CHAPITRE IX
Post-scriptum. Le Prêtre de Ncmi. — I. Objet, but et lonnc de ce dialogue philosopliiqne. — II. Le Dieu du prêtre de Nenii. Sa religion. — \i sacrifice, ni prière. — Materna, Virr/inius et Virginia. — III. Morale du prêtre de Némi. — Hante et basse moralité. — Le devoir. — Son obligation n'est ni certaine, ni pour tous. — II n'a pas do sanction. — IV. Résultat de la religion et de la morale du prêtre de Némi. — Prétention de M. Renan à être l'apôtre de la vraie morale et l'apologiste de la vraie religion. — V. Conclusion. — ÎM. Renan et ses écrits.
Au moment où se terminait l'impression d'une nouvelle édition de cette étude sur M. Renan, a paru, précédé de la réclame aux cent voix, ie Prêtre de Némi. Quel est ce prêtre? quel est son Dieu, son dogme, sa morale et son culte? J'ai voulu m'en enquérir par un scrupule de conscience. Je serais vraiment malheureux de prêter à M. Renan des doctrines qui ne seraient pas l'expression exacte de sa dernière pensée.
Je me suis donc empressé de lire son nouvel opuscule qui fait suite, comme Caliban et l'Eau de Joiœence, à ses Dialogues philosophiques. Cette
lecture ne m'a rien appris de nouveau sur la manière de penser et d'écrire de l'auteur. Anlistius Renan est toujours un incomparable prestidigitateur, mais il n'y a pas une muscade de plus dans son gobelet. Il arrive à l'âge où l'on se répète.
Voici le sujet de ce drame philosophique. M. R.enan nous transporte à Albe-la-Longue, près du lac de Némi, aux premiers temps de la fondation de Rome. Cette Albe, bien entendu, est une Albe de fantaisie, qui ressemble beaucoup à Paris; il ne s'agit pas de ressusciter une époque, mais d'exposer des idées. Strabon raconte qu'il existait sur les bords du lac de Némi un temple de Diane, très vénéré, dont le prêtre devait, pour être légitime, avoir tué de sa main son prédécesseur. M. Renan s'est emparé de ce récit. Il suppose qu'un sage, nommé Antistius, a aboli ce rit sanglant et qu'il s'est fait nommer prêtre par le suffrage populaire. Antistius est un prêtre libéral de l'an I" de Rome. Son libéralisme est aussi radical que préhistorique. 11 ne croit ni aux dieux ni à Dieu, ni aux sacrifices ni à la prière. Epurateur sans merci, il dégage la religion de la vieille rouille du surnaturel et n'y veut que les purs éléments du laïcisme. Antistius a cependant un symbole : il croit au divin, à l'idéal, à la raison et à l'amour. C'est à faire triompher le culte de ce Dieu myrionyme sur les ruines du polythéisme et du monothéisme qu'il déploie son zèle sacerdotal. Le résultat en est la ruine d'Albe et la mort violente de l'apôtre réformateur. Tel est l'objet du drame.
Antistius tient le rôle principal; autour de lui se groupent divers personnages. La sibylle Carmenta; Métius, chef des patriciens; Libéralis, chef de la bourgeoisie éclairée; Céthégus, chef des démagogues; Titius et Voltinius, citoyens modérés et sensés; Dolabella, fanatique, etc., etc., représentent « l'égoïsme des grands, la sottise du peuple, l'impuissance des gens d'esprit, l'infamie du sacerdoce mensonger, la faiblesse du sacerdoce libéral, les faciles déceptions du patriotisme, les illusions du libéralisme, la bassesse incurable des vilaines gens ».
Ce n'est pas un petit labeur, même quand il parle en son propre nom et sans interlocuteur, de saisir complètement la pensée de M. Renan. Combien la difficulté ne s'aggrave-t-elle pas, lorsque les opinions qu'il exprime deviennent des personnages? Si ces personnages se contredisent, celui qui les fait parler ne peut-il pas invoquer, à sa décharge, la variété des points de vue parmi les hommes? Et si l'on essaye de le rendre solidaire de ce que ses acteurs débitent, n'a-t-il pas la ressource de répondre qu'il n'est qu'un metteur en scène, et d'invoquer pour se défendre l'exemple de Platon?
Peut-être peut-on croire que cette considération n'a pas été sans influence sur le choix que M. Renan a fait du dialogue pour exposer les idées contradictoires que contiennent les différents lobes de son cerveau ; c'est du moins la conviction de l'un des critiques les plus bienveillants du Prêtre de Némi.
« Ce genre littéraire, dit M. Paul Bourde (1), convient merseilleuseineut à un écrivain trop riche en opinions. Il lui permet d'en rejeter la responsabilité sur des personnages imaginaires. Il n'est donc point surprenant qu'après l'avoir employé deux fois, M. Renan y revienne encore. A trop prendre à son compte, dans des exposés directs, les théories les plus opposées, il lui est arrivé de lasser quelquesuns de ses admirateurs. En le voyant mettre trop longtemps en pratique son paradoxe, qu'il est bon de posséder trois ou quatre avis sur la même chose pour avoir la chance d'être au moins une fois dans le vrai, quelques-uns ont éprouvé la plus cruelle des humiliations; ils ont soupçonné le maître de se jouer parfois d'eux. Il y a eu des révoltes et, chez plusieurs qui restent soumis au charme, des symptômes d'irritation. »
M. Renan est un observateur trop fin pour ne pas s'apercevoir que son étoile commence à pâlir. L'avertissement lui en vient de toute part, depuis les graves rédacteurs du Temps jusqu'aux écrivains fantaisistes du Figaro, depuis M. Francisque Sarcey, qui le définit sans révérence un fumiste, jusqu'à M. Jules Lemaitre, qui met la chose sous le nom (2). Il n'est donc pas surprenant que, sans renoncer à ses idées, il les mette au compte de personnages imaginaires, en reprenant, pour la troisième fois, la forme dramatique.
