XII PREFACE
— Je ne peux pas perdre mon temps à revenir sur les choses acquises.
— Non, mais je voudrais que quelqu'un consacrât son temps à le faire. Et tenez, ajouta cet ami, avec une franchise audacieuse, savez-vous par qui, dans ma pensée, ce livre devrait être écrit? Par un homme qui, sans que rien l'eût préparé à la voie que vous avez suivie, aurait été pris du vif désir de la connaître, se serait chaque jour imprégné, en vivant à vos côtés, de votre méthode et de vos idées, qui, ayant eu la joie de tout comprendre, ne voudrait pas garder cette joie pour lui seul.
— Où est donc, interrompit M. Pasteur, avec un bon sourire et non sans une nuance d'ironie, cet homme si heureux et si impatient de faire partager son bonheur?
— Il est en train de plaider sa cause. Oui, je voudrais tenter un pareil livre. J'ai vu vos efforts et j'ai vu vos succès. Les expériences auxquelles je n'ai pas assisté, vous
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avez bien voulu me les expliquer avec ce don de clarté que Vauvenargues appelait le vernis des maîtres. Initié par affection, je voudrais me faire initiateur par admiration. Ce serait l'histoire d'un savant par un ignorant. Mon ignorance me servirait à ne pas m'enfermer strictement ni longtemps dans des détails trop techniques. Je pourrais mêler à l'exposé de vos doctrines quelques détails de votre biographie. Je passerais d'une découverte à une anecdote, je m'arrangerais enfin pour donner à ce livre non seulement un caractère familier de causerie scientifique, qui ne serait guère que l'écho de tout ce que j'ai appris près de vous, mais pour lui donner en outre le reflet de votre vie.
— Il faudrait attendre que je ne fusse plus là.
— Pourquoi? Pourquoi cette habitude d'attendre que ceux dont le nom restera aient disparu pour mesurer leur place? Non, c'est vous vivant que je veux peindre, vous
xrv PRÉFACE.
en plein travail, au milieu de votre laboratoire. D'ailleurs, en dehors de tout autre sentiment, votre présence sera la garantie de mon exactitude. »
Juillet i883.