit son visage de ses bras. Le chien le mordit, le roula, s'acharna sur lui. Un maçon vit de loin la scène et accourut. Armé d'une barre de fer, il frappa à coups redoublés le chien, qui se sauva et rentra se jeter sur son maître. Le maître, Théodore Vone, épicier à Meissengott, prit un fusil et tua son chien. Bave à la gueule, paille et fragments de bois dans l'estomac, toutes les présomptions de la rage furieuse étaient là.

Les parents du petit Meister crurent d'abord à la simple rencontre d'un mauvais chien. La journée se passa à soigner, à laver les quatorze blessures de l'enfant. Mais, le soir, la mère effrayée de tout ce qu'elle apprenait — accident arrivé au propriétaire du chien, détermination soudaine de ce propriétaire de tuer le chien d'un coup de fusil — conduisit le petit Joseph au docteur Weber, de Ville. M. Weber fît quelques cautérisations à l'acide phénique et conseilla à M™^ Meister de partir pour Paris et de conduire son enfant à quelqu'un qui seul, devant la gravité d'un tel cas, serait capable de donner un bon conseil. « Ce quelqu'un, qui demeure rue d'Ulm, ajouta le médecin, s'appelle M. Pasteur. »

Bqô histoire d un savant.

M. Théodore Vone voulut accompagner cette mère, de plus en plus inquiète, et cet enfant, dont les blessures à la jambe et aux cuisses étaient telles, qu'elles rendaient sa marche incertaine, traînante. Ils arrivèrent au laboratoire le lundi matin 6 juillet. M. Pasteur, très troublé, e'mu du malheur de ces pauvres gens, plein de confiance dans ses dernières expériences, mais plein d'angoisses à Tidée de tenter sur cet enfant une application de sa me'thode, alla dire à M. Vulpian et au docteur Grancher, professeur à la Faculté de médecine, le disciple et l'ami de M. Pasteur, la situation qui se présentait à lui face à face.

M. Vulpian et M. Grancher vinrent immédiatement voir le petit Joseph Meister; ils examinèrent ses blessures et, d'un commun accord, conseillèrent à M- Pasteur d'essayer sur cet enfant, presque condamné, la méthode qui avait constamment réussi pour les chiens. M. Pasteur organisa dans une des dépendances de son laboratoire — le vieux collège RoUin — une chambre pour la mère et l'enfant. Cette brusque installation ressemblait à un déménagement.

L'enfant s'en amusa et regarda les chiens, les poules, les lapins, les cochons dTnde, tout ce

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petit peuple d'animaux en expe'rience parqués dans cet enclos delà rueVauquelin comme dans une ferme d^ Alsace. Le soir, à huit heures et demie, on vint le chercher pour le mener au laboratoire. Au milieu des cornues, des tubes, des matras, il promenait un regard d'étonnement effare'. M. Vulpian et M. Grancher Pattendaient. Une seringue Pravaz, contenant la première inoculation, était prête. Quand ce petit vit entre les mains du docteur Grancher cette pointe acérée, il eut peur et se mita pleurer. Sa mère, pleurant aussi, le déshabilla, et l'injection, non virulente celle-là, fut donnée.

Le traitement devait simplement consister en une piqûre faite sous la peau, au bas des côtes, par des virus que M. Pasteur jugeait devoir rendre le petit Meister réfractaire à la rage. Mais, à mesure que le traitement touchait à sa fin et que se succédaient les inoculations du virus le plus virulent, M. Pasteur était cruellement inquiet. Jours d'angoisses, nuits sans sommeil, brusques transitions des grandes espérances aux abattements effroyables, voilà de quoi la gloire est faite.

Le i8 juillet, deux jours après la treizième et dernière inoculation, M. Pasteur cédant aux

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instances de ceux qui l'entouraient, confia le petit Meister au docteur Grancher et consentit à prendre quelque repos loin de son laboratoire. Une hospitalité de famille Tattendait dans un coin paisible des bois du Morvan. Mais au milieu de ce calme profond, l'inquiétude le poursuivait affreusement. Les lettres et les dépêches rassurantes du docteur Grancher avaient beau se succéder, M. Pasteur avait toujours devant les yeux cette figure d'enfant qui lui apparaissait malade, mourant, mourant en pleine rage.

Ce fut le 27 juillet seulement que le petit Meister retourna en Alsace. Il avait voulu emporter une cage de deux lapins et de deux cochons d'Inde nés au laboratoire et qui n'étaient pas encore inoculés. Alors s'établit entre M. Pasteur et Joseph Meister une correspondance régulière. Le petit Meister devait envoyer d'abord tous les quatre jours, puis tous les huit jours, puis tous les quinze jours, son bulletin de santé. Avec quelle impatience était attendue l'arrivée de cette grosse écriture tremblée d'enfant à son « cher monsieur Pasteur », selon l'expression habituelle du petit Alsacien! Quelquefois Meister oubHait de répondre exactement à son correspondant :

METHODE POUR PREVENIR LA RAGE. Sgg

« C'est bien ingrat de ma part, lui dcrivait-il dans la dernière quinzaine du mois d'août, de ne pas vous donner de mes nouvelles, tandis que vous, mon cher monsieur Pasteur, vous êtes si soucieux de ma santé. Je vous en remercie mille fois, ainsi que mes chers parents. C'est avec joie que je vous re'pète que je me porte bien et que je mange bien. )>

Le 26 octobre, le jour où M. Pasteur communiqua à TAcadémie des sciences le procès-verbal de cette expe'rience et montra par quelles méthodes il était parvenu, après cinq années d'eflbrts,à ce qu'il appela modestement une tentative heureuse, toute l'Académie applaudit avec une profonde émotion et M. Vulpian, de sa voix calme, réfléchie, habituée à peser chaque mot, dit simplement : « Ce nouveau travail met le sceau à la gloire de M. Pasteur et jette un éclat incomparable sur notre pays. )>

Après le petit Alsacien Meister, ce fut un berger du Jura, J.-B. Jupille qui, grièvement mordu par un chien enragé, vint, six jours seulement après ses blessures, se soumettre aux inoculations préventives. M. Pasteur fut un peu troublé de ce retard de six jours. Mais, tout en marquant la différence entre ce délai et les deux jours et

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demi qui pour Meister s'étaient écoulés de la date des morsures au commencement des inoculations, M. Pasteur espérait qu'il aurait encore la possibilité d'agir. Gomme il est rare que la rage se déclare sur Thomme mordu avant un mois ou six semaines, l'effet vaccinal produit par les inoculations avait peut-être le temps d'être complet et d'empêcher l'explosion du virus rabique. Au fond, il y a là une question de vitesse. La rage est, par sa lenteur relative d'incubation, comme un train omnibus; le vaccin la devance comme un train express, et après l'avoir devancée, il l'empêche de passer dans l'économie. Tout Paris se passionna pour cette seconde expérience sur Jupille. Dans la presse, dans les salons, dans les cafés, jusque sur les trottoirs, chacun dit son mot, soit enthousiaste, soit réservé, soit hostile et même injurieux, sur le degré de confiance que méritait la méthode annoncée. Une raison sentimentale achevait de provoquer l'intérêt de la foule. Ce berger de quinze ans avait fait preuve d'un rare courage.

