‹ M. Samson et ses elevesChapitre 3 sur 36 · III · texte numérisé non relu

III

L'étude de la diction et de la lecture a un troisième avantage : apprendre à lire , c'est apprendre à juger. Rien ne vous fait descendre dans le secret des beautés ou des défauts d'un ouvrage comm.e l'interprétation à haute voix.

M. Sainte-Beuve, au sortir d'une séance de lecture de M. Samson, dit un jour ce mot profond : « Je viens d'apprendre qu'un grand lecteur est un

grand critique. » Moi-même j'ai entendu racontera M. Samson qu'en essayant de lire tout haut une fable de La Fontaine qu'il savait par cœur depuis vingt ans, la fable le Lièvre et la Tortue, il y avait découvert une intention nouvelle : Vous vous rappelez les derniers vers :

l\ partit comme un trait! Mais les élans qu'il fit Furent vains! La Tortue arriva la première. Hé bien, lui cria-t-elle, avais-je pas raison?

A quoi vous sert votre vitesse?

Moi! l'emporter! Eh! que serait-ce

Si vous portiez une maison ?

« Qu'admirez -VOUS dans ces vers? me dit M. Samson. — Le ton d'ironie de la tortue. — Sans doute, mais après? — 3Ioi! remporter ? Et que serait-ce... — Oui! mais après? — La jolie expression : Si vous portiez une maison! — C'est vrai, mais après? 11 y a un mot bien plus frappant, bien plus caractéristique, un mot qui résume toute la fable et peint toute la victoire de la tortue, et ce mot, c'est : JJé bien, lui cria-t-elle I... » On ne crie que quand on est très-loin des gens : La tortue était donc très en avant du lièvre, elle l'avait donc battu de plusieurs longueurs de corps. Hé bien, ce sens incontestable, car La Fontaine ne met jamais rien au hasard, je ne l'ai compris qu'en essayant de rendre l'intention par l'intonation, en tâchant de peindre avec le son l'éloigneinent de la tortue :

lié bien, lui cria-t-ello.

Messieurs, La Fontaine est plein de ces elîets cachés. On parle loiijoiirs de sa naïveté. Naïf de cœur, oui; mais de talent, non. Personne ne connaît et ne pratique mieux toutes les habiletés du métier. C'est le plus candide des poêles, ayant à son service le plus rusé des versificateurs, et son charme incomparable tient précisément à ce que ses artifices sont employés à peindre son ingénuité.

Je pourrais multiplier ces citations de nos grands écrivains ; je pourrais vous montrer par cent exemples combien l'étude de la diction ajoute à l'intelligence des chefs-d'œuvre; mais je me bornerai à un passage de Corneille et à quelques vers de JMolière; c'est M. Provost qui m'a fourni le second exemple.

Voici les vers de Corneille :

Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit !

Pour me faire admirer je ne fais pas de ligue;

J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue,

Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,

Ne va pas les quêter de réduit en réduit :

Mon travail sans appui monte sur le théâtre !

(;iiacun en liberté, le blâme ou l'idolâtre :

Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments.

J'arrache quelquefois les applaudissements!

Là, content des succès que le mérite donne,

Par d'illustres avis je n'éblouis personne!

Je satisfais ensemble et peuple, et courtisans,

Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans :

Pour leur seule beauté ma plume est estimée

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,

Et pense toutefois n'avcrir pas de rival

A qui je fasse tort en le traitant d'égal.

Voilà, certes, des vers admirables, mais je n'y vis longtemps qu'une éloquente paraphrase de VE.ccgi monumentum d'Horace, un de ces élans d'orgueil pindarique qu'inspirent au génie la conscience de sa force et le pressentiment de son immortalité. Mais un jour que je me mis à les étudier pour les dire tout haut, je fus arrêté par quelques expressions, par quelques tours qui me semblèrent en désaccord avec le mouvement lyrique du morceau. Ces mots : Je les ai sans brigue , Je ne fais pas de ligue, Quêler de réduit en réduit^, Prêcher ses sentiments, appartiennent certainement, par leur familiarité, à la satire plutôt qu'à l'ode. Je méditai, je creusai, et peu à peu m'apparut le dessous du morceau. Je vis que ce n'était pas un cri de l'orgueil satisfait, mais un cri de l'orgueil blessé; que ce n'était pas une vaniteuse apothéose, mais une amère revanche; je vis qu'il y avait en scène un autre personnage que Corneille, un autre interlocuteur que le public; je compris enfin que le poëte s'adressait à un rival, interpellait des ennemis, et que ce rival, ces ennemis, c'était Racine et ses partisans. Oh! alors, le morceau se métamorphosa à mes yeux, tout me devint clair : le sens général une fois trouvé, je compris du même coup cet accent de familiarité mordante, mêlé çà et là de traits de hautaine grandeur.

J'ai peu de voi'v pour moi, mais je les ai sans brigue, Et mon ambition pour fairu un peu de bruit,

iNe va pas les quêter de réduit en réduit ! Mon travail sans appui monte sur le théâtre !

