CONCLUSION
Le leclciir sait maintenant comment le livre de M. Renan, la Vie de Jésus, est jugée par les deux grandes écoles de critique négative de TAUemagne, par Técole de Tubingue et l'école de Gœtiingue. Estil nécessaire de faire remarquer que les écoles conservatrices prolestantes dans les nuances dlIengstenbergjdeDelitsch, d'Ebrard, etc., condamnent plus énergiquement encore au nom de la science et du sentiment chrétien un livre qui outrage à la fois la raison et la piété? Chose bien rare : à une époque de scepticisme et dans un pays où toutes les opinions, même les plus absurdes, ont trouvé leurs défenseurs, M.Renan, dans TAUemagne prolestante, na été sérieusement défendu par personne I Jamais la critique n'a peut-être porté des jugements à la fois mieux motivés et plus sévères. C'est plus qu'un simple échec; dans le domaine de la science et pour une réputation académique, c'est une sorte de flétrissure. Depuis Charles Perrault, Tabbé Lavaux et les autres détracteurs d'Homère, on a rencontré dans le corps savant qui siège à llnslilut des esprits faux de toute nature. Mais c'est la première fois, je pense, que l'Académie des inscriptions et belles-lettres a compté parmi ses membres un homme aussi compromis. Franchement, lorsque l'élranger lil, à la première page
du livre, après le nom de Tauteur, celle qnalificalioii : membre de l*Institut^ s*il n*en sait pas davantage, il doit se faire du corps le plus savant de la France, une idée bien injuste. Mais ceci ne nous regarde point. Nous n'avons eu d*autre but que de combattre un préjugé obstiné , celui d'un grand nombre de Français d'ailleurs instruits, cl que partage un journal anglais, ordinairement mieux avisé, à savoir, que la Vie de Jésus résume d'une manière élégante et claire les résultats de la critique allemande^. Nous aflirmons qu'il n'en est rien. Depuis dix ans, nous avons assez combattu le rationalisme allemand pour n'être pas suspect en le défendant aujourd'hui contre une calomnie.
Si, après tout ce que nous avons dit, quelque lecteur hésitait encore, nous le prierions de jeter les yeux sur la conclusion de la recension de M. Keim, par laquelle nous croyons devoir terminer aussi notre propre travail :
« Tel est le livre récent qui a été si avidement dévoré par un siècle qui a soif de vérité. C'est un beau livre, mais de la beauté d'un roman, ayant l'air de trancher de grandes questions et n'en résolvant aucune. On dirait de nouveaux Mystères de Paris^ inspirés par les idées du jour, écrits comme tout ce qui s'imprime aujourd'hui, au courant de la plume, dans le but d'amuser un public de profanes sur les marches du temple.
« Ce livre ferait presque honorer celui de David Strauss : il nous ferait repentir d'avoir été si sévères.
« Strauss a écrit avec sérieux ; il discute, il cherche à prouver : c'est un savant laborieux, au courant de tous les travaux de l'Allemagne. Strauss n'a point voulu flatter ses contemporains par les artifices d'un style calculé. Strauss est plus rassis, et, 5 tout prendre, plus raisonnable. Le livre de Renan e§t nul pour le savant qui ne saurait y rien trouver à son usage. Quand on a dit de ce volume : il peut donner l'idée d'écrire mieux qu'on ne l'a fait la vie de Jésus, on a tout dit, il faut passer à l'ordre du jour.
* Le Spectalor (seplembre) cilé par celui du 1 7 oc-lobre.
a Les talents de Renan l'obligeaient à mieux faire. Au lieu déjouer avec ces problèmes historiques devant lesquels les grands hommes de tous les siècles ont incliné leurs fronts pensifs, au lieu d'écrire pour les esprits blasés, au lieu de continuer à contrister les croyants, au lieu d'outrager la science en revendiquant son nom, que Renan étudie, pense et compose désormais sérieusement, loyalement. Toutefois, que ce ne soit plus sous la tente d'un maronite, accompagné de cinq ou six livres seulement ; qu'il mette plus de six mois à écrire cette histoire des temps apostoliques qu'il nous promet : alors, sans doute, il obtiendra son pardon des amis de la véritable histoire et de l'avenir lui-même qui sourit au bruyant hosanna de Theure présente, n Mais, en attendant qui ne voit qu'aujourd'hui les amis possibles de l'avenir rient des triomphes honteux du jeune savant français?