Il gardait son troupeau dans un pré de Villers- Farlay, quand il vit un chien enragé courir vers un groupe d'enfants qui jouaient à quelques pas de là. Jupille s'élance, armé de son fouet, au-

devant du chien. Les enfants peuvent fuir. Le chien se jette sur Jupille. Alors commence une lutte terrible. De sa main droite Jupille parvient à dégager sa main gauche, prise, retenue dans les crocs; puis, terrassant le chien, il réussit avec la lanière de son fouet à lui lier la gueule : saisissant enfin Tun de ses sabots, il assomme ranimai.

Ce grand garçon, qui s^était conduit comme un héros, promena, durant les premiers jours de son arrivée à Paris, le dégingandement flâneur particulier aux paysans et aux troupiers désœuvrés. Mais peu à peu ce bruit soulevé par son aventure faillit lui tourner la tête. C'était même un sujet d'étude de moeurs amusant que dénoter d^abord la surprise, puis la satisfaction, puis enfin l'enivrement silencieux de ce berger devenu célèbre comme un enfant prodige et voyant à tous les coins de rues son portrait appendu aux kiosques des journaux. L'Académie française lui décerna pour sa courageuse conduite un prix de vertu d'une valeur de mille francs. Cette somme apporta un peu d'aisance dans la famille très pauvre de Jupille, qui ne tarda pas heureusement à envisager les grandeurs de sa réputation sous un jour plus vrai. Pareil au berger

de La Fontaine, élevé un instant à la dignité de favori, il sortit de Paris,

Comme l'on sortirait d'un songe,

et retourna tranquillement à Villers-Farlay.

Toute Inattention du monde savant se porta vers le laboratoire de la rue d'Ulm. De toutes parts arrivèrent des mordus. Jamais on n'aurait cru à un si grand nombre d'accidents causés par la rage. M. Pasteur lui-même, malgré les statistiques qui depuis cinq ans lui avaient passé dans les mains, ne s'attendait pas à un pareil défilé. Bien des motifs, il est vrai, s'opposaient à la facilité d'obtenir des renseignements précis sur cette question. Si les journaux racontent avec effroi le passage d'un chien enragé à travers les grandes villes, ils n'enregistrent guère, à moins de grands malheurs, les coups de dents donnés par un animal furieux au fond d'un village. Souvent aussi, pour ne pas se servir du mot qui terrifie, on mettait telle ou telle mort provoquée parla rage sur le compte d'une méningite.

C'est au milieu de ce premier encombrement de personnes traitées que se présenta, le 9 novembre i885, une enfant de dix ans, la petite Louise Pelletier, mordue trente-sept jours aupa-

ravant. Un gros chien de montagne s^était précipite' sur elle à la Varenne-Saint-Hilaire. Outre une blessure au creux de l'aisselle, une plaie profonde s'étendait derrière la tête. On eût dit que la pauvre enfant avait e'té scalpée. Le cuir chevelu se soulevait et retombait sur cette plaie purulente.

« Pourquoi ne pas m'avoir amené votre enfant plus tôt? )) ne put s'empêcher de dire avec une vive inquiétude M. Pasteur au père et à la mère de la petite Pelletier. Et pendant que l'on attendait le docteur Grancher pour pratiquer la première inoculation, M. Pasteur se disait : (c Voilà un cas désespéré! L'explosion de la rage est sans doute à la veille de se produire. Il est trop tard pour que la méthode préventive ait la moindre chance d'efficacité. Ne devrais-je pas, dans l'intérêt scientifique de la méthode, refuser de soigner cette enfant arrivée si tard et dans des conditions exceptionnellement graves? »

Le problème e'tait redoutable. Le malheur, prévu par M. Pasteur, ne risquait-il pas d'être commenté comme un échec et de jeter dans les esprits un trouble que des semaines, des mois de succès ne parviendraientpeut-être pas à dissiper ? Que de contradictions toujours à Taffût s'élève-

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raient, que de personnes mordues, découragées ou déconseille'es de venir au laboratoire, succomberaient peut-être!

Oui, tout cela était vrai. Mais à côté de ces considérations hypothe'tiques, il y avait là, dans cette petite salle d'attente, un père et une mère pleins d'angoisses. « N'aurais-je qu'une chance sur dix mille de sauver cette enfant, se dit M. Pasteur, je dois tout tenter. » Le sentiment d'humanité' emporta les objections scientifiques.

Le traitement était achevé depuis quelques jours. L'enfant avait repris, dans le petit appartement de ses parents, rue Dauphine, sa vie de demi-pensionnaire laborieuse; on commençait presque d'espérer le salut quand les premiers symptômes de l'hydrophobie se manifestèrent. L'enfant refusait toute boisson. Les contractions de la gorge s'opposaient au passage d'un liquide. Des spasmes d'étouffement étreignaient sa parole. On aurait cru entendre les restes de sanglots qui suivent les grandes colères d'enfant.

Le matin du 2 décembre, apparut une période de calme qui se prolongea pendant huit heures. Il semblait qu'il y eût lutte entre la rage et les effets des inoculations préventives dont on avait recommencé la série de deux heures en deux

heures. Mais Tinvasion du mal e'tait trop complète. La rage fut la plus forte. Elle reprit le soir avec ses troubles, ses hoquets, ses hallucinations. La pauvre petite disait qu'elle sentait comme un ruissellement d'eau sur tout le corps. A certains moments, elle ne reconnaissait plus son père, elle le prenait pour un étranger; puis, brusquement s'apercevant de sa méprise, elle éclatait en excuses et en tendresses. Elle appelait M. Pasteur, elle lui prenait les mains, elle lui disait : « Restez près de mon lit, j'aurais peur si vous vous en alliez ! Oh I je suis si contente de vous avoir près de moi ! » Les mots entrecoupés sortaient avec peine de sa gorge haletante; la mort noyait déjà ses yeux, ses grands yeux noirs qui vous regardaient anxieusement, et durant ces heures poignantes, sa sœur, qu'on avait éloignée de la chambre, continuait dans la salle à manger, sous la clarté de la lampe, les devoirs rapportés de Pécole.