(1) Le Temps, 18 novembre 1885.
1 2^ Betnie politique et littéraire.
M. Renan allègue, il est \Tai, un motif plus désintéressé de sa préférence pour le dialogue.
(( La forme du dialogue est, dit-il, dans l'état actuel de l'esprit humain, la seule qui, selon moi, puisse convenir à l'exposition des idées philosophiques. Les vérités de cet ordre ne doivent être ni directement niées ni directement affirmées; elles ne sauraient être l'objet de démonstrations. Tout ce qu'on peut, c'est de les présenter par leurs faces diverses, d'en montrer le fort, le faible, la nécessité, l'équivalence. Tous les hauts problèmes de l'humanité sont dans ce cas (1). »
Je ne nie pas que cette forme littéraire ne soit admirablement adaptée au scepticisme. Mais elle n'est pas moins propre à déconcerter la critique, et M. Renan n'est pas homme à négliger cet avantage.
(( 11 n'est pas douteux, remarque-t-il en effet, que cette manière de penser en partie double ne dérange, par moments, les habitudes des lecteurs à demi cultivés. J'ai plus d'une fois éprouvé que la forme du dialogue et du drame philosophique, à côté de grands avantages, a de très réels inconvénients. L'essence du dialogue étant de mettre en jeu des opinions diverses, et l'essence du drame d'opposer des types différents, on est exposé, de la part des critiques qui font leurs extraits un peu à la hâte, à d'étranges malentendus. On se voit objecter à la fois les dires les plus contradictoires. On est responsable
(1) Préface, p. ii et m.
des interlocuteurs qui partent des principes opposés. J'aurais bien mauvaise grâce à me plaindre d'une méthode de critique dont Platon a été la victime (1). »
Oh ! l'habile homme î Le voilà couvert. Le moyen de l'atteindre sans transpercer Platon? Je vais cependant l'essaj^er.
Je n'ai pas la prétention d'avoir un degré de culture qui me donne le dernier mot des fantaisies plus ou moins philosophiques de M-. Renan. Ce dernier mot, il ne l'a pas dit, il, ne le dira jamais luimême. Le mouvement indéfini de sa pensée ne le permet pas mais il n'est pas impossible à un critique, fùt-il à demi cultivé^ de démêler dans son nouveau dialogue, comme dans les deux précédents, la pensée propre au metteur en scène d'avec les opinions des interlocuteurs qu'il fait parler. Ce moyen est fort simple et se réduit à une comparaison entre ce qu'il a dit et répété en son nom dans d'autres écrits et ce qu'il fait dire ici à des personnages imaginaires.
Je vais essayer d'après cette méthode, assurément fort loyale, d'exposer la dernière édition des pensées de M. Renan sur les hauts problèmes de t humanité.
i\) IIAil., p. vu.
Le premier de ces hauts problèmes est incontestablement Dieu et la religion. Qu'en pense lo, prêtre de iVeW.^ Écoutez yVntistius.
« Les dieux sont une injure à Dieu. Être suprême, qui vivifies tout et contiens tout, je m'incline devant toi. Les sombres flots du lac de Némi te célèbrent. Or qu'es-tu? La raison même du monde et l'amour. »
Ces oracles à la Victor Hugo manquent de précision et laissent l'esprit flottant entre des sens contraires, entre le théisme et le panthéisme. Quelle est leur vraie signification? Continuons à écouter Antistius.
« Les dieux sont une injure à Dieu. Dieu sera, à son tour, une injure au divin. Les dieux sont capricieux, égoïstes, bornés. Le Dieu unique qui les absorbera sera trop souvent capricieux, égoïste, borné. On tue des hommes pour les dieux particuliers, nés du malentendu et du contre-sens. On tuera des hommes pour le Dieu unique, sorti d'une première application de la raison. »
Le dieu d'Anlistius commence à sortir du nuage. Il est « l'être suprême qui vivifie tout et contient tout ». Cet être-là ressemble beaucoup au Dieu de Moïse et de saint Paul.
Il est « la raison même du monde et l'amour ».
Je reconnais, à ces traits, le Verbe de saint Jean.
Comment se fait-il que ce Dieu unique, à qui les dieux sont une injure, soit à son tour une injure au divin? De grâce, Antistius, encore un peu de lumière, evolve meniem tuam.
(( J'ai vu que l'homme a besoin de pensées étroites. Il exige un dieu pour lui tout seul. Il s'adjuge l'infini. Il veut pouvoir dire « mon Dieu », se créer un aparté, un univers à deux, où il établit un colloque avec l'absolu de pair à compagnon. Il veut s'entretenir avec l'idéal, comme si l'idéal était quelquun; il veut lui demander ceci, le remercier de cela, croire qu'il y a un être suprême qui s'occupe de lui. Oh! si un jour les imaginations divines changeaient de direction, si les fables que l'on raconte dans les temples prenaient la forme d'une vie humaine censée traverser le monde en faisant le bien, comme on raffolerait de ce jeune dieu ! L'humanité veut un dieu à la fois fini et infini, réel et idéal; elle aime l'idéal, mais elle veut que l'idéal soit personnifié; elle veut un dieu-homme. Elle se satisfera. Innombrables rires des mers, vous n'êtes rien auprès des flots de rêves entassés que l'humanité traversera avant d'arriver à quelque chose qui ressemble à la raison. »
11 le faut reconnaître, Antistius est un voyant d'une force peu commune. Isaïe n'est qu'un aveugle en comparaison de ce prêtre de Diane, de ce contemporain de Romulus, dont le regard a été assez perçant pour lire, à la distance de trois mille ans, la Vie de Jésus, cette « forme d'une vie humaine
censée traverser le monde en faisant le bien », les Apôtres, les E finies cl histoire relhjieuse^ et jusqu'aux Souvenirs d'enfance et de jeunesse, du sage, du critique qui, dans un accès insolite de modestie, s'est nommé lui-même « un prêtre manqué ». C'est là qu'il a vu comment se forment les légendes, comment l'idée du messianisme hébreu a produit la divinité de Jésus et la religion chrétienne. C'est là qu'il a compris que l'expérience et la raison démontrent également que les dieux sont une injure à Dieu, et Dieu, à son tour, une injure au divin. Sans doute, le monothéisme est un progrès sur le polythéisme, car il est « une première application de la raison », qui exige l'unité dans la divinité. Mais le monothéisme n'est pas la religion de l'avenir. Il simplifie le polythéisme, mais il en garde le vice fondamental et tous les inconvénients. Comme les dieux du polythéisme, le Dieu unique est un être personnel, et par conséquent « capricieux, égoïste, borné ». L'action particulière, providentielle, que le vulgaire attribue aux dieux, une théologie prétendue éclairée l'attribue aujourd'hui à Dieu. Et voilà pourquoi on tue des hommes pour le Dieu unique, comme on tuaii des hommes pour les dieux particuliers. Il n'appartient qu'à des esprits étroits de croire que la notion d'un Dieu personnel soit compatible avec l'idée de charité. Sans doute, « le divin est amour comme il est raison », mais à la condition de n'être personne. Si vous en faites quelqu'un, fùt-il mort sur la croix par amour et en priant pour ses bour-
reaux, les hommes s'entre-tueront fatalement pour l'honorer.