Oh ! le beau vers ! Quel contraste entre cet alexandrin vraiment épique et les deux vers de satire qui les précèdent. Il semble qu'on voit un grand prêtre qui gravit les degrés d'un temple.

Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments, J'arrache quelquefois des applaudissements.

Voilà un quelr/uefois qui m'a bien éclairé. Je le trouvai faible, jusqu'au moment où, en essayant de le rendre, je compris que sa force naissait de sa faiblesse même et que l'ironie orgueilleuse du poëte gisait pVécisément dans cette apparence d'humilité.

J'arrache... quelquefois des applaudissements!... Et mes vers, en tous lieux sont mes seuls partisans. Pour leur seule beauté, ma muse est estimée ! Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée!

.le ne les ai remarqués, moi, qu'en in'étiidiant à les dire. Ne vous montrent-ils pas, pourtant, jusqu'au fond, l'âme du vieux poëte avec toutes ses amertumes et même avec toutes ses injustices? Ne semble-t-il pas qu'il dise à son rival : Je ne vous ressemble pas, moi! Je ne fais pas de brigues, moi! Je n'enrégimente pas mes amis pour m'applaudir !...

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée !

Messieurs, il y a une preuve évidente du sens que je donne à ces vers, c'est leur date. Si Corneille

M. SAM SON ET SES l'XÈYES. 19

les avait faits en pleine jeunesse, ce serait le cri de triomphe de Rodrigue ; mais ils datent de sa vieillesse : c'est le cri de douleur de don Diègue.

L'exemple de M. Provost aclièvera de vous expliquer mon idée. Il y a dans le cinquième acle de Tartuffe huit vers... détestables... Jugez-en : Orgon raconte comment il a imprudemment confié sa cassette à ïartulle.

Ce fut par un motif de cas de conscience! J'allai droit à mon traître en faire confidence; Et son raisonnement me vint persuader De lui donner plutôt la cassette à garder, Afin que pour nier en cas de quelque enquête, J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête, Par où ma conscience eût pleine sûreté A faire des serments contre la vérité!...

Franchement, ils sont bons à mettre au cabinet! Eh bien, M. Provost, qui toujours, dès qu'il arrivait à ces malheureux vers, s'évertuait à les dissimuler, se dit un jour : Il n'est pas possible que Molière ait fait huit vers aussi mauvais sans s'en apercevoir! Est-ce que par hasard ils seraient excellents?... Est-ce que le poëte, instinctivement peut-être, n'aurait pas voulu exprimer par les détours et les circonlocutions de cette phrase traînante la marche tortueuse de l'hypocrite qui tâche d'entortiller Orgon? Voyons donc! Il reprend alors ces vers un à un; au lieu de chercher à les alléger par le débit, il met en relief toutes leurs lourdeurs, il entre dans tous leurs replis, il imite par la diction

les mouvements du reptile qui se traîne, et il obtient le soir un grand succès.

J'entends d'ici l'objection : Jamais IMolière n'a eu cette pensée. Qu'en savons-nous? Et d'ailleurs, qu'importe? Les œuvres des maîtres sont pleines de beautés qu'ils y ont mises d'instinct, sans s'en rendre compte, et qui n'en sont pas pour cela moins réelles. Le génie a ses inconsciences, comme la beauté, comme l'enfance! Lorsqu'un enfant vous enchante par la naïveté de son sourire, il ne sait pas que son sourire est naïf; l'est-il moins pour cela :*eh bien, un des plus vrais plaisirs de la lecture à haute voix est précisément de vous révéler dans les chefsd'œuvre une foule de petits rayons de lumière ignorés de l'astre même qui les y a versés ! Par là, cet art secondaire devient un puissant instrument d'éducation, et si vous voulez vous en convaincre*; allez au Conservatoire, un mardi ou un vendredi, à dix heures, demandez la classe de M. Régnier, entrez-y, il vous le permettra, et vous verrez, en l'écoutant, qu'il n'est pas de meilleur professeur de littérature qu'un grand maître de diction.

Nous arrivons naturellement au quatrième point, et au point le plus intéressant de notre sujet, puisque nous voici dans l'école supérieure de l'enseignement dramatique, nous voici au Conservatoire.

Pour M. Samson, l'art du théâtre et l'art de la diction ne faisaient qu'un. Il disait souvent : Le comédien est tout entier là, il montrait son front ; la, il montrait son gosier; et là, il montrait son

cœur. Étranger et incliiïérent à la science toute moderne de la mise en scène, il raillait doucement l'importance peut-être excessive qu'on y attache. Quand il arrivait à la répétition, « Où dois-je me mettre?... disait-il à Tauleur. A droite? très-bien! Si demain vous aimez mieux que je sois à gauche, vous me le direz, cela m'est absolument égal. »

De là, le caractère et la supériorité de son enseignement. Vous êtes-voiis quelquefois demandé, messieurs, tout ce que ce litre de grand professeur dramatique suppose de qualités contradictoires?