Le 3 décembre, la petite Louise Pelletier succomba. Il y eut au premier moment un remous d'opinion publique. Aussitôt, du bout de l'horizon, accoururent certains journalistes de tempête. Ils comptaient sur cette saute de vent pour noyer la découverte. Des articles s'étalèrent inti-

tulés : le TrioiJiphe de M. Pasteur, On ne se contenta pas de crier à Te'chec, on insinua que la mort de la petite Louise Pelletier était due, non pas aux morsures du chien, mais au virus des inoculations. M. Pasteur était plus qu'un charlatan, c'était un meurtrier. Les calomnies redoublèrent leurs efforts. Songez donc ! quel succès si Ton inspirait la défiance, le mépris de cette découverte, si l'on soufflait à ceux qui avaient ressenti une immense joie patriotique et une grande espérance humaine cette conclusion désabusée : « Eh bien ! il paraît que tout cela n'est pas vrai! »

Ces attaques étaient isolées, mais elles n'en étaient que plus violentes. Réussirent-elles à empêcher quelques personnes de venir au laboratoire? Elles les firent hésiter tout au moins. Une Hongroise, mordue par unchienenragéetarrivée immédiatement à Paris pour se faire traiter par M. Pasteur, resta six jours sans oser frapper au laboratoire. Quand M. Pasteur la questionna sur la cause de cette tergiversation, elle lui répondit : « Après ce qu'on m'avait fait lire, je n'avais plus confiance. » Au moment où l'on annonça le départ de New- York pour Paris de quatre enfants américains mordus par un chien

enragé,cesjournauxphilanthropiques publièrent que si la triste fin de la petite Pelletier avait été connue en Amérique, les parents de ces quatre enfants leur auraient épargné sans doute un long et bien inutile voyage. Ils vinrent et ils retournèrent guéris. Et après eux se succédèrent des centaines de mordus. De tous les coins de la France, de tous les points de PEurope, ils arrivaient par séries de quinze, de vingt, de quarante à la fois. C'étaient souvent des indigents : M. Pasteur les hébergeait. Les hôtels du voisinage étaient transformés en succursales du laboratoire. La cour de l'Ecole normale devint une cour des miracles où régnait la confusion des langues. Français de toutes les classes; petits Anglais avec le large col blanc rabattu sur la veste noire; paysans italiens enveloppés dans leur grand manteau de laine; Espagnols à béret; Arabes à burnous, que de mordus ont passé dans ce cabinet d'inoculations!

Au mois de mars 1886 arrivèrent dix-neuf paysans russes des environs de Smolensk, vêtus de peaux de bêtes et qui avaient été mordus par un loup enragé. Ce loup, fuyant deux jours et deux nuits à travers la campagne, s'était jeté si furieusement sur ces paysans qu'il les avait, les

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uns défigurés, les autres lacérés et meurtris. Plaies hideuses qui faisaient rêver d'un musée Dupuytren. Cette série de Russes était d'autant plus préoccupante que si, d'après les statistiques officielles^ il meurt une personne sur six à la suite des morsures de chiens enrage's, les morts à la suite des morsures de loups enragés sont dans une proportion beaucoup plus grande. Le virus est le même, mais la plupart du temps le chien mord et passe, tandis que le loup, en s'acharnant sur sa victime, multiplie l'introduction du virus. Souvent sur vingt personnes mordues par un loup enrage' les vingt meurent. C'est miracle quand on en sauve deux ou trois.

Sur les dix-neuf Russes de Smolensk, seize furent guéris.

La proportion se trouvait renversée. Les trois qui succombèrent portaient à la tête d'horribles blessures. Peut-être aurait-on eu quelque chance de les guérir, en pratiquant immédiatement les inoculations préventives. Mais le moyen de parer, au bout de quinze jours, à des accidents tels que l'économie tout entière était envahie ? On retrouva à l'autopsie, dans le crâne d'un de ces malheureux, une dent cassée du loup.

Lorsque, à la veille de leur départ, les seize

autres guéris franchirent pour la dernière fois la porte du laboratoire, ils éprouvaient une vénération aussi religieuse que sMIs eussent franchi la porte du Kremlin.

Et dans cette cour de la rue d'Ulm, à l'entrée de cette petite salle étroite et basse où de si grandes choses ont été faites, le défilé de ces Russes, au milieu de tous ceux qui attendaient leur tour de salut, semblait personnifier la reconnaissance des peuples.

En 1886, la brusque transformation qu'avait subie le modeste laboratoire de la rue d'Ulm, devenu du jour au lendemain une salle de pansements et de traitements contre les morsures de chiens enragés; la nécessité d'initier aux détails de la méthode préventive un grand nombre de médecins qui arrivaient les uns pleins de confiance, les autres quelque peu sceptiques; la difficulté de continuer des recherches personnelles à travers un tel encombrement et un tel surcroît de travail, tout se réunissait pour que l'on essayât de concilier les intérêts d'un grand service humanitaire et les exigences d'un labeur quotidien.

Il y avait bien encore au 14 de la rue Vau-

quelin, dans une dépendance du laboratoire, une installation sommaire où l'on inoculait les personnes mordues. Mais, bâtie à la hâte comme une petite gare de banlieue, cette succursale était tellement insuffisante que l'on avait été obligé d'établir à la porte des barrières d'entrée et de sortie.

M. Pasteur, pressé de remédier à cet état de choses, prévoyant plus que personne l'avenir réservé à la découverte de l'atténuation des virus, et sentant l'urgence d'élever des laboratoires non seulement pour la prophylaxie de la rage, mais encore pour l'étude des maladies virulentes et contagieuses, eut la pensée de provoquer une souscription publique. Il voulait que la France, où ces études étaient nées, — depuis les recherches sur les ferments, — devînt un centre d'enseignement et de diffusion pour les savants du monde entier. L'Académie des sciences s'associa avec fierté à ce désir. Elle décida qu'une commission, composée du président, des deux secrétaires perpétuels, ainsi que des membres de la section de médecine et de chirurgie, serait chargée d'assurer la réalisation de ce vœu scientifique et patriotique. Cela ne tarda guère. Dès le premier appel, la Banque

l'institut pasteur. 4i3

de France et le Crédit foncier, après avoir souscrit magnifiquement, se constituaient les dépositaires des sommes qui affluaient de toutes parts. Les percepteurs, autorisés par le ministre des finances, recevaient d'innombrables contributions volontaires. Chaque jour le Journal officiel publiait des listes de noms très célèbres mêlés aux noms les plus humbles. Le proverbe qui dit que l'on n'est pas prophète dans son pays était rayé par des milliers et des milliers de donateurs. Cet entraînement généreux devint une forme du patriotisme.

Au delà des frontières qui nous sont faites, le Journal d'Alsace écrivait : « A Strasbourg, nous ne pouvons oublier que Pasteur a occupé une chaire dans notre ancienne et brillante Faculté des sciences, et l'Alsace se souviendra que c'est à un pauvre petit paysan alsacien que Pasteur a appliqué en premier lieu sa découverte pour le sauver de la mort. Nous faisons donc appel à toutes les bourses, aux hommes de science et aux travailleurs les plus modestes. Nous mettrons nos sommes en commun, et nous les enverrons à Paris avec cette simple mention : « Voici l'offrande de l'Alsace-Lorraine à l'Institut Pasteur. »

Le total de cette liste s'éleva à 43.000 francs.

Le II mai 1886, un festival fut donné dans l'immense salle du Trocadéro au profit de l'Institut Pasteur. Jamais programme n'avait montré, en un seul jour et sur une même page, autant de noms éclatants. Tous les grands charmeurs de l'humanité heureuse, comme les appela M. Pasteur, apportèrent leur concours à cette œuvre destinée à servir l'humanité souffrante. C'est là que Goquelin récita ces beaux vers d'Eugène Manuel s'adressant à la France :

Hier encor, la voix du siècle, hélas! muette, Faisait un grand silence au tombeau du poète;

Ton front semblait découronné; Et ceux qui, dans le mal, prophétisent le pire, Regardant devant eux, étaient tentés de dire,

Devant ton sol tout moissonné :

c Où donc est sa grandeur?... Où se fait son histoire?... » — Elle se fait là-bas, dans ce laboratoire

Où l'univers est suspendu, Où, grave et simple, un homme, acharné sur sa tâche, Engage avec nos maux un duel sans relâche,

Ejt nous rend tout l'honneur perdu!