D'ailleurs dire de Dieu qu'il est personnel, c'est dire que l'infini est fini, la personne étant une limite de l'être. Le divin, voilà le véritable Dieu. Ce Dieu est la vie, il vi\ifîe tout; il est immense, il contient tout; il est la raison universelle, rien n'est raisonnable et rationnel que par lui ; il est l'amour, en lui les sexes se cherchent et tous les êtres sont frères. Mais il est tout cela à l'état idéal. Il n'a ni conscience de lui-même ni volonté propre, ni action particulière. Il n'entend pas, ne parle pas et ne gouverne rien.
Ce Dieu épuré, éthéré, volatilisé ne comporte pas un culte plus réel, plus concret, plus solide que lui, et le sacerdoce d'Antistius ressemble fort à celui d'un « prêtre manqué ». « Non, non, dit-il aux dévots de Diane, Dieu n'agit pas plus que les dieux par des volontés particulières. Le prier est inutile. Homme aveugle, tu te figures la Divinité comme un juge qu'on corrompt ou qu'on gagne en l'importunant. Tu t'imagines que la raison éternelle se laissera prendre à tes supplications. Mais ces supplications, si Dieu pouvait les entendre, son premier devoir serait de t'en punir, comme le premier devoir d'un juge est d'expulser de chez lui le plaideur qui vient, par des sollicitations ou des présents, le gagner à sa cause. Tais-toi, vil intéressé. Adore l'ordre éternel et tâche d'y conformer ta vie. »
<( Toujours plus haut! toujours plus haut! coupe sacrée de Némi,'tu auras éternellement des adora-
leurs. Mais maintenant on te souille par le sang, un jour l'homme ne mêlera à tes flots sombres que ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte, l'eau du cœur. Joie infinie! oh! qu'il est doux de pleurer ! »
On voit qu'Antistius, en sa quaUté de voyant, a lu le sermon sur la montagne : Bienheureux ceux qui pleurent. Il n'est pas sur qu'il comprenne cette maxime évangéhque. Mais il est. certain que, par ce goût des larmes, il se sépare de M. Renan. Qui ne sait que M. Renan est gai, toujours gai et ne s'en cache pas? Il n'écrit pas un livre, il ne prononce pas un discours au Collège de France, à l'Académie, mais surtout à table, sans affirmer sa gaieté. Tout récemment encore, le 18 août dernier, parlant d'un Renan torpilleur et d'un Renan taupier, M. Renan le jjenseur reprenait son refrain et s'écriait, le verre en main : « Moi aussi, j'ai détruit quelques bêtes sou- « terraines assez malfaisantes. J'ai été un bon torpil- « leur à ma manière; j'ai donné quelques secousses « électriques à des gens qui auraient mieux aimé « dormir. Je n'ai pas manqué à la tradition des « bonnes gens de Gaëlo.
« Voilà pourquoi, bien que fatigué de corps avant « l'âge, j'ai gardé jusqu'à la vieillesse une gaieté « d'enfant, comme les marins, une facilité étrange « à me contenter... Je ne me plains que d'une seule « chose, c'est d'être vieux dix ans trop tôt (1). »
(1) Le Temps^ du 20 août 1885.
Antistius n'a pas cette gaieté, et ne prend aucun plaisir à détruire les bêtes souterraines, quelque malfaisantes qu'il les juge. Il pousse la douceur et le dégoût de la vie jusqu'à préférer en être la victime que le torpilleur. Sur ce point, il n'a pas l'ombre de ressemblance avec M. Renan. Mais là où il n'en est que le sosie, c'est en théologie et en religion. Le Dieu d'Antistius et le Dieu de M. Renan ne sont qu'un seul et même Dieu. Ce Dieu-là nous le connaissons de reste. C'est la vaine idole de Spinosa, d'Hegel, voiie d'Epicure, de tous les penseurs ou non, qui mettent leur orgueil à se composer un clivm à soi, ou trouvent leur intérêt à se passer d'un Dieu trop gênant. Cette idole, qu'elle s'appelle univers, raison des choses, idéal, infini, ne fait que nombre avec les faux dieux du polythéisme. Ce n'est pas et ce ne sera jamais le vrai Dieu, le Dieu de l'humanité qui veut en effet et avec raison, un Dieu vivant, un Dieu infini en ses perfections et cependant personnel, un Dieu tout enseuible irléal et réel, père, providence, rémunérateur infaillible et incorruptible, justice souveraine, rendant tôt ou tard à chacun selon ses œuvres.
