SCÈNE VI
yiLLEBLANGHE, Mad. DE MAKCILLY, sortant de son appartement.
Mad. DE MARCILLY.
Je ne puis rester en place... Je suis sûre que ce malheureux jeune homme s'est éloigné désespéré... {Elle aperçoit Villeblanche.) Eh ! bon dieu ! c'est vous^ Villeblanche? Comment! vous m^avez suivie?
VILLEBLANCHE
Cela vous étonne, madame?.. Je sais bien que vous pouvez vous passer d'être avec moi ; mais je n'ai pas la même force de caractère.
Air : V amour qu Edmond a su me taire.
Ceci n'est point de la galanterie ,
C'est malgré moi , sans le vouloir...
Vingt fois j'ai tenté, dans ma vie , De passer un jour sans vous voir.
Content de moi , fier de ma force d'âme , Dès le matin , dans mon juste courroux ,
Pour vous fuir, je partais madame...
Et le soir j'étais près de vous.
Mad. DE MARCILLY,
Aliî je VOUS en prie^ Villeblanche, faites -moi grâce de vos tendresses pour aujourd'hui... Je me sens d\m découragement. ^ viLLEBLANCHE , virement.
Eh! bon dieu, qu^avez-vous?
Mad. DE MARCILLY.
Je ne sais... Je crois que je suis souffrante... Qu'en pensez -vous?
viLLEBLANCHE, froidement.
Non, madame...
Mad. DE MARCÎLLT,
Comment^ non?
VILLEBLANCHE
C'est que ces jours-là votre accueil est bien plus tendre, bien plus affectueux; et aujourd'hui, malheureusement, vous jouissez d'une parfaite santé.
Mad, MARCELLY.
Villeblanche , je sens déjà que vous allez me mettre de mauvaise humeur!.. Si vous saviez souvent avec vous ce qu'il me faut de patience.
VILLEBLANCHE
Oh! ne parlons pas de patience^ je vous en prie.** J'ai fait mes preuves... Quand on a seize ans de service-»
Mad, DE MARCILLT, à part.
Pauvre Villeblanche! il a raison... Dès qu'il me parle de ses malheureux seize ans, il me désarme , et je n^ai plus le courage de le tourmenter... {haut) Eh bien! voyons, monsieur, qu'avez-vous à me dire?... puisqu'on ne peut se débarrasser de vousj car c'est une tyrannie... et je suis d'une colère...
VTLLEBLAIVCHE.
Non, madame, non, vons n'y êtes pas,., et mêmema visite vous ferait nn grand plaisir si elle ne vous embarrassait pas un peu.
Mad. DE MARciLLY^ à part.
Il me connaît mieux que moi... {haut) Vous venez, je m'en doute, me demander le motif de mon départ subit?
VILLEBLANCHE
Moi , madame !... je m'en garderais bien... vous ne me le diriez pas.
Mad. DE MARCILLT.
Et pourquoi donc, Viîleblancbe... il n'y rien que de fort simple... L'ennni que j'éprouvais à Paris , ces sociétés insipides où l'on ne rencontre qu'indifférence ou fausseté, pour un seul ami qu'on voudrait toujours voir^ et qui est souvent perdu dans la foule.
VILLEBLANCHE, à part.
Elle me flatte^ ce n'est pns cela... ( haut) Vous oubliez le motif principal... le désir de rompre avec St.-Félix.
Mad. DE MARCILLT.
Vous l'avez vu ?
VILLEBLANCHE
Il me quitte à l'instant... désolé, la tête perdue.
Mad. demArcillTj
Je souffre autant que lui; mais cependant la raison avant tout... il sollicitait une place d'auditeur qu'il n'a pu obtenir: et vous, mon cher Villeblanche , qui êtes l'ami de la famille, le parrain 'd'Eugénie , vous conviendrez que je ne peux pas marier ma fille h un homme qui n'a point d'état.
VILLEaLAi\GHE.
Si c'est là le motif?,..
Mad. DE MARCILLT.
Mon Dieu oui !... sans cela...
VILLEBLAJVCHE.
Vous n'avez point d'autres objections? là... bien vrai?
Mad. DE MARCILLt.
Je vous le jure... un jeune homme cliarmant... une famille honorable.
VILLEBLANCHE
Eh bien!... rassurez-vous... il est nommé.
Mad. DE MARCILLY.
Comment ?
ViLLEBLANCHE, tirant une lettre de sa poche ^
Cette lettre du ministre me l'annonce... j'avais sollicité de mon côté: mais je voulais qu'il n'apprît le succès que de vous-même... eh bien! qu'avez-vous donc^
Mad. DE MARCILLY ^ vwement.
Ce que j'ai, monsieur^ ce que j'ai?.., c'est affreux! c'est indigne !... venir me surprendre! ne pas me dire tout de suite... c'est une trahison; et je suis d'une colère...
VILLEBLANCHE
Maintenant, c'est différent... vous y êtes réellement. Vous êtes fâchée contre vous-même de ce que tout-àrheure , vous ne m'avez pas dit la vérité.
Mad. DE MARCILLY.
Non^ monsieur, c'est contre vous... contre vous seul, dont les procédés offensans...
VILLEBLANCHE
Eh bien !... à la bonne heure ; je suis un indigne, un coupable... mais pourquoi faut-il que St.-Félix porte la peine de mon crime ?
Air de la Rohe et les Bottes,
Que votre cœur à ses vœux soit propice ! Faire du bien est pour vous un besoin ; Et d'un moment d'humeur ou d'injustice Qu'un étranger ne soit pas le témoin.
Il est un droit que pour moi je réclame....
Quand il vous vient un caprice nouveau; Pour vos amis réservez-le, madame, Car l'amitié porte aussi son bandeau.
M ad. DE MARCILLY, Cl paVL.
Je ne sais plus que lui répondre.
VILLEBLANCHE
Allons , soyez bonne ^ aimable; cela vous est si facile... je vais chercher St.-Félix, et je l'envoie ici pour qu'il apprenne de vons-même que vous lui donnez votre fille... vous y consentez, n'est-ce pas ?... et plus tard... dans un autre moment, dans un moment de franchise^ vous me direz pourquoi vous ne vouliez pas les marier^ car , jusqu'à présent^ je vous déclare que vous ne m'en avez rien dit... je vais vous attendre au salon.
( Il sort en la regardant. )