M. Samson et ses eleves
C'est avec une grande joie que j'ai accepté l'honneur de vous parler de M. Samson.
M. Samson, en eiïet, a eu celte fortune bien rare de réunir en lui seul plusieurs hommes remarquables, d'obtenir et de mériter plusieurs réputations. La Belle-mère et le Gendre et la Famille Poisson montrent un poëte comique plein de finesse, un spirituel disciple de Gollin d'Harleville et d'Andrieux. Le poëme de l'Art théâtral semble parfois comme un dernier chant de l'art poétique; enfin, M. Samson a laissé à la Comédie-Française une trace qui n'est pas effacée. Hérilier légitime des Dugazon et des Dazincourt, il a ajouté à leur héritage; il a su, avec un art merveilleux, rester valet et devenir maître, porter la livrée et l'habit brodé, passer de Scapin ou de Mascarille au comte de Rantzau, au marquis de la Seiglière, au marquis des Effrontés ;, et ces personnages nouveaux il les a
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si forlement marqués de son empreinte, qu'aujourd'hui encore ils gardent quelque chose de lui ; quand d'autres artistes les représentent, on y entend toujours M. Samson.
Le plan de notre entretien semble donc tout tracé par avance ; il aura pour objet l'étude successive des comédies, du poëme et des rôles de M. Samson. Eh bien, vous l'avouerai-je. Messieurs, nous ne parlerons plus ni des rôles, ni du poème, ni des comédies de jM. Samson. Si remarquables que soient les trois hommes que nous avons admirés en lui, nous les laisserons absolument de côté tous les trois. Pourquoi? Oh! pourquoi; parce qu'il y en a un quatrième plus intéressant encore à connaître et peut-être moins connu; parce que M. Samson, comme acteur et comme auteur, a été sans doute un homme d'un vrai talent; mais il a été un homme de génie comme professeur ! C'est donc le professeur que je veux vous peindre en lui, le professeur en action, à l'œuvre, vis-à-vis de ses élèves.
A ce mot : ses élèves, je crois voir votre attention qui s'éveille, et j'entends courir déjà un nom sur vos lèvres. Fiez-vous-en à mon admiration et à ma gratitude, nous arriverons à elle; je vous apprendrai même des faits assez nouveaux sur elle, mais je ne commencerai pas par elle; vous ne me permettriez plus de vous parler d'autre chose. Or M. Samson a eu plusieurs sortes d'élèves; son enseignement ne se bornait pas à l'enseignement dramatique; sa science, la science de la diction, ne sert pas seulement à
bien jouer la comédie, elle apprend aussi à lire à haute voix, à parler en public, à juger des ouvrages de l'esprit. C'est donc sous ces quatre aspects différents que je voudrais considérer M. Samson ; je voudrais personnifier en lui son art tout entier, et nous commencerons, si vous le voulez, par le professeur de lecture.
11 règne de singuliers préjugés dans beaucoup de bons esprits au sujet de la lecture à haute voix. On entend répéter sans cesse : « Le talent de la lecture n'est pas un art, c'est un don; on n'apprend pas plus à lire qu'à marcher; il ne s'agit que de lire comme on parle. » Rien de plus juste. Messieurs; toute la science du lecteur peut, en eflet, se ramener à ce seul précepte : lire comme on parle; mais voilà précisément le point difficile, voilà ce que l'on ne sait que quand on l'a appris. Voulez-vous vous en convaincre? Entrez dans un salon au milieu d'une conversation animée ; toutes les personnes qui y sont engagées parlent naturellement et avec vérité. Priez l'une d'elles de lire tout haut une page délivre, un article de journal, soudain, changement complet : prononciation, accent, voix même, tout s'altère en elle, tout se manière; elle parlait juste, elle lit faux. Pourquoi? Parce qu'elle n'a pas appris à lire. Le naturel s'enseigne donc? Oui, messieurs. Il faut donc prendre des leçons pour être soi-même? Oui, messieurs.