« Pensées étroites! disent à l'unisson Antistius et M. Renan. Innombrables rires des mers, vous n'êtes rien auprès des rêves entassés que l'humanité traversera avant d'arriver à quelque chose qui ressemble à la raison. »
Où est ici le rêve ou plutôt le délire? Quoi! l'humanité rêve quand elle croit à l'existence d'un
Dieu vivant et bon qui s'occupe d'elle; quand elle le prie, comme son souverain maître et son père; quand elle lui rend grâces, comme à son bienfaiteur; quand elle lui dit : mon Dieu ! Et M. Renan ne rêve pas quand il se forge un Dieu purement idéal, qui n'a de réalité que dans la réalité de l'univers, qui est tout et n'est personne, qui est la raison de tout et ne sait rien, qui ne voit rien, n'entend rien, qui est le principe de l'amour et n'aime pas ; assemblage monstrueux de contradictions, auquel l'humanité ne peut se prendre ni par l'esprit ni par le cœur, ni pendant sa vie ni après sa mort, et qu'elle ne peut invoquer qu'en s'écriant : « 0 Univers, ô raison des choses, je sens qu'en cherchant le bien et le vrai, que je ne trouverai jamais, je travaille pour toi ! » M. Renan ne rêve pas quand il se dit lui-même en pleine possession de la raison et ne laisse à l'humanité, comme s'il n'en était pas, d'autre perspective que de rêver indéfiniment « avant d'arriver à quelque chose qui ressemble à la raison ». Si le rêve porté jusqu'au délire n'est pas là, où le trouver?
Tel Dieu, tel culte, telle religion. Le prêtre de Némi, ayant adopté le Dieu de M. Renan, devait logiquement en adopter la religion qu'il considère, dit plaisamment un critique, « comme une Estelle parée de genêt fleuri dont il serait le Némorin parfumé d'iris ». Cette pauvre Materna, qui vient au temple les mains chargées d'offrandes, pour obtenir la guérison de son fils mourant, n'est qu'une intrigante égoïste qui manque absolument du sens reli-
gieux. Aussi s'attire-t-elle cette dure réprimande du doux Antistius : « Garde tes offrandes ou partage-les avec de plus pauvres que toi. Oscs-tu croire que la divinité dérange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu peux lui faire? »
Mais, après cette mère impie, voici venir de vrais adorateurs, Virginius et Virginia. Jugez donc : Virginius et Virginia sont deux enfants qui, « en gardant leurs troupeaux côte à côte sur les penchants du Lucrétile, se sont pris d'amour l'un pour l'autre » , et apportent cet amour, avec deux colombes, à l'autel de Diane, la vierge obstinée^ afin d'en obtenir quelque augure favorable à leur union.
Oh! ceux-là sont les bienvenus. Voilà les vrais fidèles d' Antistius, et en les voyant venir, la main dans la main et le cœur dans le cœur, son enthousiasme ne connaît pas de bornes.
« Enfants, enfants, c'est pour vous que ce temple a été fait; entrez jusqu'au fond du sanctuaire; sacrés enchantements de la nature, amour qui les résume tous, vous êtes la voix infaillible, la preuve qui ne trompe pas. Oui, c'est un Dieu caché que celui qu'il faut croire. Honte à qui sourit de ces mystères î Honte à qui tient pour impur l'acte suprême où l'homme le plus vulgaire et le plus coupable arrive à être jugé digne de continuer l'esprit de l'humanité. 0 mère des Énéades, volupté des hommes et des dieux, couve ces deux œufs de cygne, ces deux enfants qui se sont réservé leurs premiers baisers... »
Les deux enfants sont naturellement aux anges,
et Virginius, qui racontait tout à l'heure leur virginité en termes à faire rougir les héroïnes de M. Zola, s'écrie transporté de reconnaissance : « Oh ! le bon prêtre ! Celui-là sera sûrement notre prêtre pour toujours. Si tous les prêtres étaient ainsi, ce seraient des pères, des directeurs de l'humanité. »
Je le crois bien, et sans se donner beaucoup de peine ni se faire beaucoup d'ennemis.
Ajoutez la critique à l'amour, et vous aurez toute la religion d'Antistius et de M. Renan. Quant au sacrifice et à la prière, en quoi le genre humain a vu jusqu'à ce jour l'essence même de la religion, il n'en faut pas parler. « La multitude des victimes ne donne pas la sagesse à la nation, qui ne trouve pas la sagesse dans ses entrailles », dit sentencieusement Antistius, et il ajoute : « Garde tes offrandes ou partage-les avec plus pauvre que toi. » C'est le mot de Judas à Marie-Madeleine, et c'est logique quand on a pour Dieu l'idéal. L'offrande et le sacrifice impliquent un hommage à un être supérieur, réel et vivant, pouvant et voulant être favorable à ceux qui l'implorent. Le divin^ à qui le Dieu unique est une injure, n'est rien de tout cela. Il ne s'occupe pas dé l'homme et n'a que faire de ses hommages. Il est Tin sourd-muet de naissance qui n'entend ni ne répond. Et il est fort heureux qu'il n'entende pas les supplications des hommes, car sa réponse obligée serait un coup de foudre réduisant en poudre les vils intéressés qui cherchent par leurs prières ou
leurs présents à corrompre sa justice. Ainsi la prière n'est pas seulement inutile, elle est un attentat contre la majesté de l'ordre éternel. Conclusion : « Soyez désormais les fidèles du seul culte véritable, celui de la justice et de la raison. » Et si cela ne suffit pas pour donner satisfaction au sentiment religieux, « il faut se composer un petit monde divin à soi, se tailler un vêtement dans l'infini; il faut pouvoir dire mon infini^ comme les simples disent mon Dieu. Virginius et Virginia le font bien. Pauvres enfants! ce sont eux peut-être qui réalisent le mieux par l'amour le difficile problème de s'approprier Dieu. » Voilà tout. Antistius ne nous apprend rien sur Dieu et sur la religion qui ne soit conforme à ce que nous en a révélé M. Renan. Les deux maîtres n'en font qu'un. Passons à la morale.
