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telligente, chaste et pieuse : le fond même est atteint. Affirmer, pour citer un exemple entre mille, « qu'on n'est martyr que pour les choses dont on n'est pas bien sûr, » n'est pas d'une intelligence sans blessure. Le sens moral, je le dis à. regret, a été plus profondément blessé encore que le sens commun. M. Renan se charge d'en faire de plus en plus la démonstration dans chacune de ses publications nouvelles. A mesui'e que leur nombre augmente, l'homme diminue. Et c'est là, pour nous autres croyants, Je ne dis pas une consolation, on ne se console pas de la perte des âmes, mais une confirmation de cette parole de Jésus-Christ : « Celui qui n'amasse pas avec moi dissipe. » Dans les temps troublés où nous vivons, la négation de Dieu et des vérités qui doivent éclairer l'âme et la soutenir peuvent conduire aux honneurs, elle ne mène jamais au progrès moral ni au bonheur véritable.
Dans le discours i?ite}' pocida qu'il vient de prononcer à Tréguier, M. Renan proteste, pour ce qui le concerne, conti-e cette loi morale de l'histoire du genre humain. Il se sent, dit-il à ses compagnons de table, saint et heureux. Sur sa tombe, qui, si l'Eglise était juste, devrait être placée au milieu du cloître de la cathédrale de Tréguier, il ne veut que cette épitaphe : Dilexi véritatcm^ (( J'ai aimé la vérité ». Il a aimé la vérité, « cette grande coquette », et toute sa vie n'a été qu'un continuel sacrifice pour elle. Il lui a immolé l'existence d'un Dieu personnel, juge et rémunérateur.
la spiritualité et l'immortalité de l'àme, la divinité de Jésus-Christ, les bienfaits de son éducation chrétienne, tout ce monde surnaturel auquel le genre Jumiain n'a jamais cessé de croire, et particulièrement les dogmes tristes. Or ces sacrifices accomplis avec un cœur sincère sont un dévouement au vrai dont il « portera le témoignage haut et ferme sur sa tète au jugement dernier ». Il est vrai que les protestants ne cessent de lui adresser cette critique : « Qu'est-ce que M. Renan fait du péché? » Ce qu'il en fait? C'est bien simple. « Mon Dieu, répond-il, je crois que je le supprime. Je ne comprends rien à ces dogmes tristes. )> Voilà, il faut l'avouer, un moyen expéditif pour être vertueux à bas prix. Mais c'est là précisément le but de la vie : être vertueux sans gêne et saint sans effort. Car, ajoute-t-il, « plus j'y réfléchis, plus je trouve que la philosophie se résume dans la bonne humeur. . . Ma mère mourant à quatre-vingt-sept ans, après une maladie longue et terrible, plaisantait encore une heure avant de mourir. »
La vertu consistant dans la plaisanterie et la bonne humeur, M. Renan, avec ou après Polichinelle, est le plus heureux aussi bien que le plus vertueux des hommes. « Je ne vous enseignerai pas, dit-il à ses convives de plus en plus charmés et ravis, l'art de faire fortune, ni, comme on dit vulgairement, l'art de faire son chemin ; cette spécialité-là m'est assez étrangère. » Qui ne le sait et ({ui ne le voit? Il a quitté Tréguier sans sou ni maille;
il y rentre, après quarante ans, en simple locataire et usufruitier, pauvre comme saint François d'Assise. « Mais, touchant au terme de ma vie, je veux vous dire un mot d'un art où j'ai pleinement réussi ; c'est l'art d'être heureux. Eh bien, pour cela les recettes ne sont pas nombreuses; il n'y en a qu'une, à vrai dire : c'est de ne pas chercher le bonheur. »
Il en est, on le voit, du bonheur comme de la vérité, grande coquette qui se dérobe à mesure qu'on la poursuit, comme de la vertu, joyeuse compagne qui abhorre la contrainte et les dogmes tristes : on le trouve sans se donner la peine de le chercher.
M. Renan ne parle ni n'écrit plus aujourd'hui sans mettre le public dans la confidence de sa vertu et de son bonheur. Est-ce pure complaisance en luimême? Il y a de cela probablement. Mais il y a autre chose. En faisant ainsi étalage de son bonheur et de sa vertu, M. Renan ne sort pas de son rôle et soutient sa thèse habituelle : supprimer Dieu et l'autre vie, le péché et le sui'naturel, comme une hypothèse inutile et nuisible au vrai bonheur et à la grandeur' morale de l'humanité.
La preuve est mince pour une si grande thèse. Je remarque d'abord que la vertu et le bonheur ne sont pas si bavards. Les saints sont muets sur leurs mérites. A défaut des aveux que je trouve dans ses livres, l'étalage que M. Renan fait de sa vertu suffirait à me la rendre suspecte, et c'est le cas de répéter le mot qu'il cite lui-même : Tetigisse pe?iisse.
Quant à son bonheur, on peut croire qu'il en
exagère l'expression quand il prétend que c'est un art dans lequel il a pleinement réussi. Je n'ai jamais connu un seul heureux aussi affirmatif. J'ai connu par contre un enfant qui, toutes les fois qu'il était effrayé, se réfugiait auprès de sa mère, en criant : « Je n'ai pas peur, moi ! » J'ajoute que le bonheur qu'il s'est fait et qui lui suffit ne suffit pas aux belles âmes. Dans tous les cas, son bonheur n'est pas si facile à atteindre qu'il puisse suffire au genre humain.
Mais à quoi bon raisonner? C'est un genre ennuyeux et contraire à « la philosophie qui se résume toute dans la bonne humeur » . La bonne humeur de M. Renan étant toute sa philosophie, <( il se moque de tout » sans excepter les Bretons qui lui payent à dîner, et lui-même qui leur apprend en retour l'art de la vertu et du bonheur. C'est un excellent moyen d'entretenir sa gaieté et celle des autres. Malheureusement plaisanter et rire de tout est, suivant l'Esprit-Saint, l'un des caractères distinctifs des âmes tombées : Impiiis cwn in profondum venerit^ contemnit.