La salle entière se leva dans un mouvement d'ovation; tous les regards étaient tournés vers M. Pasteur, qui, entouré de sa famille, se dis-

l'institut pasteur. 4i5

simulait vainement dans l'ombre d'une loge. On Tacclama pendant plusieurs minutes. Ce fut un instant inoubliable où les contemporains devançaient le jugement de la postérité.

(( Il m'est difficile de peindre ce que j'ai ressenti, disait M. Pasteur quand il voulut remercier tous ces grands artistes et tous ces grands acteurs. Oserai-je vous avouer que je vous entendais presque tous pour la première fois? Je ne crois pas avoir passé dans ma vie dix soirées au théâtre. Mais je n'ai plus de regrets à avoir, puisque, dans l'intervalle de quelques heures, vous m'avez donné, comme dans une synthèse exquise, les sentiments que tant d'autres mettent plusieurs années à rassembler. »

Une journée pareille recouvre, comme un immense flot, les préjugés, les calomnies, les haines, tout ce qui s'agite sourdement et traîtreusement autour de la gloire. Mais dès que le flot a passé, ces sentiments reparaissent et reprennent leur œuvre misérable. Si sur cent vingt personnes traitées survenait un cas de mort, c'était fête dans un certain monde. On publiait cet insuccès — toujours sous une rubrique triomphale. Certains ennemis imaginaient mieux encore. Si un malheur se faisait

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trop attendre, s'il y avait disette de mauvaises nouvelles, arrivait au laboratoire de TÉcole normale une dépêche ou une lettre anonyme signalant, dans tel petit coin de France, un cas de mort par rage malgré les inoculations. M. Pasteur télégraphiait aussitôt au maire ou au médecin de la commune, provoquait une enquête, passait vingt-quatre heures dans une émotion fébrile, et apprenait que c'était un mensonge. Mais le but visé par les auteurs de telles lâchetés n'était-il pas atteint? Le coup n'avait-il pas porté en plein cœur?

Les âmes cruelles qui aimaient ce jeu n'auraient eu qu'à venir au laboratoire. Elles auraient trouvé qu'il était peut-être inutile de chercher, avec tant de perfidie, à frapper violemment, par le coup des dépêches et des lettres fausses, cet homme de soixante-trois ans, déjà malade.

Nous sommes en juin 1886. Il est dix heures du matin. Le voilà qui entre dans la salle des inoculations. Sa marche est moins rapide, sa parole est moins ferme. Il est d'une pâleur à vous réjouir, vous qui, dans vos complots d'envie et de haine, êtes importunés du bruit de cette vie glorieuse et bienfaisante. Les longs

efforts de la recherche ont visiblement épuisé son énergie physique. Les secousses morales, subies depuis un an, le défilé incessant de toutes ces existences accourues pour se mettre entre ses mains, l'ont jeté dans un état perpétuel de préoccupation frémissante. Comme il n'a point connu dans sa jeunesse le spectacle de Thôpital, sa sensibilité n'a pas été, ainsi que chez tout médecin, fatalement diminuée ou impérieuseméat dominée. Elle est neuve, elle est vive, elle est de tous points vulnérable. Il regarde avec anxiété les plaies de ceux qui ont été grièvement mordus, les plaies des enfants surtout. On ne peut l'arracher à cette contemplation douloureuse. La foule des inoculés et des médecins est sortie; M. Pasteur reste encore là. Il veut servir de secrétaire à quelque paysan traité qui lui dicte une lettre. Et, sur le coin de la table, il y a souvent — paru le matin même — l'article d'un bateleur du bas journalisme qui donne la huée contre M. Pasteur, contre son œuvre et ses actes.

Ces attaques injurieuses l'attristaient. 11 était d'une part trop candide pour croire qu'il y eût dans le monde des âmes que tout éclat offusque, et, d'autre part, il était trop épris de vé-

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rite pour comprendre que des esprits rétrogrades fussent irrités de tout progrès au point de le nier d'avance, sans preuve, sans contrôle, uniquement parce que c'est le progrès. Que ne se rappelait-il, avec plus de philosophie, ce qu'un géomètre célèbre, Poinsot, racontait gaiement de la formule d'attaque contre toute découverte ! On commence par dire : Elle n'est pas vraie. Si les faits donnent de plus en plus raison au savant : Elle est vraie, mais ce n'est pas lui qui l'a faite. Si enfin, et malgré les ressources de la mauvaise foi, il n'y a plus moyen de nier, si tous les arguments sont vaincus, en déroute : Elle est vraie, c'est lui qui l'a faite, mais tout le monde l'aurait faite.

Malgré quelques insinuations, on n'en était encore vis-à-vis de M. Pasteur qu'à la première phase du combat : Le traitement est inefficace. Mais au commencement de 1887, on trouva mieux, on lança cette phrase : M. Pasteur ne guérit pas la rage, il la donne.

Le moment de cette accusation était bien choisi. M. Pasteur était loin de Paris. Il avait dû, à la fin de 1886, sur l'ordre des médecins, partir pour Bordighera. Sa santé, plus que compromise, était défaillante. Peu à peu, le repos

dans la villa Bischoffsheim, la douceur du soleil dans ces jardins pleins de roses et de palmiers, l'éclat de ces beaux jours, cette atmosphère de calme et d'apaisement lui avaient rendu une partie de ses forces. Il pouvait déjà tenter quelques promenades soit au bord de la mer, de cette mer si bleue dans un air si transparent que l'on distingue parfois les montagnes de la Corse; soit sur le chemin de Borghetto, au milieu des oliviers dont le feuillage mélancolique lui plaisait. Et, pendant que nous nous promenions ensemble, il revenait sur les expériences sans nombre qu'il avait entreprises, il cherchait à dégager de tant de notes rassemblées le secret d'autres problèmes, l'indication de certaines lois. Le pourquoi de l'immunité en général, et particulièrement dans la méthode antirabique, le tourmentait toujours. Il s'était arrêté quelque temps à l'hypothèse de l'épuisement, c'està-dire à la soustraction de certains principes nécessaires au développement du virus mortel. L'immunité aurait été expliquée, ainsi que sa durée momentanée, par le temps qu'il aurait fallu à l'économie pour retrouver ces principes. Mais l'accumulation incessante des faits d'expérience sur la rage avait convaincu M. Pasteur

que le microbe rabique atténué ne devait pas être Tagent direct de l'immunité. Une telle préoccupation remontait loin. Un jour, au milieu même d'une séance à l'Académie française, le jeudi 2g janvier i885, dominé par son idée fixe, il écrivait cette petite note : « Je suis porté à croire que le virus rabique doit être accompagné d'une matière qui, en imprégnant le système nerveux, le rend impropre à la culture du microbe.