M. Renan nous a dit quelle était sa morale, je dis mieux ses morales; car, on le sait, il en a deux de rechange, l'une pour les jmrties cultivées de l'humanité, l'autre pour les parties simples. Ces deux morales se retrouvent dans le drame du Prêtre de Némi., mais avec des interprètes différents. Antistius tient le rôle de la première que M. Renan paraît définitivement adopter pour son propre compte. Le rôle de la seconde est confié à un homme d'église,
Ganéo, « le vil coquin », et au chef des patriciens, Métius, « l'aristocrate méchant et habile qui se moque de l'humanité ». Je ne sais si l'intention qui a présidé à la distribution de ces rôles est méchante^ à coup sur elle est habile. M. Renan appartient aux parties cultivées de l'humanité ; mais il se dit démocrate et tient à le prouver. La démocratie anticléricale serait bien rancunière, si après Ganéo et Métius elle ne lui pardonnait pas son Caliban. Dans tous les cas, Métius l'aristocrate est d'accord, du moins sur un point, avec M. Renan le démocrate : il admet, lui aussi, deux morales, et, rencontre merveilleuse, il les définit à peu près dans les mêmes termes que M. Renan. « Chacun n'est obligé que dans la mesure de lumière qui lui a été octroyée. Le noble seul est tenu à l'intelligence et à la vertu. Le peuple a le droit d'être immoral. Je dis plus : la garantie de notre liberté, c'est l'immoralité joyeuse du peuple. Il faut que le peuple s'amuse, chante, boive, danse, pendant ce temps-là nous sommes libres. » Ces paroles sont de Métius.
« Les hommes vertueux trouvent leur récompense dans la vertu même, ceux qui ne le sont pas dans le plaisir... La vertu rigoureusement correcte est une aristocratie; tout le monde nij est pas également tenu. Celui qui a reçu le privilège de la noblesse intellectuelle et morale y est obligé ; mais la bonne vieille morale gauloise n'impose pas les mêmes obligations à tous : la bonté, le courage et la gaieté, la confiance dans le Dieu des bonnes gens, suffisent
pour être sauvé. 11 faut que les masses s'amusent. Les sociétés de tempérance reposent sur d'excellentes intentions, mais sur un malentendu... Au lieu de supprimer l'ivresse, ne vaudrait-il pas mieux essayer de la rendre douce, aimable, accompagnée de sentiments moraux? Il y a tant d'hommes pour lesquels l'heure de l'ivresse est, après l'heure de l'amour, le moment où ils sont les meilleurs. »
M. Renan écrivait et signait cela de son propre nom et sous sa propre responsabilité dans le Journal des Débats, le 30 septembre et le 7 octobre 1884. Aurait-il, depuis un an, modifié sa théorie des deux morales et abandonné définitivement la morale des masses ou des parties simples de l'humanité? On pourrait le croire à voir, dans la préface de son nouveau drame, quelle chaleur il met à flétrir la doctrine de Ganéo, « le vil coquin », qui, malgré sa scélératesse, « sera pardonné avant Métius », encore plus scélérat que lui. Je n'ose cependant rien affirmer de sa vraie pensée. Un écrivain, que « la vue claire d'une vérité n'empêche pas, tout de suite après, de voir avec la même clarté la vérité contraire, et qui a pour maxime qu'il faut un peu se garer des hommes et observer, à l'égard du monde où l'on vit, un système de précautions assez complet», n'est pas, on en conviendra, un homme facile à saisir et surtout à fixer. L'opinion du jour ne garantit pas celle du lendemain. Avec M. Renan, on ne peut faire que du provisoire.
Le provisoire d'aujourd'hui est donc qu'il lâche
Ganéo et Métius, et que, en morale comme en théologie, Antistius seul est son représentant accrédité. Quelle est donc la morale d' Antistius?
Antistius est prêtre. Comme M. Renan, il a dit son Domiims pars. Ce serment, il veut le tenir. « Moi qui suis prêtre, dit-il, je le suis pour toujours. eT'ai le droit, j'ai le devoir même de faire faire à la religion tous les progrès qui sont possibles sans la détruire. Mais je ne dois pas cesser d'être prêtre. On ne verra pas Antistius dans un autre rôle que celui de maître des choses sacrées. » Pour lui, le progrès de la religion consiste en ce que les dieux ne fassent plus injure à Dieu et Dieu, au divin. Il veut pour la morale le même progrès. Les polythéistes rattachent la morale aux dieux, les monothéistes à Dieu. La pure morale est indépendante des dieux et de Dieu, qui sont « capricieux, égoïstes, bornés » . Elle a sa source et son inspiration sacrée dans l'idéal et le divin, et son ressort dans la foi des âmes nobles à cet idéal et à ce divin. Première épuration et premier progrès.
La seconde épuration et le second progrès consistent à séparer la morale de toutes les scories de l'égoïsme. La haute moralité exclut la certitude de la récompense. « J'ai servi le bien, voilà tout ce dont je suis sur. Cette seule idée rend l'homme divin; elle l'inspire, elle met l'infini en lui. » M. Renan, commentant et expliquant cet oracle de son Antistius, ajoute : « Nous n'estimons ainsi la haute moralité que si elle a traversé le doute ; nous
ne voulons nous décider pour le bien qu'après nous être faits contre lui les avocats du mal. Nous consentons à nous soumettre à l'impératif du devoir, mais à la condition qu'il soit bien entendu que nous voyons la faiblesse des arguments qui l'appuient. Aucune jeune fille de bonne race n'est chaste en vertu d'une théorie. De même aucun homme courageux ne court à la mort, mù par un raisonnement. Nous faisons le bien sans être sûrs qu'en le faisant nous ne sommes pas dupes; et saurions-nous de science certaine que nous le sommes, nous ferions le bien tout de même. Ces milliers d'êtres, que l'univers immole à ses fins, marchent bravement à l'autel. Le philosophe qui voit le plus clairement la vanité de toute chose est capable d'être un parfait honnête homme et même, à son jour, un héros. »
Ces rêveries, que M. Renan qualifie de haute moralité, peuvent se réduire à ces propositions :
1. La croyance en un Dieu personnel non seulement n'est pas utile à la morale, mais elle en est la corruption et la ruine, parce qu'elle donne à la vertu une sanction qui tue le mérite.