Il y faut à la fois une individualité puissante, et le respect profond des autres individualités; le don de l'autorité qui impose, voire même qui s'impose, en même temps que la haine de l'obéissance aveugle et de l'imitation machinale; il y faut cet ensemble de principes qui constitue seul une doctrine, avec l'intelligence des écoles différentes qui ouvrent à tel ou tel élève des perspectives plus conformes à sa nature particulière. Quand M. Ingres, passant devant les toiles de Rubens, disait à ses élèves : (( Saluez, messieurs, mais ne regardez pas ! » il disait un mot charmant mais absurde, et qui n'allait pas moins qu'à faire de tous ses disciples des reflets de M. Ingres; or le but suprême du véritable maître est de créer des élèves qui, tout en étant nourris de ses préceptes, ne lui ressemblent pas, et ne se ressemblent pas. Voilà la gloire de M. Samson. Tant de jeunes et charmants talents qui ont illustré et enchanté la scène française, depuis trente

ans. M"" Plessy et 31"^' Favart, Madeleine Brohan et Augustinc Brohan, M"'' Delaporle et M"" Jouassain. M"-' Stella Colas et M"-^ Dubois, enfin M'"- Allan et M"' Rachel, sont toutes des élèves de M. Samson! Hé bien! pas une qui ne soit dilTérente de lui, pas une qui ne soit différente des autres, et pas une pourtant qui ne porte la forte empreinte de son école! C'est que M. Samson n'était pas seulement le plus savant des professeurs ; il était le professorat fait homme. Je puis vous en citer une preuve singulière... Un jour, il m'avait fait l'honneur d'accepter à dîner chez moi. Sept heures sonnent, tous les convives arrivent, pas de M. Samson; sept heures un quart, sept heures et demie ; nous nous mettons à table. Le lendemain, un de nos amis communs, un de nos convives, court chez lui, et le trouve occupé à donner -ime leçon : « Hé bien, lui dit-il en entrant, vous êtes un aimable homme!... Et le dîner de M. Legouvé?... — Ah! s'écrie M. Samson... Ah! bon Dieu!... C'est vrai!... C'était hier!... Ah! Je suis désolé!... Je l'ai oublié!... Ce n'est pas ma faute!... Je n'avais pas parlé à ma femme de cette invitation, et comme je ne me rappelle que ce qu'elle me rappelle, ma foi... » Puis s'interrompant tout à coup, laissant là son ami, et se retournant vers son élève : « Mademoiselle, avez-vous remarqué comment Monsieur m'a abordé tout à l'heure ? M'a-t-il dit brusquement : Vous êtes un aimable personnage... Non ! Il a commencé par écarter les deux bras, par balancer la tête en me regardant, puis alors seule-

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ment, il m'a jeté son mot ; Vous êtes an aimable... Comprenez-vous maintenant comme j'ai raison de vous dire qu'il faut toujours que le geste précède et prépare la parole?... »

N'est-ce pas charmant?... N'est-ce pas typique 1 Tout l'homme n'est-il pas là?... Hé bien, non messieurs, il n'y est pas tout entier, et M. Samson possédait encore bien d'autres parties du grand professeur ! Il en avait le désintéressement, la foi, et ce que j'oserai appeler l'ardeur apostolique!... Il allait toujours et partout cherchant, recueillant, glanant des intelligences dramatiques, comme le missionnaire glane des âmes! Il vivait pour créer des fidèles à l'art, et ouvrait, toutes grandes, sa maison, sa bourse, sa science à qui se présentait à lui comme une espérance.

Un jour, arrive à l'heure de son déjeuner une enfant conduite par sa mère. Cette enfant avait douze ou treize ans au plus; elle travaillait déjà pour pouvoir devenir un jour sous-maîtresse dans une pension. Mais avant de se mettre sous ce rude joug, elle voulait tenter la chance du théâtre, et venait réciter à M. Samson une fable de La Fontaine. A peine l'a-t-il entendue, à peine l'a-t-il vue, qu'il appelle sa femme, qu'il appelle ses filles, qu'il met sous leur patronage la nouvelle venue, qu'il lui promet de prompts et brillants débuts à la Comédie- Française, et trois ans après, l'enfant à peine devenue jeune fille, paraissait sur notre première scène dans un rôle de M'"' Mars, dans la Fille d'Honneur,

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SOUS le nom de M"" Plessy. Oh ! je ne m'étonne pas que M. Samson l'ait devinée à douze ans! Il y a de par le monde des douze ans qui ont une physionomie si intelligente, un sourire si fin et de si admirables yeux, qu'on peut sans crainte leur piêter à crédit, leur faire des avances à valoir sur leurs dixhuit ans ! ]\lais voici le véritable trait du maître, du père ! M"'' Plessy entra sur la scène sans aucune espèce de crainte; les autres s'étaient chargés d'arranger sa toilette et de lui choisir son rôle, elle chargea les autres d'avoir peur pour elle; la jeimesse a de ces insouciances délicieuses, c'est une partie de son ignorance ; elle ne tremble pas parce qu'elle ne sait pas ; la crainte ne vient qu'avec le succès ; Scribe m'a dit souvent qu'il n'avait commencé à avoir peur qu'à son cent cinquantième ouvrage. Mais si l'élève ne tremblait pas, le maître tremblait; et IM. Samson avait repris dans la Fille d' Honneur le rôle secondaire du chevalier, pour conduire luimême l'enfant au feu et la soutenir pendant le combat. Mais qu'arriva-t-il? C'est qu'au milieu de la représentation, l'élève est saisie de la pensée la plus coupable, la plus ingrate... Elle trouve son maître mauvais ! En vain chasse-t-elle cette impression comme une tentation du démon... en vain évite-t-elle de le regarder, tàche-t-elle de ne pas l'écouter, elle le voit, elle l'entend malgré elle, et malgré elle se dit tout bas : 3Ion Dieu, comme il est mauvais ! Mais tout à coup, comme par inspiration, elle comprend, elle devine la cause de cette défaillance de