« De là rimmunité vaccinale. S'il en est ainsi, la théorie pourrait bien être générale. Ce serait une immense découverte. Je viens de rencontrer Chamberland sur le trottoir de la rue Gay- Lussac et je lui ai expliqué mes expériences et mes vues. Il en a été très frappé et il m'a demandé la permission de faire tout de suite sur le charbon les expériences que je vais faire sur la rage. Roux, avant-hier, n'a pas été moins « empoigné. »

Quelles étaient donc les expériences qui absorbaient la pensée de M. Pasteur et lui inspiraient une théorie de l'immunité dans la vaccination contre la rage? Il avait constaté, en 1884 et au commencement de i885, que plus grande était la quantité de virus rabique inoculée aux

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animaux, plus se manifestait dans beaucoup de cas Tétat réfractaire, sans aucune apparition des symptômes de la rage. II devait donc 3^ avoir, à côté du virus rabique actif, une matière soluble se diffusant dans l'économie et prenant l'avance sur le microbe mortel pour empêcher le développement et les effets de ce dernier.

Dans la pensée de M. Pasteur, deux expériences surtout paraissaient devoir être décisives pour mettre en évidence la substance vaccinale. La première expérience eût consisté à filtrer sur un filtre de porcelaine, après trituration, la matière nerveuse rabique dans ime atmosphère de ga\ carbonique^ afin que, pendant cette filtration toujours très lente, l'air extérieur ne pût détruire par oxydation la matière cherchée. La seconde expérience eût consisté à déterminer la température minima de la destruction du virus rabique, température qui conserverait, pensaitil, l'activité de la substance vaccinale. Le virus vivant et la substance vaccinale eussent été ainsi absolument séparés.

Ces idées, qui étaient devenues le sujet de toutes ses conversations dans ses promenades de Bordighera, les études qui devaient en résulter, la pensée que Ton pourrait obtenir bien-

422 HISTOIRE d'un SAVANT.

tôt une conclusion dégagée d'incertitude, tout cela lui donnait une reprise de vaillance. Les premiers plans de l'Institut Pasteur que lui apporta l'architecte contribuèrent également à le remettre. Mais cet état d'esprit fut tout à coup troublé par les échos d'une discussion ouverte le 4 janvier 1887 devant l'Académie de médecine de Paris par un professeur de la Facuké, M. Peter.

Quatre ans auparavant, ce même professeur, à propos des vaccinations charbonneuses, avait commencé une lutte de scepticisme et de dénigrement contre la découverte des virus atténués. Une comprenait pas que M. Pasteur, qui n'était ni médecin ni vétérinaire, s'occupât des maladies des hommes et des animaux. Ce n'était qu'un chimiâtre. Ce mot, M. Peter aimait à le répéter dédaigneusement. En pleine Académie de médecine, à la fin d'un discours, il demanda, comme un dernier vœu, que l'on écrivît sur sa tombe : «Ci-gît celui qui combattit la chimiâtrie.» M. Bouley, qui apportait dans la défense des doctrines microbiennes la gaîté du bon sens, avait dit avec son intonation gauloise : « J'espère que ce souhait ne sera jamais réalisé, car, avec les progrès de la chi-

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miâtrie moderne, cette épitaphe pourrait bien être à la mémoire de M. Peter une éternelle épigramme. )>

M. Pasteur répliqua avec moins de bonne humeur. Irrité d'avoir à revenir sur des positions qu'il regardait à bon droit comme conquises, il réfuta impétueusement cet adversaire qui n'avait jamais fait une expérience sur le sujet et n'opposait que l'ironie à des principes établis expérimentalement.

Le temps passait, la vaccination charbonneuse était partout acclamée comme un bienfait : mais que sert d'avoir raison contre certains adversaires ?M. Peter se rejeta violemment sur la vaccination antirabique. Il développa devant l'Académie cette double proposition, que la méthode de prophylaxie de la rage après morsure était tout à la fois inefficace et dangereuse, insinuant qu'au laboratoire de M. Pasteur on cachait les morts survenues après les inoculations. Il arriva ainsi à répandre dans le public cette idée exploitée, commentée, jetée en pâture à tous les journaux : M. Pasteur ne guérit pas la rage, il la donne.

Ce fut M.Grancher d'abord, puis M.Vulpian qui se chargèrent de rétablir les faits. M. Gran-

• cher le fît avec son calme voulu/ M. Vulpian avec la sincérité de l'homme qui va droit aux intentions :

« Quel est le but poursuivi par M. Peter? demanda-t-il. Est-ce de démontrer que la méthode qu'il combat a eu quelques insuccès? Evidemment notre collègue n'aurait pas pris la parole pour une pareille démonstration, car elle a déjà été faite : et par qui? Par M. Pasteur lui-même. Notre collègue n'a pas craint d'accuser d'une façon mal déguisée M. Pasteur de dissimuler ses insuccès. Gomment ne pas être indigné quand on entend une pareille accusation lancée contre un homme tel que M. Pasteur, dont la bonne foi, la loyauté, la probité scientifique peuvent servir de modèles à ses adversaires comme à ses amis ? Jamais M. Pasteur n'a laissé ignorer les revers de sa méthode. Chaque fois qu'il a publié des statistiques, il y a fait figurer les rares cas dans lesquels la méthode qu'il a créée n'avait pas empêché la rage de se développer. » Et, après avoir invoqué les témoignages de tous les médecins sans parti pris qui ont proclamé la puissance préservatrice de la méthode, M. Vulpian, revenant au point de départ de son argumentation, disait : « Con-

stater l'inefficacité de la méthode de M. Pasteur, ce n'est pas là assurément le seul but que M. Peter se propose d'atteindre. Non, il s'est donné pour tâche de montrer que la méthode est non seulement inefficace, mais encore qu'elle peut tuer au lieu de préserver, que même elle a tué des malheureux qui s'étaient laissé traiter par cette méthode. »

M. Vulpian revenait à son point d'interrogation : « Que veut notre collègue ? Est-ce empêcher toutes les personnes mordues par un animal enragé ou suspect, de recourir au traitement de M. Pasteur? Quelle responsabilité n'assume-t-il pas? s'il réussit à détruire la confiance que tant de succès ont inspirée aux médecins et aux personnes blessées par des animaux enragés, combien de morts n'aura-t-il pas à se reprocher I

« Qu'il cesse cette guerre sans excuse. Il attaque inconsidérément une des plus grandes découvertes qui aient jamais été faites. La série des recherches qui ont conduit M. Pasteur à cette découverte est, en tout point, admirable. Grâce à M. Pasteur, cette maladie épouvantable, la rage, qui était le type des malad ies incurables, peut être prévenue, empêchée, presque

à coup sûr. La méthode est scientifique au premier chef; elle est efficace à un degré inespéré; enfin, elle ne présente aucun danger.

