SCÈNE TIII. H
TROUSSEM oucHB. Vons avéz le front do me dire qae voas parte par le chemin de fer?... Eh bien^ nous allons voir!
PROSPER. Dieu vous entende ! (a part.) Et ce maroufle qui ne revient pas!... C'est à en devenir enragé comme cette brute...
TROussEMOUCHB, s'asseyant. Ah 1 VOUS partez par le chemin de fer, vous ?. . . Partez-vous seul?. . .
PROSPER. Tout ce qu'il y a de plus seul... à moins que vous
ne vouliez m'accompagner? (ll s'assied en face de Troiusemouche.)
TROUSSEMOUCHE. ^ uc dis pas non, je ne dis pas non... Et, sans être trop curfeux, pourrait-on savoir où vous allez?
PROSPER. Sans être trop curieux, non; mais en étant trèscûrieux, oui. Je suis bon prince, moi, et je ne voudrais pas, pour si peu, contrarier un homme qui a de si jolis pistolets, et qui se présente chéries gens avec cette urbanité. Eh bien, pour vous obéir, mon cher monsieur...
TROUSSEMOUCHE. Albert Troussemouche,- ancien maître d'armes, retiré pour son plaisir, et parce qu'il a des rentes, entendez- vous?... mais qui a toujours le jarret et le poignet solides, soit dit pour votre gouverne, mou bon !
PROSPER. Ëh bien, mon cher monsieur Troussemouche, je vais à Pont-de-r Arche, ainsi nommé...
TROUSSEMOUCHE. Abrégez!
PROSPER, se letant. Comment!... que j'abrège?... Mais j'en ai plus d'envie que vous!... Et, si vous n'êtes pas satisfait de ma manière de narrer... vous savez, on s'en va quand on veut, et l'on ne paye qu'en sortant... si l'on est content... Ah! si vous croyez que parce que vous êtes Parisien...
TROUSSEMOUCHE. Parisien?... qui dit cela?... Je suis de Montauban.
PROSPER. Montauban... Montauban... Où prenez-vous Montauban?
TROUSSEMOUCHE. Tam-et-Garoune .. sur le Tarn.
PROSPER. Ah ! vous n'êtes pas Parisien ?
TROUSSEMOUCHE. Je m'en tlatte, sacredieu I
PROSPER. Ah I mais ça change la thèse. Touchez là, vous m' allez... et nous finirons pur nous entendre. (Troussemouche est
fort embarrassa pour répondre à cet appel cordial, ayant les deux mains occupées par ses deux pistolets.) Voyons, mettez ces deux joujoux-là sur la cheminée et causons. Ah! vous êtes de Montauban; eh bien, je vous en fais mon compliment.
TROUSSEMOUCHE. Vous conualssez donc Montauban ?
PROSPER. Moi?... je n'y suis jamais allé; mais c'est égal, vous n'êtes pas de Paris, ça me siifiit. Ça vous amuse donc d'être àParis, yous?
TROUSSEMOUCHE. Je ne peux pas m'y souffrir.
PBOSPGR. Ah l mais, vous êtes mon homme ! .• . Et pourquoi y restez- vous, alors?
1^ M. PROSFBB.
TROOflâEMOiMaiE. Cest ma femme. Vous comprenez... elle est Parisienne.
PROSPER. Parisienne !..• Comment! vous, un homme de sens?...
TROUSSEMOUGHE. De Montauban.
PROSPER. Eh î non, je vous dis : un homme de sens, un homme d'esprit, un homme qui a parcouru le monde. «.
TROUSSEMOUGHE, chantonnaDt. Courtisant labrune etla blonde... Ah!... pardon!... ah! pardon!... mais c'est ce diable d'air dé Joconde...
PROSPER. Je me demande comment vous êtes venu prendre une femme à Paris !... Sapristi! moi, tel que vous me voyez, je vais me marier, et je pars pour cela par le chemin de fer dans... (il regarde la pendule.) vlngt-sept minutes; ce qui prouve que je n'ai pas beaucoup de temps à perdre... Mais plutôt que d'épouser une Parisienne, je serais capable...
TROUSSEMOUGHE, avec onctioii. Vous êtes uu bravc homme! (u Id! prend la main.) Mais ce n'est donc pas vous qui avez enlevé ma femme?
PROSPER. On a donc enlevé votre femme?
TROUSSEMOUGHE. Enlevé, non! Mais elle est ici... Comprenez-vous?
PROSPER. Mais elle n'est pas perdue, alors.
TROUSSËiiouGHE. Dcpuis longtemps j'avais des soupçons, j'avais cru remarquer... J'ai r habitude, après mon déjeuner, d'aller fumer sur l'asphalte, histoire de ménager les nerfs ' d'Aménaide... madame Troussemouche n'aime pas la fumée de tabac... Dans les premiers temps, Aménalde me faisait la guerre sur ce que je ne rentrais que pour le dîner... Je me laissais gronder... came faisait même plaisir qu'elle me grondât; vous comprenez?
PROSPER. Parfaitement. (Regardant la pendalfï.) Et cet habit ! et cet habit!
TROUSSEMOUGHE. Ypus dites?...
PROSPER. Rien... je vous écoute.
TROUSSEMOUGHE. Eh bien, mon cher, un beau jour, tous ces reproches, toutes ces plaintes cessent... On trouvait bon que je sortisse têt et que je rentrasse tard... ou allait me cnercher mon chapeau et ma canne pour m'en éviter la peine. Mettez-vous à ma place; voyons, cela ne vous eût-il pas semblé louche ?
PROSPER. Non.
TROUSSEMOUGHE. Vous étcs cucore un bon enfant ! Eh bien, moi, je me suis douté tout de suite qu'il y avait une anguille sous roche.
PROSPER. Et cette anguille?
TROUSSEMOUGHE. Dounez-mol donc le temps.
PROSPER, à part. Le temps !... le temps !... mais il cotipt, mab il vole!... Et ce brigand de domestique, où est-^il ?
sciNS IX. 13
TROUSSEMoucHE. J'avais martel en tôte!... je voulus savoir à quoi m'en tenir«.« II est des gens qui«.. moi, j'aime mieux savuir, c'est mon caractère... J'allai me poster, hier, dans un petit café à <|uelques pas de mon domicile, bien résolu à n'en pas quitter jusqu'au soir...
PROSPER. Et cet habit ! et cet habit !
'TROUSSEMOUCHE. Ma factiou ne fut pas longue; au bout d'un quart d'heure, j'aperçois Aménaide en falbalas se diriger vers la station voisine et monter dans une citadine. Je saute sur ma canne, mon chapeau, et Je me précipite vers la poiie. Mais, tonnerre! je me sens arrêté par mes basques : c'était le garçon qui me faisait remarquer que je m'en allais sans payer. Je jette cinquante centimes à l'animal, et je me prcnns à courir sans attendre ma monnaie... Mais bahl la maudite citadine avait déjà disparu. Où allait- elle?...
PROSPER. Ah ! voilà... où allait-elle ?
TROUSSEMOUCHE. Mais elle ne reculait que pour mieux sauter la malheureuse!.. Aujourd'hui, je me suis tapi moi-même dans un véhicule, et, caché derrière les stores, je n'ai pas quitté des yeux la porte de ma maison... Ma patiepce devait être récompensée... Aménaide, l'infâme Aménaide. en sortait bientôt, vêtue comme une châ^, et elle recommença son manège de la veille... Ah I pour lors... (Sotre le garçon qae Prosper âTait envoyé chez le tailleur.)
PROSPER. Ënliri! '