talent, elle s'aperçoit qu'au lieu de jouer son rôle à lui, M. Samson jouait son rôle à elle! Il faisait les gestes qu'elle devait faire, il prenait les physionomies qu'elle devait prendre! Il n'était mauvais enfin qu'à force de vouloir qu'elle fut bonne ! Oh ! le beau trait, émouvant, caractéristique ! Et comme il alla droit au cœur de l'élève! Parvenu à ce degré, le professorat est plus qu'un talent, c'est une vertu; c'est l'amour de la gloire, sous sa forme la plus touchante l'arnour de la gloire... des autres !

Nous voici enfin à la plus illustre des élèves de M. Samson, à celle qui a le plus reçu de lui et qui lui a le plus rendu, car ces deux êtres supérieurs se sont rencontrés tellement à point, leurs qualités particulières se sont tellement fondues dans une œuvre commune, qu'il est impossible de connaître complètement ni M. Samson sans M"'' Rachel, ni M"' Rachel sans M. Samson.

M. Samson a eu deux grands cultes dans sa vie, le premier fut pour la tragédie. S'il avait pu se choisir une place parmi ses illustres devanciers, il aurait voulu, comme M. Provost, être, non pas Préville ou Baron, mais ïalma. Telle était son admiration passionnée pour les grandes œuvres tragiques, que je le vis un jour se lancer tête baissée, à la façon du taureau, contre Théophile Gautier qui avait osé parler de Racine et de Corneille avec irrévérence!... Quelle indignation!... quelle éloquence!... Oh ! Il ne s'inquiétait guère que Théophile Gautier disposât alors d'un des plus importants feuilletons

dramatiques,... il ne voyait qu'une chose... son impiété, ses blasphèmes, et il se précipita sur lui avec l'impétuosité d'un fidèle qui défend ses dieux!...

La seconde adoration de M. Samson fut pour le Théâtre-Français. Sous ce péristyle erraient encore pour lui, erraient toujours les ombres de Talma, de Fleury, de M"^ Mars!... Celte salle lui semblait avoir retenu quelque chose des sublimes accents qu'elle avait entendus; la maison de Corneille, de Molière et de Racine lui semblait un temple. Jugez de ce qu'il dut éprouver en recevant, comme des mains de la Providence, cette fille d'Athènes égarée dans Paris, cette enfant destinée à réaliser tous ses rêves, à relever, grâce à lui, les deux grands objets de son cuUe : la Tragédie et le Théâtre-Français.

Il la devina du premier jour. J'ai là sous les yeux son cahier de notes, où éclate à chaque instant en exclamations, son enthousiasme pour le génie tragique de cette enfant!

Qu'était donc ce génie? En quoi consistait sa supériorité ?

Messieurs, les grands acteurs se i^artagent en deux classes : les talents de conception et les talents d'exécution, les créateurs et les virtuoses; parfois, ces deux classes se confondent en une seule et produisent alors les Talma; mais parfois, par une anomalie étrange, les talents créateurs naissent sans aucun des dons naturels nécessaires, ce semble, au théâtre. Tel fut Lekain. Figure vulgaire, voix sourde, démarche lourde : mais sous cette enveloppe ingrate,

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se cachait une telle puissance de pensée et de passion, que le dedans dompta le dehors, ou pour mieux dire le transfigura, l'illumina : à force d'émotion intérieure et de science, il contraignit cette voix rebelle à devenir touchante, cette figure de manœuvre à devenir une figure de héros et réalisa pour ainsi dire dans le domaine de l'art la belle parole que Bossuet applique à un illustre capitaine : « une grande âme est toujours maîtresse du corps qu'elle anime! »

Tout autres sont les artistes que j'appelle des virtuoses. Le premier jour où ces êtres aimés du ciel mettent le pied sur la scène, ils y paraissent avec tout le cortège des dons naturels, la physionomie, le geste, la voix. Mais parfois la grande puissance inventive leur manque, ou du moins leur talent de création" n'est pas égal à leur talent d'exécution. A laquelle de ces deux classes appartenait M"' Rachel? Était-elle, comme Lekain, un de ces génies à la fois réfléchis et inspirés qui, les règles de leur art une fois apprises, se séparent de leur maître pour marcher seuls et ne relèvent plus que d'eux-mêmes? Ou bien, au contraire, son inspiration, si puissante qu'elle fût, a-t-elle eu toujours besoin d'un guide?