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J'en ai eu autrefois moi-même une preuve singulière. J'avais écrit dans une pièce de théâtre, Louise de Lignerolles, un rôle de petite fille. Ce rôle fut confié à une enfant de dix ans, pleine d'intelligence et de grâce. Le jour de la répétition générale, ma petite actrice fit merveille, et un spectateur placé devant moi, à l'orchestre, s'écria en l'applaudissant : « Quelle vérité! quelle ' naïveté ! Gomme on voit bien qu'on ne lui a pas appris cela! » Or, depuis un mois, je ne faisais pas autre chose que lui souffler ce rôle, intonation à intonation. Ce rôle était-il donc au-dessus de son âge? Nullement. J'avais même emprunté à ma petite actrice, que je voyais souvent, quelques-unes de ces expressions originales que les enfants créent d'instinct. Eh bien, dès que ces expressions entrèrent dans son rôle, dès qu'elle se mit à les lire, tout son naturel disparut. Ce qu'elle avait dit à merveille quand elle parlait pour son propre compte, elle l'exprimait froidement et à contre-sens dès qu'elle parlait au nom d'un autre, et il me fallut beaucoup de temps et d'eflbrts pour l'amener à être ce qu'elle était, pour lui réapprendre ce qu'elle m'avait appris. Eh bien. Messieurs, voilà précisément l'objet de la lecture : nous enseigner à lire comme nous parlerions.
Mais, me direz-vous, en quoi consiste précisément cet enseignement? Sur quels principes reposet-il? Citez-nous une de ses règles.
jM. Samson va vous répondre.
Un jour, il voit arriver chez lui, comme élève, un jeune homme assez satisfait de lui-même.
(( Vous desirez prendre des leçons de lecture, monsieur? — Oui, monsieur. — Vous êtes-vous déjà exercé à lire tout haut? — Oui, monsieur, j'ai récité beaucoup de scènes de Corneille et de Molière. ^- Devant du monde?... — Oui, monsieur. — Avec succès? — • Oui, monsieur. — Veuillez prendre ce volume de La Fontaine : La fable, le Chêne et le lioseau. » L'élève commença :
Le chcne un jour, dit au roseau...
— Très-bien! monsieur, vous ne savez pas lire! — Je le crois, monsieur, reprit l'élève un peu piqué, puisque je viens réclamer vos conseils, mais je ne comprends pas comment sur un seul vers... — Veuillez le recommencer?... » Il le recommença:
Le chêne un jour, dit au roseau.
— Je l'avais bien vu, vous ne savez pas lire. — Mais... — Mais, reprit ]\L Samson avec flegme, est-ce que l'adverbe se joint au substantif au lieu de se joindre au verbe? Est-ce qu'il y a des chênes qui s'appellent un jour ? Non ; hé bien, alors, pourquoi lisez-vous, le chêne un jour, dit au roseau... lisez donc, le chêne, virgule, un jour, dit au roseau. — C'est pourtant vrai!... s'écria le jeune homme stupéfait. — Si vrai, reprit son maître avec la même tranquillité, que je viens de vous apprendre une des règles les plus importantes de la lecture à haute
voix, l'art de la ponctuation! — Comment, monsieur, on ponctue en lisant! — Eh! sans doute! tel silence indique un point; tel demi-silence une virgule, tel accent un point d'interrogation, et une partie de la clarté, de l'intérêt même du récit, dépend de cette habile distribution des virgules et des points, que le lecteur indique sans les nommer, et que l'auditeur entend sans qu'on les lui nomme. »
M. Samson était plein de ces observations qui sont des préceptes ; tantôt sur l'articulation qui doit dessiner le mot et sur le son qui le colore; tantôt sur les difTérentes manières de lire, selon qu'on s'adresse à un petit auditoire ou à un grand public. Je me rappelle à ce propos un fait caractéristique et qui vous montrera, tout à la fois, ce qu'un lecteur doit faire et ce qu'il doit éviter. J'ai eu dans ma jeunesse pour maître de lecture un homme fort habile, même trop habile; il avait une voix charmante dont il usait très -bien, même trop bien et une physionomie expressive dont il abusait. Un jour qu'il devait lire dans une matinée littéraire, au Conservatoire, q^uelques fables de La Fontaine, et entre autres, le Chêne et le Roseau; il me dit : « Venez <( m'entendre, et vous verrez comment doit se pré- « senter devant un grand auditoire, un lecteur qui (i sait son métier.