2. Le désir du bonheur inné à tous les hommes est un désir immoral, inconciliable avec la vraie vertu; et chercher son bonheur personnel dans la pratique du bien n'est que lâcheté et égoïsme.
3. La certitude du devoir est aussi contraire à la vraie moralité que la certitude de la récompense de la vertu, parce que l'une comme l'autre tue le mérite. Aussi, loin d'être un obstacle à l'honnêteté et
même à l'héroïsme, le scepticisme en est la meilleure condition.
Je crois ne rien exagérer en réduisant à ces termes la morale que M. Renan nous offre, par l'apostolat d'Antistius, comme une épuration de la morale évangélique !
Cette morale de l'idéal eut peu de succès, je l'ai dit,à Albe-la-Longue, et tout cet apostolat d'Antistius se termine par sa mort violente et par la ruine des Albains. Sauf Virginius et Virginia et la sibylle Carmenta qui lui restent fidèles par des motifs tirés d'ailleurs que de l'idéal, tous les autres l'abandonnent comme un prêtre apostat, un mauvais citoyen, un rêveur creux, un utopiste aussi dangereux pour la religion que pour l'État. Libéralis lui-même, le bourgeois sensé, bienveillant et pratique, lui adresse cet avertissement sévère : « Les gens de ta sorte se croient en règle envers la société, quand, après avoir détruit dans la conscience humaine les mobiles ordinaires du bien, ils croient pouvoir se rendre le témoignage de n'avoir laissé aux hommes que de bons exemples de vie. Prends garde que ta sécurité à l'égard des dieux ne soit trompeuse. »
En présence de ces résultats et de la mort qui le menace, Antistius est saisi d'un doute terrible : « Voilà ce que l'on gagne à servir la justice et la raison... Il est clair que je me perds. Oh! si c'était
au profit de quelqu'un ou de quelque chose!... Mais je ne vois devant moi qu'une terre ingrate et un ciel morne. 0 foi, espérance, pourquoi m'avez-vous abandonné? »
Il se prend, au souvenir de sa jeunesse cléricale, à regretter les croyances qu'il a depuis abjurées. (( Erreurs, chimères du passé, quand d'abord je vous dis adieu, ce fut sans regret. Le sentiment de la délivrance ne laissait place en moi à aucun autre sentiment. Le vide à côté de vous me paraissait la vie. Puis j'ai vu que l'homme a besoin de pensées étroites... »
« Impossible de sortir de ce triple postulat de la vie morale : Dieu, justice, immortalité ! La vertu n'a pas besoin de la justice des hommes; mais elle ne peut se passer d'un témoin céleste, qui lui dise : « Courage! Courage! > Mort que je vois venir, que j'appelle et que j'embrasse, je voudrais au moins que tu fusses utile à quelque chose, fût-ce aux confins de l'infini... »
Antistius n'a pas même cette espérance lointaine, et il arrive à voir qu'il a fait, avec ses bonnes intentions d'épurer la religion et la morale, plus de mal que de bien, et qu'il a porté préjudice à la patrie, laquelle repose nécessairement sur ce triple postulat de la vie morale : Dieu, justice, immortaUté. « 0 umière, s'écrie-t-il, qui m'a induit à t' aimer, sois maudite. Tu m'as trahi. Je voulais améliorer l'homme; je l'ai perverti... Mon expiation sera qu'ils me tuent. »
M. Renan reconnaît que son cas a quelque analogie avec celui d'Antistius. Comme lui, il travaille à « corriger une vieille religion absurde »; comme lui, il ne voit pas la nécessité de maintenir « le triple postulat : Dieu, justice, immortalité », de la vieille et étroite morale; comme lui, enfin, il met son devoir .et sa bonne volonté à se dévouer aux fins inconnues de l'univers, avec d'autant plus de désintéressement qu'il n'est pas sûr qu'en faisant tout cela il n'est pas dupe.
Mais s'il ressemble à Antistius, il en diffère sur un point essentiel. « Je ne suis pas un prêtre, ditil; je suis un penseur; comme tel, je dois tout voir. »
Et voici ce qu'il a vu.
Quoiqu'ils ne soient sûrs de rien, « ces milliers d'êtres que l'univers imïnole à ses fins marchent bravement à l'autel. Le philosophe qui voit le plus clairement la vanité de toute chose est capable d'être un parfait honnête homme et même, à son jour, un héros ». Il n'est donc pas nécessaire, pour pratiquer le bien jusqu'à l'héroïsme, de croire à un Dieu personnel, à l'immortalité d'outre-tombe et, encore moins, au triomphe de la justice ici-bas.
« Voilà comment il se fait qu'après tant de désillusions, l'appétit du bien, la soif d'une conscience de plus en plus étendue, ne s'éteignent jamais dans l'humanité. Antistius renaîtra éternellement pour échouer éternellement, et, en définitive, il se trouvera que la totalité de ses échecs vaudra une victoire. Laissez ce doux rêveur finir tristement, se
renier lui-même, demander pardon à Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un jour, à un point donné du temps et de l'espace, ce qu'il a voulu se réalisera... Je crois, avec la sibylle, que la justice régnera sinon sur cette planète, au moins dans l'univers, et que l'homme vertueux se trouvera finalement avoir été le bien inspiré. »
M. Renan ne regrette donc rien, et il n'est pas plus disposé à finir qu'il ne l'est à vivre tristement. Il n'est pas homme non plus à méconnaître le bien qu'il a fait et à en demander pardon à Dieu et aux hommes, Les services qu'il a rendus aux croyances morale«5 et religieuses sont les plus grandes de ce siècle et de tous les siècles. Entendez-le.