Messieurs, je touche là à un point bien délicat, je me heurte à une légende. Bien nombreux, même dans cette salle, sont ceux qui peuvent dire de M"" Rachel : voilà ce qu'elle était! Plus nombreux encore ceux qui disent : comment étOTt^elle? Les uns ne se lassent jamais de parler d'elle ; les autres

d'en entendre parler; et ainsi, poétisée à la fois par la mémoire qui embellit tout ce qj-i'elle regrette, et par l'imagination qui grandit tout ce qu'elle rêve, M"" Rachel plane dans le domaine de l'art, moins comme une tragédienne que comme l'image même de la Tragédie ! Si donc, je touche à cette syuibolique figure, ne vais-je pas sembler quelque peu sacrilège? Ne vous blesserai-je pas sans vous convaincre? Mais d'un autre côté ne serais-je pas ingrat et injuste envers celui que nous honorons aujourd'hui, si j'hésite à lui restituer sa part légitime dans sa plus belle œuvre? Grand embarras, où je n'aurais osé me jeter, si mes recherches ne m'avaient fourni un auxiliaire inattendu, un arbitre dont la parole décisive, tranche tout... M"^ Rachel elle-même. Oui ! c'est elle qui va vous parler de ce qu'il a été pour elle ! Nous allons entrer avec elle dans le cabinet d'étude de son maître; nous allons la voir avec lui à deux époques différentes de sa carrière, et elle sortira de cette épreuve, non pas moins grande, mais autrement grande, c'est-à-dire plus vraie, plus humaine, plus touchante, et tout aussi originale.

La voici d'abord à seize ans, avant ses débuts, encore inculte, sans éducation, sans instruction, voire même sans orthographe, et n'apportant à son maître que son instinct et son ardeur.

Un jour elle arrive chez lui, avec la grande scène d'Eryphile qu'elle avait étudiée toute seule, et la lui récite avec une telle énergie d'accent, que

iM. Samson tressaille, et lui dit : « Qui vous a donné l'idée, mon enfant, de prêter à Eriphyle ce ton d'amertume et de fureur concentrée? — C'est tout simple, monsieur : Erypliile aime Achille et elle s'aperçoit qu'Achille aime ïphigénie, ça la fait bisquer. » Le maître sourit et lui dit : « C'est très-bien, sauf bisquer; qui est un peu vulgaire... les princesses tragiques ne bisquent pas. — Oh ! oui ! je comprends! Elles ragent! — Non! elles ne rageut pas non plus!... Rager est encore un mot...» Puis, s'interrompant : « Il y a là une excellente leçon à vous donner. Écoutez-moi bien. — Je vous écoute, monsieur. » Et appuyant son menton sur sa main, c'était son geste habituel, elle plongea ses deux yeux perçants dans les yeux de son maître. « Voyez-vous, mon enfant, pour bien jouer la tragédie, il faut deux choses," la véi'ité et la grandeur, car chez Corneille et chez Racine, tout est à la fois vrai et grand. Lors donc que vous avez un sentiment énergique ou tendre à exprimer, il est bon de commencer par faire ce que vous avez fait pour Eryphile, c'est-à-dire par traduire en langage un peu vulgaire, en langage de petite fille, ces vers de tragédie, afin de leur donner un accent de vérité; puis l'accent trouvé, élevez-le, sans l'altérer, jusqu'à la dignité tragique en l'enveloppant dans une note harmonieuse, et vous aurez ainsi la vérité du ton et la beauté du son ! Comprenez-vous, mon enfant? — Pas encore tout à fait, monsieur, mais je comprendrai ce soir, cette nuit... en y repensant!... »

Telle était l'élève à dix-sept ans, messieurs, dans sa docilité naïve et passionnée. Et voici maintenant l'artiste en plein triomphe ! Je la trouve tout entière dans dix lettres autographes que j'ai sous les yeux. Elles embrassent presque toutes la carrière de M"^ Rachel... Qu'y lit-on? Des appels successifs et instants à propos de chacune de ses créations... « Quand voulez-vous me faire répéter Virginie? Donnez-moi votre heure pour notre étude d'Hermione ! Je sais Roxane ! Quel jour voulez-vous me le faire travailler? » Tous les grands rôles anciens et modernes de M"' Rachel, Phèdre et Judith, Esther et Athalie, Cléopâtre de M'"' de Girardin et Cléopâtre de Rodogune, donnent lieu à autant de lettres d'une élève qui demande non des conseils, mais des leçons. En quoi consistaient donc ces leçons? Voici la réponse sortant des lèvres mêmes de W^" Rachel et toute frémissante encore comme un cri d'admiration et de reconnaissance pour son maître Elle avait vingtsix ans!... Je ne sais quelle cause l'avait brouillée avec M. Samson. Un de ses amis arrive chez elle. Il la trouve toute noyée de larmes. « J'ai tout perdu, s'écria-t-elle, en perdant M. Samson! J'en mourrai! Je veux quitter le théâtre!... Je ne puis rien sans lui!... — Comment! rien sans lui?., répond vivement son ami!... et votre génie!... — IMon génie! mon génie!... Oui!... Je me sens née pour aller très-haut !... Mais je ne peux pas m' élever seule!... Je trouve bien des elTets isolés, des mots de passion.

