‹ M. Samson et ses elevesChapitre 2 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

L'étude de la diction a un second avantage; elle nous enseigne, ce que nous ne savons guère, à parler en public. Nous avons en France des maîtres de gymnastique, des maîtres d'escrime, des maîtres de danse, des maîtres pour tous nos organes, sauf pour celui qui nous sert toute la journée... l'organe de la parole. Nous ne nous doutons pas que la voix qui parle est un instrument comme la voix qui chante, et que Torateur, comme le chanteur, a besoin de leçons pour bien jouer de son instrument.

C'est encore un élève de M. Samson qui va nous servir de preuve, et cet élève est un ancien ministre des travaux publics.

J'étais lié autrefois avec un député de mon âge, plein de talent, de savoir, et qui voyait dans la députation un acheminement au ministère... Je vous parle toujours d'autrefois. Un jour qu'il devait prononcer à la Chambre un discours important", un discours... Ministre, il me pria d'aller l'entendre. La séance terminée, il vient à moi, fort empressé de connaître mon impression. « Hé bien, me dit-il?... — Hé bien, mon cher ami, tu n'entreras pas encore de ce coup-ci dans le cabinet. — Pourquoi? — Parce que tu ne sais pas parler. — Comment, je ne sais pas parler, reprit-il un peu piqué, il me semble pourtant que mon discours... — Oh! ton discours a été en partie excellent, remarquable de justesse, de bon sens, et parfois d'esprit, mais qu'importe si on n'en a pas entendu la moitié? — On ne m'a pas entendu ! Mais dès le début j'ai parlé si haut et si fort... — Que tu peux même dire que tu as crié! Aussi, au bout d'un quart d'heure ta voix s'est éraillée, ton gosier s'est contracté, puis, de ton gosier la contraction a passé à tes tempes, puis, aux muscles de ton cerveau, puis à ton intelligence, et ton discoursa fini par être tendu, parce que ton débit l'était! — C'est vrai! s'écria-t-il. — Attends, je n'ai pas fini. Après avoir parlé trop haut, tu as parlé trop vite. — Oh! trop vite, dit-il en se défendant, peut-être un peu à la fin, parce que j'ai

voulu abréger. — Précisément, et tu as fait exactement le contraire... tu as allongé. Rien au théâtre ne fait paraître une scène longue comme de la débiter trop vite. Le spectateur est très-fm, il devine, à la précipitation de votre débit, que vous sentez là quelque longueur : Non prévenu, il ne s'en fut peutêtre pas aperçu ; vous l'avertissez, l'impatience le gagne. — C'est encore vrai! s'écria de nouveau mon ami, j'ai senti à la fin mon auditoire m'échapper, mais quel remède à ce mal? — Rien de plus simple. Prends un professeur de lecture? — Tu en connais un? — Admirable! — Lequel? — M. Samson. — M. Samson l'acteur? — Oui. — Je ne peux pas prendre des leçons d'un acteur. — Pourquoi? — Songe donc! un homme politique! un homme d'Etat!

— Je connais plus d'un homme d'Etat qui va même chez des actrices. — Oui!... Mais ce n'est pas pour y apprendre à lire. Tous les petits journaux se moqueraient de moi, si cela se savait. — On ne le saura pas. — Tu me garderas le secret? — Et M. Samson aussi, je te le jure... » Ainsi fut fait. M. Samson lui posa, lui assouplit, lui fortifia la voix; il lui apprit à passer du médium aux notes hautes et aux notes basses, afin de ménager ses forces et de varier ses elTcts ; il lui apprit à commencer ses discours un peu lentement, et un peu bas; rien ne commande le silence comme de parler bas : on se tait pour pouvoir vous entendre, et il en résulte qu'on vous écoute. Ces sages leçons portèrent leurs fruits.

— Six mois après, mon ami était ministre. Je ne

dis pas grand ministre, ministre... de combat... Non ! mais ministre. .. d'aflaires, ministre qui va à son ministère, ministre qui lit tout ce qu'il signe. Il représenta dans le cabinet ce qu'on appelle l'élément sérieux. Je pourrais vous le nommer, car vous le connaissez, mais je lui ai promis le secret. J.e vous engage seulement à profiter de son exemple. Un certain nombre d'entre vous se destinent aux professions oratoires, au barreau, à l'enseignement; quelques-uns se présenteront comme candidats dans les réunions politiques. Il se dépense beaucoup de paroles dans ces réunions... Préparez-vous! armezvous ! Et permettez-moi *de vous rappeler une des maximes de 31. Samson : On n'est maître du public que quand on est maître de soi ; on n'est maître de soi que quand on est maître de sa voix, et on n'est maître de sa voix que quand on apprend à s'en servir.

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