« Dans cette grande crise que l'avènement de l'esprit positif fait subir de nos jours aux croyances morales, j'ai défendu plutôt qu'amoindri la part de l'idéal. Je n'ai pas été de ces esprits timides qui croient que la vérité a besoin de pénombre et que l'infini craint le grand air. J'ai tout critiqué, et, quoi qu'on en dise, j'ai tout maintenu. J'ai rendu plus de services au bien en ne dissimulant rien de la réalité, qu'en enveloppant ma pensée de ces voiles hypocrites qui ne trompent personne. Notre critique a plus fait pour la conservation de la religion que toutes les apologies. Nous avons trouvé à Dieu un riche écrin de synonymes. Si nos raisons de croire aux réparations d'outre-tombe peuvent sembler frêles, celles d'autrefois étaient-elles beaucoup plus fortes? Teste David ciim sibylla! Des
siècles ont cru à la résui-reclion sur le témoignage de David et de la sibylle. Vraiment nos raisons valent bien celles-là. » ,
11 y a dans tout cela des choses que je comprends peu, et d'autres que je ne comprends pas du tout. Je comprends peu, par exemple, une vérité ayant besoin de pénombre; et moins encore un i?ifmi craignant le grand air. Je ne comprends pas du tout comment, après avoir fait éternellement plus de mal que de bien, Antistius se trouvera finalement avoir fait plus de bien que de mal, comment la totalité de ses échecs éternels équivaudra à une victoire, et comment les sages étant toujours vaincus, la sagesse n'en triomphera pas moins; comment enfin c'est tout maintenir que tout critiquer.
Il y a là un jeu d'esprit qui dépasse la compréhension du mien. Peut-être cela tient-il à ce que je suis prêtre et que le prêtre n'a pas, comme le penseur, la faculté de tout voir.
Probablement aussi c'est parce que je suis un prêtre et non un penseur que la critique de M. Renan ne me paraît pas « avoir plus fait pour la conservation de la religion que toutes les apologies ». Je sais bien qu'il « a trouvé à Dieu un riche écrin de synonymes ». Mais il n'a pas été le premier à faire cette trouvaille. Ses ancêtres les polythéistes ont trouvé un écrin de noms divins beaucoup plus riche encore.
De plus, je trouve que M. Renan, assez semblable en cela aux enfants et aux avares, donne d'une main et retire de l'autre. Il donne à Dieu les noms
sans compter, mais il lui ôte ce que les hommes ont toujours entendu et mis sous ces noms. Ainsi Dieu est VÉtre suprême^ mais il n'est personne ; il vivifie tout, mais il ne vit pas d'une vie propre; il est la raison même du monde, mais il n'a pas de raison à soi ; il est V amour, mais il n'aime pas ; il est la vertu, mais il ne la pratique pas et ne la récompense ni en ce monde ni en l'autre; il est X ordre éternel, mais il n'ordonne rien et ne gouverne rien. En un mot, il est Vidéal, et par conséquent n'est pas un être réel. L'homme ne peut donc s'entretenir avec lui, le remercier de ceci, lui demander cela, croire qu'il s'occupe des choses et des êtres d'ici-bas, qu'il prête l'oreille et se laisse prendre aux supplications des pauvres mortels.
Comment nier après cela les services rendus à la religion par une critique qui lui donne pour objet un Dieu pareil, et ne pas reconnaître que cette critique (( a plus fait pour la conservation de la religion que toutes les apologies? »
C'est de la même façon et avec la même efficacité que M. Renan s'est fait et se montre le champion des croyances morales. Dans cette grande crise que l'avènement de l'esprit positif leur fait subir de nos jours, il a défendu plutôt qu'amoindri la part de l'idéal. Or l'idéal remplace avantageusement les bases fragiles de la vieille morale : Dieu, la conscience, l'immortalité. Avec la haute doctrine de l'idéal. Dieu n'est plus le principe, le témoin et le juge des actes de vertu, la conscience n'en fait plus
une obligation certaine, l'immortalité ne garantit plus au vertueux sa récompense, au prévaricateur sa punition. Mais la vertu n'est pas compatible avec les motifs d'intérêt ou de vanité qui la déshonorent et tuent le mérite; elle n'est pas le résultat d'une théorie morale qui donne la certitude qu'en la pratiquant on ne fait pas métier de dupe. « Aucune mère n'a besoin d'un système de philosophie pour aimer son enfant. Aucune jeune fille de bonne race n'est chaste parce qu'elle croit en Dieu, qu'elle cx^aint son regard et son jugement. Faire le bien sans savoir si l'on n'est pas dupe et même en sachant de science certaine que l'on est dupe, voilà la vraie vertu, la vertu des belles âmes, la vertu pme et idéale qui constitue la haute moralité. »
On n'attend pas de moi que je réfute ces sophismes et ces prétentions d'un écrivain qui, ayant toujours le moi dans la bouche ou sous sa plume, demande à l'homme la pratique de la vertu et le sacrifice de lui-même sans retour sur son propre bonheur et sans la certitude que sa vertu et le sacrifice de sa vie ne sont pas duperies, bonnes tout au plus aux fins inconnues d'un univers impersonnel; qui affirme, contre tous les documents de l'histoire, que des siècles entiers ont cru à la résurrection sur le témoignage unique de David et de la sibylle; qui enfin se glorifie d'avoir, par cette théorie de l'idéal, détruisant dans la conscience humaine tous les mobiles ordinaires du bien, efficacement lutté contre les envahissements du matérialisme,
Ce serait perdre son temps et sa peine, que de recommencer une pareille tâche. Personne ne s'y trompe, pas même ses amis et ses admirateurs. « Antistius, au fond, dit l'un d'entre eux, n'est-ce pas le penseur des Dialogues philosophiques? Et, plus fortement que par son exemple, montrera-t-on jamais que le philosophe pour qui la vertu est probablement une duperie, à laquelle il faut pourtant se tenir tout de même comme à une sorte d'élégance aristocratique, est incapable de donner au commun des hommes la certitude morale, le pain de la vie dont ils ont besoin (1). »
Je conclus par une réflexion que m'inspire la prétention de M. Renan à unir en lui deux rôles absolument contradictoires, prétention d'ailleurs qui ne lui est pas particulière. Sa critique a tout mis en question, et elle aboutit à cette conclusion qu'il confirme]et renouvelle dans la préface de son Prêtre de Némi. « Les vérités de l'ordre philosophique et moral ne doivent être ni directement niées ni directement affirmées; elles ne sauraient être l! objet de démonstrations... Tous les hauts problèmes (Dieu, le monde, l'homme, sa nature, sa fin, ses droits et ses devoirs) sont dans ce cas. Les grandes
(1) Le Temps, n" du 18 novembre 1885.