« M. Peter voulait entraîner l'Académie à le suivre dans sa lutte inexplicable contre M. Pasteur. Il n'a pas pu ébranler TAcadémie et il aurait bien dû le prévoir. Il eût peut-être été satisfait s'il avait pu arrêter le courant qui porte toutes les personnes mordues par des animaux enragés vers les laboratoires où l'on pratique le traitement par la méthode Pasteur. Il ne réussira pas dans cette tâche anti-humanitaire et coupable par conséquent. J'espère qu'il n'aura pas le remords d'avoir plongé dans les angoisses les plus terribles les nombreux mordus, inoculés depuis quelques semaines, auxquels il annonce, par la voie académique, qu'ils sont soumis à un traitement dangereux et inutile. Que ces inoculés se rassurent! Ils sont certains de ne pas être atteints de la rage.

(( Enfin notre collègue se donne le tort de faire à M. Pasteur une guerre injustifiable, préméditée de longue date, et il semble se proposer pour but de chercher à ternir cette grande gloire nationale ! Aussi je ne crains pas de le lui dire : comme médecin, comme académicien,

L IXSTJTUT PASTEUR. 427

comme philanthrope, comme patriote, il a entrepris et poursuit une campagne déplorable. »

Six mois après cette hostilité si bruyante et cette défense si nette,M. Pasteur, revenu à Paris, apportait à l'Académie des sciences, devant la place vide, hélas! de M. Vulpian, le rapport de la commission anglaise de la rage.

« J'ai l'honneur, disait-il, de déposer sur le bureau de l'Académie le rapport présenté à la Chambre des communes par la commission anglaise chargée d'étudier la méthode de prophylaxie de la rage. Nommée le 12 avril 1886, cette commission, présidée par sir James Paget, et composée des médecins et des savants les plus célèbres de l'Angleterre, a mis plus d'une année à contrôler tous les faits qui servent de base à la méthode. Le développement du virus rabique dans la moelle des animaux morts de rage, la transmission de ce virus par passages successifs de lapin à lapin, puis la possibilité, soit de protéger d'avance, à l'aide d'inoculations vaccinales, des animaux sains contre des morsures ultérieures d'animaux enragés, soit d'empêcher dans ceux qui ont été mordus l'explosion de la rage, et enfin l'application de cette méthode à l'homme et la valeur de son efficacité, tel a

été ce long programme d'expériences et d'en- ' quêtes.

« La conclusion du rapport est une expression de confiance entière et unanime.

« Ainsi tombent d'elles-mêmes les contradictions qui se sont produites. Je laisse de côté les attaques passionnées qui n'ont eu pour excuse ni la moindre tentative d'expériences, ni la plus légère observation des faits dans mon laboratoire, ni même un échange de paroles et d'idées avec le directeur de la clinique de la rage, le professeur Grancher et les docteurs qui l'assistent.

« Mais, si profonde que soit ma satisfaction de Français, je ne puis me défendre d'un sentiment de grande tristesse en songeant que ce haut témoignage donné par une commission de savants illustres n'a pas été connu de celui qui, au début de l'application de la méthode, m'a soutenu de ses conseils et de son autorité, qui, plus tard, quand j'étais absent et malade, sut si bien défendre la vérité et la justice, de notre cher confrère Vulpian. »

Ce rapport de la commission anglaise, si impartial et si étudié, présenté à l'Académie de médecine par M. Pasteur, ne désarma pas

le scepticisme violent de M. Peter. MM. Bouley, Béclard, Paul Bert, Vulpian, qui avaient fait partie en 1884 de la commission française charge'e de contrôler les premières expériences de M. Pasteur étaient morts; mais M. Villemin, qui avait été le secrétaire de cette commission, donna à la tribune de l'Académie, avec toute l'autorité d'un témoin, les résultats concluants de ces expériences, déjà lointaines, si intéressantes cependant, car elles avaient servi de base à la méthode. D'autres défenseurs se présentèrent. M. Brouardel fut au premier rang :

« Après tant de preuves accumulées, dit-il, depuis deux ans bientôt, de l'innocuité d'abord, puis de l'efficacité de la méthode; après le rapport de la commission anglaise surtout, M. Pasteur a le droit de se retirer du débat et de rentrer dans son laboratoire. Mais il ne convientpas que ses adversaires ne trouvent aucun contradicteur devant eux, et, quelle que soit la persistance de leurs attaques, nous persisterons à les réfuter pour l'honneur de la science et de la médecine française. »

Enfin, M. Gharcot termina le débat par ces paroles qui furent saluées d'applaudissements prolongés :

43o HISrOIRK d'un SAVANT.

« Oui, dirai-je à mon tour, persuadé que j'exprime ainsi l'opinion de tous les médecins qui, sans parti pris, sans préjugés, se sont occupés de la question, l'inventeur de la vaccination antirabique peut aujourd'hui, plus que jamais, marcher la tête haute et poursuivre désormais Taccomplissement de sa tâche glorieuse sans s'en laisser détourner un seul instant par les clameurs de la contradiction systématique ou par les murmures insidieux du dénigrement. »

M. Pasteur put retrouver quelques mois de calme. Alors, pendant les jours d'été, sa distraction et sa joie étaient d'aller visiter le vaste enclos situé près du boulevard de Vaugirard, au n"* 25 de la rue Dutot. C'est dans ce terrain de onze mille mètres que se creusaient les fondations de l'Institut Pasteur. M. Pasteur restait là des heures, ravi du spectacle de tant d'activité. Il était touché du désintéressement de l'architecte qui avait mis comme condition qu'il n'aurait point d'honoraires, et de celui des entrepreneurs qui ne demandaient que le payement strict de leurs dépenses sans aucun bénéfice. Les ouvriers, selon le mot du trésorier de l'Institut Pasteur, M. Ghristophle, parlaient de travailler le lundi.

l'institut pasteur. 4^1

Avec un tel concours de bonnes volontés, les travaux allèrent vite. Au mois d'octobre 1888, les échafaudages furent enlevés et l'Institut Pasteur apparut. Une longue grille s'étend sur tout le terrain en bordure. Des massifs d'arbustes, un terre-plein de gazon, séparent l'Institut de la rue. Il est bâti dans le style Louis XIII, avec sa façade moitié briques et moitié pierres, ses larges et hautes fenêtres, son perron auquel on accède par dix marches arrondies. A l'arrièreplan sont deux grandes ailes reliées au premier bâtiment par une galerie intérieure. Nulle sculpture, nulle surcharge, nulle fantaisie d'architecte. L'air et la lumière répandus à profusion dans les salles de travail, les laboratoires d'enseignement, de recherches et d'études, voilà le seul luxe.

Ce fut le 14 novembre qu'eut lieu l'inauguration.

A une heure et demie, le Président de la République, accompagné du général Brugère et de deux officiers d'ordonnance, arrivait en landau devant le perron. M. Pasteur, portant le grand cordon de la Légion d'honneur et la plaque de grand'croix de Sainte-Anne de Russie, alla le recevoir au bas des marches, et

le conduisit dans un salon d'attente où s'e'tait réuni le cortège officiel. Il était composé du président de la Chambre des députés, M. Méline; du président du Conseil des ministres, M. Floquet ; du ministre de l'instruction publique, M. Lockroy -, du ministre du commerce, M. Legrand ; du ministre de l'agriculture, M. Viette; du préfet de la Seine, M. Poubelle; du préfet de police, M. Lozé. Le comité de l'Institut Pasteur était représenté par M. Bertrand, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences ; MM. Camille Doucet, Jules Simon, H. Wallon, Delaborde, le baron de Rothschild, M. Christophle, gouverneur du Crédit foncier, et le professeur Grancher.