des accents de vérité, mais l'ensemble d'un rôle m'épouvante I M. Samson avec son esprit si lumineux, si élevé, me guidait sans me gêner jamais ! Il me donnait des idées qui m'en donnaient d'autres. Loin de lui, je travaillais encoj'e avec lui!... Je me redisais sans cesse tout ce qu'il m'avait dit, et le soir, sur la scène, ses intonations me revenaient à la mémoire, et je les reproduisais à ma manière et comme par inspiration !... » Nous tenons la solution du problème, messieurs, voilà l'explication de cette alliance mystérieuse et sans analogue, je crois, dans l'histoire de l'art, entre le maître et l'élève, entre l'initiateur et l'initié! Autant de mots, autant de traits de lumière! Le génie était en elle, mais s'y débattant comme un captif, enchaîné par une puissance étrange!... « Je me sens née pour aller très-haut, mais je ne puis m'élever seule!... » Elle a le talent des détails, des effets isolés, mais le . dessin général lui échappe... « l'ensemble d'un rôle l'épouvante!... » Elle a des idées à elle, mais qui se complètent par ses idées à lui!... Enfin, une fois sur la scène, elle transfigure à sa manière, elle refrappe à son empreinte les intonations de son maître, et les rend comme par inspiration!... Je ne sais pas de mot plus expressif, plus profond, plus caractéristique !

Bien aveugles et bien ingrats seraient ceux qui ne voudraient voir dans cette merveilleuse artiste qu'un écho de son maître! La preuve du contraire est bien simple. Il a soufflé ses intonations et ses

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intenlions à bien d'autres, el il n'a produit qu'elle de semblable à elle. Non ! ÎM. Samson n'a pas créé M"'' Racliel, mais il l'a évoquée!... Non! il ne lui a pas donné ses ailes! mais il leur a donné l'essor! il leur a ouvert l'espace ! Non ! elle n'avait pas besoin de lui pour devenir une artiste de premier ordre; sans lui elle eût peut-être été au-dessus des Dorval, desDesclée, des M'"' Georges... mais elle n'aurait pas été Racbel ! La nature avait fait d'elle une grande tragédienne, M. Samson en a fait une muse !

IMessieurs, un fait a dû vous frapper dans ce récit ; vous avez dû vous demander comment la mésintelligence avait pu se glisser un jour entre ces deux êtres supérieurs, unis pour un si noble but.

La vérité est pourtant que leur amitié ne fut qu'un orage perpétuel ; ils passaient leur vie à se brouiller et à se réconcilier. N'en accusez pas les caprices ou l'ingratitude de M'''' Rachel ; jamais élève ne fut plus finalement reconnaissante. Les brouilles partaient toutes de lui, mais voici le fait caractéristique. C'était toujours comme maître qu'il s'irritait contre elle, ce qu'il ne pouvait pas lui pardonner... c'était le mal qu'elle se faisait! Ces voyages aussi énervants que lucratifs où elle épuisait ses forces,... et où s'altérait parfois son ialent, l'exaspéraient comme autant de crimes envers l'art; il lui semblait qu'en ne ménageant pas sa santé, elle manquait de respect à son génie. De

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là des indignations tantôt violentes, tantôt comiques. Un jour, jouant avec elle dans la pièce de Lady Tartuffe, et se trouvant assis au fond du théâtre sur le même canapé qu'elle, pendant que le devant de la scène était occupé par les autres acteurs, il profita du moment où il la tenait sous sa main, forcément muette et immobile, pour l'accabler des reproches les plus amers, reproches auxquels la situation la contraignait de répondre par les plus aimables sourires et le jeu muet le plus gracieux!... Il en arrive souvent ainsi, messieurs; souvent il se joue deux pièces sur le théâtre, celle de l'auteur et celle des acteurs, et vous seriez bien^surpris si vous entendiez les dialogues à voix basse qui courent sous les vers de Britannicus ou de Cinna... On se croirait à la fois à la Comédie-Française et au théâtre du Palais-Royal. C'est du Corneille doublé par du Labiche.

Le nombre de leurs brouilles prouve le nombre de leurs raccommodements. J'eiis une fois le plaisir de les réconcilier. Voici comment.

Le lendemain du jour où M"'" Rachel accepta le rôle d'Adrienne... (Dans quelles circonstances?... Je le dirai peut-être plus tard,... car elles sont bien singulières) je reçus d'elle un billet ainsi conçu : « Voulez-vous me faire un immense plaisir? Offrez le rôle du prince de Bouillon à M. Samson ; si je joue à côté de lui, je jouerai cent fois mieux et nous nous réconcilierons peut-être dans mon succès.»