« Je commencerai par faire le tour de l'assem- (t blée avec le regard ; ce regard circulaii*e, et ac- <( compagne d'un demi-sourire légèrement esquissé « sur les lèvres, doit être agréable, aimable; il a
(( pour objet de récolter pour ainsi dire comme « dans une quête, les premières sympathies de (i l'assemblée... et de ramener sur vous tous les « yeux; une fois maître de tous les regards, on fait « un petit appel de gosier... hum! hum!... comme « si on allait commencer,... on ne commence pas <i encore!... Non! on attend que le silence soit bien u complet,... alors on avance le bras... le bras « droit,... en arrondissant gracieusement le coude... « le coude est l'âme du bras!... l'attention re- « double, vous dites le titre. Vous le dites simple- (( ment, sans elfet, vous jouez le rôle d'une affiche,. .. (i le Chêne et le Roseau: alors vous com.mencez : « Le Chêne; ici, la voix large! le son étoffé!... le « geste noble et quelque peu emphatique ! 11 s'agit « de peindre un géant qui a la tête dans la nue et « les pieds dans l'empire des morts...
Le chêne, un jour, dit au roseau.
(i Oh!... presque pas de voix en disant le mot « roseau!... Rapetissez -le, ce pauvre arbrisseau (i par l'intonation,... méprisez-le bien, jetez-lui un «regard par-dessus l'épaule! Tout en bas,... « comme si vous le découvriez au loin!... »
Vous riez, messieurs! Et vous avez bien raison! Oui!... C'est comique! C'est ridicule!... Et pourtant, au fond, c'est juste, c'est profond, et c'est vrai ! Il est vrai qu'il ne faut pas parler tout de suite en arrivant devant le public ; il est vrai qu'il faut entrer en communication de regard avec
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lui; il est vrai qu'il faut prononcer le titre clairement et simplement. Il est vrai qu'il faut figurer, représenter, peindre par le son les personnages qu'on produit devant une assemblée, et si vous supprimez l'exagération et l'affectation qui en est la suite, il vous reste une excellente leçon ! Hé bien, messieurs... supprimez-les... Ne laissez dans ces conseils que la part de vérité qu'ils renferment, poussez l'art jusqu'à sa dernière limite, et arrctez-le au moment où il devient de la recherche; joignez à toutes ces qualités d'étude et de raisonnement une intelligence supérieure, une pensée forte, une instruction profonde , et vous aurez M. Samson! Quelle merveilleuse connaissance du mécanisme vocal ! Quelle science de toutes les richesses, et de toutes les ressources de cet instrument ! Quel art dans la distribution et dans l'emploi de ses forces ! Je n'ai jamais compris qu'on ne créât point pour IM. Samson un cours de lecture à haute voix à la Sorbonne ou au Collège de France ! Gomment aucun ministre ne lui a-t-il demandé d'organiser dans tous les lycées de Paris une classe de lecture pour les élèves de rhétorique? Une foule d'états demande l'art de la lecture : ne faisons-nous pas tous partie de commissions, de comités, où l'on a des rapports à lire, des documents à lire, des comptes rendus à lire, et partout une diction correcte, une prononciation claire, une articulation nette n'y sont-elles pas rigoureusement nécessaires? Ces idées sont très-