Ainsi constitué, le cortège fit son entrée dans la grande bibliothèque, et monta sur l'estrade ornée de drapeaux, garnie de velours rouge à crépines d'or comme toutes les estrades officielles. Mais ce qui donnait à celle-ci un caractère original, c'était qu'à droite et à gauche du buste de la République on avait placé les bustes de deux grands souscripteurs : le tsar et l'empereur du Brésil. Entre les fenêtres se détachaient les bustes du comte de Laubespin, du baron de Rothschild, de M""* Boucicaut et de

l'institut PASIEUR. 433

^me Furtado-Heine. La salle peut contenir six cents personnes. Elle était trop petite, ce jourlà. Tous ceux qui, depuis quinze ans, ont représenté en France la force gouvernementale et les autres pouvoirs, les hommes d'action et les hommes dépensée, avaient tenu à être présents. Les anciens ministres de l'instruction publique, M. Jules Ferry et M. Spuller, et celui qui avait été, sous l'Empire, l'enthousiaste de la première heure pour les conquêtes scientifiques, M. Duruy, étaient là comme autant de témoins des années laborieuses. Un grand nombre de membres de l'Académie des sciences se pressaient sur les banquettes alignées ; puis parmi les confrères de l'Académie française : MM. Legouvé, le duc de Broglie, Rousse, John Lemoinne, Gaston Boissier, Mézières, François Coppée ; parmi les membres de l'Académie de médecine : MM. Ricord, Trélat, Gueneau de Mussy, Dujardin-Beaumetz, Villemin, Lannelongue ; enfin, des artistes comme Guillaume et Henner. Au pied de l'estrade, une députation des étudiants de Paris, son drapeau déployé, représentait la jeunesse.

La séance s'ouvrit, et M. Bertrand, après avoir rappelé cerl.Jns souvenirs d'autrefois et

invoqué les témoignages de ceux qui avaient assisté aux premiers efforts de M. Pasteur, prononça ces paroles :

« Les problèmes qui, depuis un demi-siècle, tourmentent sans repos votre esprit ne sont plus insolubles aujourd'hui. C'est pour vous en remercier au nom de la science, pour nous en réjouir au nom de Thumanité, pour nous en glorifier tous ensemble au nom de la France, que nous sommes réunis aujourd'hui. »

M. Grancher énuméra rapidement les progrès que la médecine devait à M. Pasteur. Il montra tout ce que ce savant, qui n'est pas médecin, avec son imagination créatrice réglée par l'observation rigoureuse, avait renversé d'erreurs. Le discours se terminait par une statistique indiquant que le taux de la mortalité, en comptant tous les morts, même ceux pris de rage au cours du traitement, était si faible qu'après avoir été, pour 1886, de 1,34 p. 100; pour 1887, de 1,12 p. 100, il était, pour 1888, de 0,77 p. 100. Les statistiques étrangères concordaient pleinement avec celles de l'Institut Pasteur. Et d'entendre qu'à Pétersbourg, à Odessa, à Varsovie, à Turin, à Milan, à Palerme, à Naples, à Constantinople, à la Havane,

à Rio-Janeiro, il y avait partout de ces foyers de science et de salut, c'était quelque chose de tout à fait émouvant.

M. Ghristophle apporta les chiffres de la souscription. Elle s'est élevée, disait-il, à 2. 586. 680 francs. Devant les deux registres qui étaient sur une table, en face de ces beaux livres d'or, M. Ghristophle ouvrit une parenthèse de moraliste :

<c Je conseillerais à ceux qui ne voient l'humanité que sous un vilain jour, qui vont répétant que tout est pour le pire ici -bas, qu'il n'y a dans le monde ni désintéressement, ni dévouement, de jeter un coup d'œil sur les documents humains de l'Institut Pasteur. Ils apprendront là, pour commencer par le commencement, que l'on rencontre, dans les académies, des confrères que non seulement la gloire d'un autre n'offense pas, mais qui trouvent leur bonheur et mettent leur fierté dans cette gloire; que les hommes politiques et les journalistes ont souvent la passion du vrai et du bien; que jamais, à aucune époque, les Français n'ont mieux aimé leurs grands hommes, qu'ils leur rendent justice dès ce monde, — ce qui est encore la meilleure manière; — que

436 HISTOIRE d'uN SAVANT.

nous avons acclamé la fête de Victor Hugo, le centenaire de Ghevreul et l'inauguration de l'Institut Pasteur. « Quand un Français dit du « mal de lui, » disait un jour un des confrères de M. Pasteur, « ne le croyez pas : il se vante. » A l'inverse d'une phrase célèbre et pessimiste, on pourrait dire que, dans cette souscription, toutes les vertus se perdent dans le dévouement comme les fleuves se perdent dans la mer. »

M. Pasteur se leva, mais, ne pouvant maîtriser son émotion, il dut charger son fils de lire ce discours, qui contient tant de pensées, de sentiments, de conseils et d'idées philosophiques, pages que nous citons presque entièrement, car elles résument toute une vie scientifique :

(( Celui qui dans vingt ans écrira notre histoire contemporaine et recherchera quelles ont été, à travers les luttes des partis, les peijsées intimes de la France, pourra dire avec fierté qu'elle a placé au premier rang de ses préoccupations l'enseignement à tous les degrés. Depuis les écoles de village jusqu'aux laboratoires des hautes études, tout a été soit fondé, soit renouvelé. Élève ou professeur, chacun a eu sa part.

l'institut pasteur. 437

« Les grands maîtres de l'Université', soutenus par les pouvoirs publics, ont compris que, s'il fallait faire couler comme de larges fleuves l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire, il fallait aussi s'inquiéter des sources, c'est-à-dire de l'enseignement supérieur. Ils ont fait à cet enseignement la place qui lui est due. Une telle instruction ne sera jamais réservée qu'à un petit nombre; mais c'est de ce petit nombre et de son élite que dépendent la prospérité, la gloire et, en dernière analyse, la suprématie d'un peuple.

(c Voilà ce qui sera dit et ce qui fera l'honneur de ceux qui ont provoqué et secondé ce grand mouvement. Pour moi. Messieurs, si j'ai eu la joie d'aller, dans quelques-unes de mes recherches, jusqu'à la connaissance de principes que le temps a consacrés et rendus féconds, c'est que rien de ce qui a été nécessaire à mes travaux ne m'a été refusé.

'< Et le jour où, pressentant l'avenir qui allait s'ouvrir devant la découverte de l'atténuation des virus, je me suis adressé directement à mon pays pour qu'il nous permît, par la force et l'élan d'initiatives privées, d'élever des laboratoires qui non seulement s'appli-

438 HISTOIRE d'un savant.

queraient à la méthode de prophylaxie de la rage, mais encore à l'étude des maladies virulentes et contagieuses, ce jour-là la France nous a donné à pleines mains.

« Souscriptions collectives, libéralités privées, dons magnifiques dus à des fortunes qui sèment les bienfaits comme le laboureur sème le blé, elle a tout apporté, jusqu'à Pépargne de l'ouvrier sur le salaire de sa rude journée.