Ainsi fut fait, et rien de plus charmant que la façon dont s'opéra leur rapprochement. Ils étaient

3i M. SAMSON ET SES ÉLÈVES.

embarrassés vis-à-vis l'un de Taulre comme les deux amoureux du Tartuffe ; lui, ne voulant à aucun prix faire le premier pas, elle ne l'osant pas; et moi, qui étais dans le secret, j'étais toujours tenté de les prendre tous deux par la main , comme Dorine, et de leur dire :

«Allez ! vous vous aimez plus que vous ne pensez !» M"^ Racliel s'y prit bien mieux que moi. Au second acte, Adrienne, en plein foyer, devant le prince de Bouillon et les autres seigneurs, dit tout haut en désignant son fidèle Michonnet... : « Voilà celui à qui je dois tout! » Eh bien, M"" Rachel, à une des premières répétitions , fit volontairement le plus absurde et le plus délicieux des contre-sens ! Au lieu de désigner Michonnet, elle désigna le prince de Bouillon ; au lieu d'aller à M. Régnier elle alla à M. Samson, et lui tendant la main avec cette grâce qui n'était qu'à elle et cet accent dont elle avait le secret : <( Voilà, dit-elle, celui à qui je dois tout!...» Ah! pour le coup, le pauvre professeur n'y tint plus!... Son ressentiment s'éteignit dans une larme!... et il serra en père la main filiale qui lui était tendue !

Je doute que M"* Rachel ait dans tout son répertoire une scène qui lui fasse plus d'honneur que celle-là !

L'heure avance, messieurs, et cependant je vous demande encore dix minutes d'attention, et d'attention sérieuse, car je dois toucher, en finissant, à une dernière question qui se lie aux sentiments les

plus profonds de M. Samson, et met en lumière un de ses titres les plus considérables à l'estime publique. Nous avons vu ce qu'il a été dans son art, voyons ce qu'il a été dans sa profession.

Vous le. savez, toutes les professions ont commencé par être plus ou moins dédaignées. Le commerce, l'industrie, les lettres, l'étude des lois, ont été longtemps reléguées au rang des occupations inférieures; le travail était chose servile, le pain gagné, chose infime; hors le métier des armes, il n'y avait que de vils métiers. Or, comment les membres de chacune de ces classes méprisées se sont-ils peu à peu émancipés et rachetés? En s'associant!... Gomment les bourgeois ont-ils conquis leurs franchises? En s'associant!... Comment les marchands ont-ils conquis leurs privilèges? En s'associant !... Gomment les avocats et les médecins, les hommes de plume et les hommes de robe, sont-ils montés au rang qu'ils occupent aujourd'hui dans le monde? En s'associant! Dès que le principe d'association entre dans une classe, cette classe se relève et s'élève! Pourquoi? Ce n'est pas seulement parce que dix êtres faibles qui s'unissent constituent un être fort, parce qu'ils deviennent une puissance en devenant un corps, parce qu'en association, un et un font trois; c'est aussi, c'est surtout parce que le principe qui les régit est essentiellement moralisateur! Tous les membres étant solidaires les uns des autres, chacun vit sous le regard de tous, et cette salutaire responsabilité crée forcé-

ment, à côté du fonds social, un capital de vertus.

Toute association a une caisse de secours, voilà la chanté !

Une caisse de retraite, voilà l'épargne.

Un conseil de discipline, voilà le contrôle.

Des élections, voilà la récompense.

Un drapeau, voilà l'honneur.

Eh bien, Messieurs, la plus solide gloire de la vie de M. Samson est d'avoir compris et appliqué cette belle loi sociale. Profondément pénétré du sentiment de l'honneur professionnel et profondément blessé du reste de discrédit qui pèse sur sa profession, il ne s'est pas contenté de protester contre ce dédain, par une vie sans reproche, par une délicatesse sans tache, par une dignité sans défaillance, il a visé plus haut, il a voulu réhabiliter sa profession même, relever la classe tout entière à laquelle il appartenait; et, dans ce dessein, il a fait pour ses camarades ce que Scribe a fait pour ses confrères; il a, après et avec l'honorable baron Taylor, fondé l'association des artistes dramatiques! Pendant vingt ans, il en a été, avec son vénérable ami, l'âme et la voix ! Et si je pouvais vous citer quelques fragments de ses rapports au comité; si vous pouviez voir tout ce que pendant ces vingt ans il a semé autour de lui de sages conseils ou provoqué de nobles actions, vous diriez avec moi que M. Samson a fait là, non-seulement acte de bon comédien, mais acte de bon citoyen, qu'il a bien mérité de son pays.