questions de morale sociale aboutissent à des parti pris, tous discutables^ tous irréductibles les uns dans les autres. »
Pourquoi, avec cette profession de scepticisme obstiné, veut-il absolument qu'on le prenne pour un apologiste de la religion et un défenseur de la morale? Pourquoi, ayant « tout critiqué )» , comme il le dit lui-même, en maintenant sa critique, revendique-t-il le mérite d' « avoir tout maintenu ».
Ne serait-ce là qu'un jeu d'esprit habituel à un écrivain qui se moque de tout et de tout le monde, une fumisterie du dramaturge jovial qui déclare ne vouloir rien écrire « qui tire à conséquence » ? On l'a dit. Pour moi, je crois à un motif plus sérieux.
M. Renan, malgré l'optimisme qu'il affecte, ne se fait pas illusion sur l'état de décadence où nous sommes tombés et où nous nous enfonçons de plus en plus chaque jour. Il a beau vouloir se persuader et persuader aux autres que nous valons mieux que nos pères et que, en comparaison du dix-neuvième siècle, le dix-septième n'était qu'une époque de barbarie. Les faits sont là avec leur brutalité. Il a beau regarder à l'horizon, il est au beau milieu de « ce marécage où glapissent et croupissent, pêle-mêle, toutes les inepties, toutes les grossièretés, toutes les impuretés ». Il voit notre république, qui le comble d'argent et d'honneurs, rentrer de plus en plus « dans son lit naturel qui est le crime », dit Métius. Il entend Ganéo dire à son ami Léporinus, dans des termes empruntés à ses livres : « Jouissons,
mon pauvre cami, du monde tel qu'il est fait, ce n'est pas une œuvre sérieuse, c'est une farce, l'œuvre d'un démiurge jovial. La gaieté est la seule théologie de cette grande farce. Mais pour cela, il faut éviter la mort. La mort est la faute irréparable. Celui qui se fait tuer pour quoi que ce soit est le nigaud par excellence. Est-ce notre faute si le monde est ainsi constitué, que l'homme est puni pour ce qu'il fait de bien et récompensé pour ce qu'il fait de mal? »
Ce spectacle ne laisse pas que de réveiller la conscience de l'ancien séminariste et d'ajouter à tous ses doutes un doute plus poignant que les autres. Quoi! n'aurait-il pas été pris au sérieux quand il a déclaré qu'il ne voulait pas que ce qu'il écrivait « tirât à conséquence? » Serait-il vrai qu'il fût pour quelque chose dans ce débordement de l'impiété et du vice et dans cet effondrement de la patrie française? Ceux qui le pensent l'ont mal compris et se trompent. Je n'ai, dit-il, poursuivi que la vérité, je n'ai cherché qu'à étendre le domaine de l'idéal, je suis le promoteur de la haute moralité, et ma « critique a plus fait pour la conservation de la religion que toutes les apologies. Je suis un penseur, et un penseur doit tout voir ».
Vaine justification ! Quand on a le droit de tout voir, on a aussi le devoir de voir juste. Ce devoir, M. Pvenan y a manqué au premier chef. Qu'il le ■•veuille ou ne le veuille pas, il a sa large part de responsabilité dans cette crise effroyable des croyances
et des mœurs qu'il présente lui-même, « de manière à donner le frisson, comme en un conte d'Edgar Poë ». Oui, si aujourd'hui on voit chez nous, plus qu'à aucune autre époque de notre histoire, fleurir l'égoïsme en haut, la sottise en bas; si le peuple manque des deux yeux de son âme, le sens commun et le sens moral; si ceux qui le dominent et l'exploitent manquent du sens de la justice, du désintéressement et de l'honneur, nous le devons à l'action corruptrice de deux espèces d'êtres malfaisants ; les pornographes et les sophistes.
M. Renan s'est mis, pendant plus de trente ans, au premier rang de cette dernière équipe, la plus funeste des deux. Car, en pervertissant la raison et la conscience, elle ôte à l'homme l'œil de son âme, et la lumière même de sa vie. Or, dit l'Évangile, « si la lumière qui est en vous est ténèbres, combien seront grandes les ténèbres mêmes (1) ! » Voihà pourquoi Ganéo et M. Zola seront pardonnes avant Métius et M. Renan.
Que M. Renan se récrie, qu'il proteste de la droiture de ses intentions, qu'il réclame ses droits de penseur et se plaigne du peu de culture et de l'étroitesse de ceux qui le critiquent, il est dans son rôle. Mais ses protestations et ses réclamations ne suppriment pas ses livres. Or ses livres sont mauvais et corrupteurs. Tels qu'ils sont, ils ne lui assurent
(1) Si ergo lumen^ quod in te est tenebi^se sunt, ipsœ tenebrœ quantœ erunt. (Matth., vi, 23.)
d'autre droit que de passer à la postérité, à. la queue de Voltaire, et de partager l'estime qu'accordent au philosophe de Ferney les âmes religieuses et les
honnêtes gens.