(( Pendant que se faisait cette œuvre de concentration française, trois souverains nous donnaient un témoignage de sympathie effective. Sa Majesté le sultan voulait être un de nos souscripteurs; l'empereur du Brésil, cet empereur homme de science, inscrivait son nom avec la joie d'un confrère, disait-il, et le tsar saluait le retour des Russes que nous avions traités, par un don vraiment impérial.

« Devant les médecins russes qui travailleront dans nos laboratoires et sont déjà présents parmi nous, j'adresse au tsar l'hommage de notre respectueuse gratitude.

« Comment toutes ces sommes ont été centralisées au Crédit foncier de France et l'usage qui en a été fait, vous venez de l'apprendre. Messieurs. Mais ce que M. Christophle ne vous

a pas dit, c'est avec quel souci il a géré ce bien national.

c( Avant la pose de la première pierre, le comité de patronage de la souscription a décidé, malgré moi, que cet Institut porterait mon nom. Mes objections persistent contre un titre qui réserve à un homme Thommage dû à une doctrine. Mais, si je suis troublé par un tel excès d'honneur, ma reconnaissance n'en est que plus vive et plus profonde. Jamais un Français s'adressant à d'autres Français n'aura été plus ému que je ne le suis en ce moment.

c( La voilà donc bâtie, cette grande maison dont on pourrait dire qu'il n'y a pas une pierre qui ne soit le signe matériel d'une généreuse pensée. Toutes les vertus se sont cotisées pour élever cette demeure du travail.

« Hélas! j'ai la poignante mélancolie d'y entrer comme un homme « vaincu du temps », qui n'a plus autour de lui aucun de ses maîtres, ni même aucun de ses compagnons de lutte, ni Dumas, ni Bouley, ni Paul Bert, ni Vulpian qui, après avoir été avec vous, mon cher Grancher, le conseiller de la première heure, a été le défenseur le plus convaincu et le plus énergique de la méthode !

« Toutefois, si j'ai la douleur de me dire : Ils ne sont plus, après avoir pris vaillamment leur part des discussions que je n'ai jamais provoquées, mais que j'ai dû subir; s'ils ne peuvent m'entendre proclamer ce que je dois à leurs conseils et à leur appui; si je me sens aussi triste de leur absence qu'au lendemain de leur mort, j'ai du moins la consolation de penser que tout ce que nous avons de'f'endu ensemble ne périra pas.

(( Notre foi scientifique, les collaborateurs et les disciples qui sont ici la partagent...

« Notre Institut sera à la fois un dispensaire pour le traitement de la rage, un centre de recherches pour les maladies infectieuses et un centre d'enseignement pour les études qui relèvent de la microbie. Née d'hier, mais née tout armée, cette science puise une telle force dans ses victoires récentes qu'elle entraîne tous les esprits.

« Cet enthousiasme que vous avez eu dès la première heure, gardez-le, mes chers collaborateurs, mais donnez-lui pour compagnon inséparable un sévère contrôle. N'avancez rien qui ne puisse être prouvé d'une façon simple et décisive.

(( Ayez le culte de l'esprit critique. Réduit à

l'institut pasteur. 441

lui seul, il n'est ni un éveilleur d'idées, ni un stimulant de grandes choses. Sans lui, tout est caduc. Il a toujours le dernier mot. Ce que je vous demande là, et ce que vous demanderez à votre tour aux disciples que vous formerez, est ce qu'il y a de plus difficile à l'inventeur.

« Croire que l'on a trouvé un fait scientifique important, avoir la fièvre de l'annoncer, et se contraindre des journées, des semaines, parfois des années à se combattre soi-même, à s'efforcer de ruiner ses propres expériences, et ne proclamer sa découverte que lorsqu'on a épuisé toutes les hypothèses contraires, oui, c'est une tâche ardue.

« Mais quand, après tant d'efforts, on est enfin arrivé à la certitude, on éprouve une des plus grandes joies que puisse ressentir l'âme humaine, et la pensée que l'on contribuera à l'honneur de son pays rend cette joie plus profonde encore.

« Si la science n'a pas de patrie, l'homme de science doit en avoir une, et c'est à elle qu'il doit reporter l'influence que ses travaux peuvent avoir dans le monde.

« S'il m'était permis, Monsieur le Président, de terminer par une réflexion philosophique

44» HISTOIRE d'un SAVANT.

provoquée en moi par votre présence dans cette salle de travail, je dirais que deux lois contraires semblent aujourd'hui en lutte : une loi de sang et de mort qui, en imaginant chaque jour de nouveaux moyens de combat, oblige les peuples à être toujours prêts pour le champ de bataille, et une loi de paix, de travail, de salut, qui ne songe qu'à délivrer l'homme des fléaux qui l'assiègent.

« L'une ne cherche que les conquêtes violentes, l'autre que le soulagement de l'humanité. Celle-ci met une vie humaine au-dessus de toutes les victoires; celle-là sacrifierait des centaines de mille existences à Tambition d'un seul.

« La loi dont nous sommes les instruments cherche même à travers le carnage à guérir les maux sanglants de cette loi de guerre. Les pansements inspirés par nos méthodes antiseptiques peuvent préserver des milliers de soldats.

« Laquelle de ces deux lois remportera sur l'autre? Dieu seul le sait. Mais ce que nous pouvons assurer, c'est que la science française se sera efforcée, en obéissant à cette loi d'humanité, de reculer les frontières de la vie. »

Il y eut alors un admirable spectacle. Ces hommes, habitués cependant à bien des discours, vieillis pour la plupart dans les assemblées et les académies, étaient émus au point de pleurer. Leurs âmes d'origine si diverse entraient dans cette grande âme.

Par une brusque association de sentiments, le souvenir de la maison de Dole nous revenait à l'esprit. Et devant cet Institut pavoisé, nous nous reportions vers la petite maison de tanneur où M. Pasteur est né. Les paroles qu'il prononça le jour où Ton plaça une plaque commémorative sur cette humble demeure nous remontaient à la mémoire :

« Oh! mon père et ma mère! oh! mes chers disparus, qui avez si modestement vécu dans cette petite maison, c'est à vous que je dois tout! Tes enthousiasmes, ma vaillante mère, tu les as fait passer en moi. Si j'ai toujours associé la grandeur de la science à la grandeur de la patrie, c'est que j'étais imprégné des sentiments que tu m'avais inspirés. Et toi, mon cher père, dont la vie fut aussi rude que ton rude métier, tu m'as montré ce que peut faire la patience dans les longs efforts. C'est à toi que je dois la ténacité dans le travail quotidien.

Non seulement tu avais les qualités persévérantes qui font les vies utiles, mais tu avais aussi l'admiration des grands hommes et des grandes choses. Regarder en haut, apprendre au delà, chercher à s'élever toujours, voilà ce que tu m'as enseigné. »

Ainsi apparaissait, dans ce grand jour d'inauguration de l'Institut Pasteur, l'unité de cette vie, commençant par le culte du foyer, continuant par l'amour de la patrie et finissant par le dévouement à l'humanité.

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