M. SAMSOX ET SKS lîLEVES. 37

Eh bien, messieurs, le croiriez-voiis, cet homme honoré el ilkistre à tant de titres a vu pendant de longues années ses admirateurs demander pour hii la croix d'honneur, sans pouvoir jamais l'obtenir. Pourquoi? parce qu'il était comédien! Il ne la reçut que quand il eut quitté le théâtre, et en la lui donnant on voukit lui imposer la condition de ne jamais remonter sur la scène ! Ceux qui lui tenaient un tel langage ne le connaissaient guère... « Jamais, répondit-il, avec indignation, je n'achèterai un honneur au prix d'une lâcheté, et je ne renierai pas toute ma vie sous prétexte d'en décorer la fin !...)) Soyons sincères, messieurs!... Comment comprendre qu'une telle iniquilé subsiste encore aujourd'hui, en plein xix" siècle? Comment comprendre que toute une classe d'hommes, dont le talent est une de nos gloires, soient parqués dans leur profession comme les juifs du moyen âge dans leur Ghetto? Quoi! la croix d'honneur est accessible à tous les états; aux industriels, aux savants, aux artistes , aux commerçants , aux employés même ! Il suffit d'être arrivé à un ministère pendant vingt ans à la même heure, d'avoir été vingt ans un homme médiocre à la même place, pour pouvoir prétendre à la décoration. On décore tous ceux qui touchent de près ou de loin aux théâtres, ceux qui construisent des théâtres, ceux qui peignent des décors de théâtre, ceux qui rendent compte des ouvrages de théâtre, ceux môme qui interdisent des pièces de théâtre, et on refuse de décorer ceux qui

représentent les pièces de théâtre, c'est-à-dire ceux qui les font vivre ! Que leur reproche-t-on ? De ne pas être d'assez bonne maison? Qu'on me montre donc une grande famille qui puisse citer parmi ses aïeux trois noms pareils à ceux-ci : Molière, Sophocle et Shakespeare! Ils ont le tort, dit-on, d'exposer leur personne même aux sifflets ! Que font donc les orateurs, les professeurs, les candidats politiques, voire même les conférenciers? On répond que si les hommes publics se produisent en public, du moins, eux, ils s'y présentent tels qu'ils sont! Ils ne se travestissent pas ! ils ne se masquent pas! Travestissements! mascjues! Ah! que je voudrais pour beaucoup que tous les travestissements de ce monde fussent aussi innocents que ceux des artistes dramatiques, et que les gens si fiers de ne jamais masquer leur visage fussent un peu moins prompts à masquer leur âme! Voilà les comédiens, qui font vraiment injure à la dignité humaine ! Vous, hypocrites, qui prenez le masque de la piété ! Vous, fripons, qui prenez le masque de la probité ! Vous, égoïstes, qui prenez le masque du dévouement! Vous,, enfin, vous, qui prenez tous les masques, courtisans de tous les gouvernements et de tous les régimes!... C'est vous qui faites une terrible concurrence aux comédiens, surtout dans l'emploi des valets ! Car, au moins, les acteurs ne jouent, eux, Ces rôles-là qu'accidentellement, et que quelques heures par jour... mais vous, c'est toute l'année, c'est toute la journée que vous le remplissez! Et Dieu sait...

non ! le trésor public sail avec quels appointements!... Jetons donc de côte une bonne fois pour toutes, messieurs, ces vieux restes de préjugés ! Proclamons tout haut qu'il n'y a plus que deux sortes de métiers : les métiers lionnêtes et les métiers déshonnêtes : qu'il n'y a plus que deux sortes d'hommes, les coquins et les braves gens ! Et ne lançons plus l'anathème sur une profession d'où sortent, non-seulement les interprètes du génie, mais les auxiliaires de la charité! Quand il éclate quelque grande catastrophe publique ou privée, quels sont les premiers à la générosité de qui on fait appel, ou plutôt quels sont les premiers qui s'offrent toujours? Les artistes dramatiques! Il ne s'est pas fait en France, depuis trente ans, une bonne œuvre, une fondation utile, un grand acte d'humanité où les artistes n'aient été volontairement les contribuables les plus imposés de ce budget de l'aumône! Gomment oublier ce qui se passa à Paris, dans notre cher Paris, pendant ce siège qui, en dépit des envieux et des ingrats, restera l'honneur de la France!... Qu'étaient devenues nos actrices? des infirmières! Nos théâtres? des ambulances! Nos acteurs? des soldats. Je ne puis me rappeler sans une émotion profonde qu'ici dans cette salle, rentra un jour, les membres brisés par un obus, un pauvre garçon de vingt-cinq ans, et qu'il expira au bout de quelques jours dans ce foyer où il avait si souvent répété ses rôles! Ah! on le décora alors!... On attacha aux rideaux de son lit de moribond la

kO M. SAMSON ET SES ÉLÈVES.

croix d'honneur comme une consolation dernière, et comme le juste prix de son sang et de sa vie... Mais cette vie, de quel droit la lui avez- vous prise s'il n'était pas citoyen comme vous? Voilà, messieurs, l'argument sans réplique. Les comédiens sont nos égaux devant le service militaire, devant les impôts, devant toutes les charges publiques, devant la justice; nous ne pouvons pas les excommunier de l'égalité qui couronne et consacre tous les autres : l'égalité devant l'honneur!

PARiS. — J. CLAYE, IMPRIMKUK, 7, HUE SAINT-DENOIT. — 1I2'3I

Livres illustrés et non illustrés.

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