justes; mais pourtant rien ne s'est fait, et M. Samson, restant en dehors de l'Université, consacra son talent de professeur de lecture à l'enseignement privé. C'est là que je l'ai connu, c'est là que j'ai suivi et admiré ses leçons. Un jour entre autres, il m'émerveilla. J'arrivai chez lui avec une de ses élèves, que je lui avais donnée. Il était étendu sur son fauteuil, un peu pâle et parlant à voix très-basse. « Je vous demande pardon, nous dit-il, de vous recevoir en robe de chambj*e et de parler si bas, mais ce soir je joue un des rôles les plus fatigants du répertoire, l'Intimé des Plaideurs, et j'ai besoin de ménager mes forces. » Nous lui proposons de nous retirer. « Non! non! reprit-il, cela ne m'empêchera pas de donner ma leçon. » L'élève commença. Il ne s'agissait pas moins que de la grande scène d'Agrippine, dans le premier acte de Dntanniciis; hé bien, M. Samson enfoncé dans son fauteuil, les yeux à demi fermés, les mains dans les poches de sa robe de chambre, sans faire \m geste, sans élever la voix, exprima avec une telle grandeur toutes les passions de cette terrible impératrice, en indiqua si bien toutes les nuances, que mon premier mouvement fut de m'écrier : C'est admirable! et le second de lui dire : Comment avez-vous fait? a C'est bien simple, me répondit-il en souriant, j'ai suivi le conseil de Talma, j'ai transposé. — Comment transposé? — Sans doute; ce n'est pas dans l'éclat ou dans l'intensité du son que réside la grandeur du débit; elle résulte des vi-
brations de rame dont la voix est l'écho. Il suffit donc de mettre dans les mots juste assez de son pour qu'ils portent jusqu'à l'oreille de celui qui écoute les sentiments de celui qui parle; ainsi agissait Talma. Le jour où il se sentait fatigué, il transposait, c'est-à-dire qu'à la façon d'un chanteur, il baissait tout son rôle d'un ou deux tons, il donnait deux ou trois fois moins de voix; l'effet produit était moins fort, mais aussi complet dans sa mesure. Voilà mon secret, mademoiselle, ajoutat-il en se tournant vers son élève; vous êtes bonne musicienne, vous m'avez compris, profitez-en. »
Messieurs, j'ai dit mademoiselle. M. Samson comptait plusieurs jeunes filles du monde parmi ses élèves, et nul art en effet ne convient mieux aux femmes; elles y sont même plus propres que nous. On ne voit guère de grands tragédiens de vingt ans, de grands chanteurs de vingt ans. Or, la Malibran était déjà la Malibran à dix-huit ans; M"* Rachel a débuté à dix-neuf; M'"" Plessy a fait sensation à quinze, et Léontine Fay a fait fureur à huit. Les railleurs diront sans doute que cela ne prouve qu'une chose, c'est que les femmes sont plus naturellement comédiennes que nous, non, messieurs. La vérité vraie, c'est qu'elles tiennent de la nature une souplesse d'organes et une facilité d'imitation (jui se prêtent à merveille à tous les arts d'interprétation et par conséquent au talent de la lecture. J'ajoute que ce talent, qui chez les hommes est un
instrument de travail, un moyen de succès professionnel, peut se lier pour les femmes à leurs plus douces occupations d'intérieur, à leurs plus chers devoirs de famille. J'aperçois autour de moi des jeunes filles, des jeunes femmes... Plus d'une a vu ou verra auprès d'elle un vieux père infirme, une mère frappée d'un grand deuil, un enfant malade: le père ne peut plus lire, ses yeux le lui défendent; la mère ne veut pas lire, son cœur s'y refuse; l'enfant voudrait bien lire, mais il ne le sait pas. Quelle joie pour la jeune fille de pouvoir, à l'aide de quelques pages bien lues, calmer celui qui souffre, consoler celle qui pleure, distraire celui qui crie. C'est donc au nom de vos plus doux sentiments que je vous dis : Apprenez à lire ! et tâchez d'acquérir un talent qui peut devenir une vertu.