‹ M. Renan hier et aujourd'huiChapitre 1 sur 20 · M^^ L'ARCHEVÊQUE DE ROUEN · texte numérisé non relu

M^^ L'ARCHEVÊQUE DE ROUEN

A M. Vahbé Cognât, curé de Notre-Dame des Champs.

Mon cher Abbé,

Le succès qu'a obtenu la première édition de votre livre ne surprend aucun de ceux qui l'ont lu. Il vous appartenait plus au'à tout autre de restituer ses véritables couleurs au tableau que M. Renan a tracé de sa jeunesse, puisque, ayant été son compagnon d'humanités, vous l'êtes demeuré de ses études cléricales, et que, longtemps après sa défection, vous l'avez suivi, dans les rangs ennemis, de ce regard triste et tendre qui est le suprême appel de l'amitié déçue. Même en rétablissant aujourd'hui, trait pour trait, la réalité défigurée dans ses Souvenirs, en opposant à votre adversaire de constantes et nécessaires contradictions, vous sentez encore pour lui quelques mouvements de cette affection intime que le devoir vous imposa de rompre, mais qu'aucune offense n'eût pu déraciner.

Triste destinée de cet homme, capable d'inspirer de tels attachements et de s'en montrer si peu digne! Étrange nature, toute de contrastes : la hardiesse pour assaillir et la promptitude à se dérober; nulle constance à soi-même, mais d'incessantes métamorphoses qui le rendent aussi séduisant à approcher, qu'impossible à saisir; l'excès de la jactance sous une modestie feinte; des visées am^bitieuses, de hautes aspirations, des rêves sans bornes, resserrés dans l'égoïsme étroit, amoindris par une fatuité impudente à force d'être ingénue.

Gomment un esprit si vain eùt-il négligé la parure du style? Il a fait plus que de s'en orner, il s'y est enseveli. Ses écrits, plus précieux qu'élégants, assemblage de phrases et de pensées, sans autre lien que la continuité du paradoxe, fatiguent plus qu'ils n'éveillent l'attention; on se lasse à chercher sous les voiles flottants de l'image les contours d'une idée précise. Pareille aux ombres évoquées par les magiciens antiques, la vérité qu'il « adore » n'est qu'un fantôme.

M. Renan a porté son propre anathème : « Malheur au vague, mieux vaut le faux. » Hélas! de l'un et de l'autre ses œuvres sont remplies, et leur caractère ne justifie que trop cette préférence donnée à l'erreur. A quoi s'efforce-t-il depuis tant d'années, sinon à obscurcir le jour qui l'éblouit ? « Qu'est-ce que la vérité? » disait Pilate à Jésus prisonnier. Puis, craignant une réponse à sa confusion, il sortait sans l'attendre. La réponse, M. Renan la connaît; elle l'obsède. « Je suis un prêtre manqué, » avoue-t-il, confessant par là que c'est liii qui s'est refusé à la lumière, non la lumière qui lui a fait défaut. Il en sent tellement l'empire, il en redoute si fort le succès, que, par une prudence unique et lamentable, il s'est prémuni contre le triomphe de la vérité dans son cœur, sans prendre garde qu'en voulant s'en garantir, il l'annonce. Cependant, vous qui savez de Dieu les miséricordes infinies, vous demeurez en attente. Si votre main n'hésite pas à démasquer le séducteur, si votre plume, avec autant de force que de justesse, perce les erreurs dont ses Souvenirs sont tissus, c'est le soin des âmes qui vous conduit; ni le zèle ne vous égare, ni l'espérance ne vous quitte. Vous invoquez celui qui souffrit le renoncement de Pierre, qui pria pour ses bourreaux et qui eût pardonné à Judas, si Judas ne s'était mis à couvert de la divine pitié. Je bénis votre œuvre et m'associe à vos vœux, en vous renouvelant l'assurance de ma sincère affection.

7 Léon, archevêque de Rouen.

Rouen, le 10 février 1886.

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