SCÈNE IX
LES MÊMES, CHRISTINE
CHRISTINE 5 qui a entendu les derniers mots. Non, je ne le souffrirai pas; c'est à moi qu'elle appartient , c'est à moi qu'elle est confiée , et plutôt que dé vous laisser partir avec elle, j'implorerai le secours et la protection de votre neveu.
GEORGES, vivement.
Oui, je saurai la défendre!
DERBY
Contre moi?
GEORGES
Contre le monde entier.
EDITH , à part.
Il se perd I
GEORGES
(^A son oncle,) Dussiez-vous m'accabler de votre colère, dussiez-vous me priver de votre appui, d'une fortune que je méprise,, je ne suis plus votre neveu , je romps tous les liens qui nous unissaient; je saurai affranchir Edith de votre pouvoir, je saurai la dérober à la plus dangereuse séduction.
DERBY , offensé,
La séduction!
CHRISTINE , s'' encourageant.
Certainement , il est affreux...
EDITH , l'arrêtant et à demi-voix^ Mais , tais-toi donc.
GEORGES , avec chaleur.
J'ai deviné vos projets : vous abusez de votre empire sur un cœur jeune et sans expérience; mais je réclairerai, en dépit de vous et d'elle-même... je sei\û
son guide, son défenseur; et à tout autre que vous, mon oncle... (avec un mouvement.) mais je n'oublie pas les liens^qui nous unissent , et c'est à eux seuls que vous devez attribuer le respect que je m'impose encore, DERBY 5 apec calme.
C'est très beau , je ne puis pas dire le contraire ; mais vous, monsieur le moraliste, (d^un Ion sévère.) qu'avezvousfait, je vous prie, qui puisse justifier ce langage? Vous aveztrompéun oncle qui vous aimait, pour vous introduire malgré lui dans sa maison , pour cîierclier à séduire une jeune orpheline que son malheur et ma protection devaient vous rendre sacrée ; vous avez abusé de ma bonne foi et de l'asile que je vous accordais : à tout autre que vous. Monsieur , j'apprendrais qu'il est deux choses au monde que Ton ne trahit point impunément, c'est la confiance d'un honnête homme et les droits de l'hospitalité... mais je n'oublie pas les liens qui nous unissent , et eux seuls peuvent vous expliquer la modération que je m'impose encore.
GEORGES, vivement.
Je conviens de mes torts... Mais quand vous saurez que l'amour le plus violent...
DERBY , avec force.
Ehl qui vous a dit. Monsieur, que cet amour n'était pas réprouvé par l'honneur? Savez -vous si je li'ai pas placé dans ma tendresse pour Edith mes espérances, mon bonheur?... De quel droit osez-vous lui offrir un secours qu'elle ne réclame pas? Qui vous a dit qu'aujourd'hui même je ne voulais pas lui donner mon nom? GEORGES, atterré.
Votre nom I il serait possible.
DERBY, montrant Edith,
Du reste, Monsieur, je ne la contrains pas ; elle est libre de son choix, qu'elle prononce entre nous. EDITH , après un moment de silence et baisant sa main.
Ahl pouvez-vous penser que j'hésiterai un seul moment I
GEORGES 5 confondu.
Dieux !... Il suffit: je vous quille, mon oncle, je m'éloigne pour toujours : trop heureux si cet exil volontaire peut expier mes torts envers vous, [d'une njoix étouffée.) Adieu î {il se cachela figure et s' éloigne lentement,)
CHRISTINE , s' essuyant les yeux.
Pauvre jeune homme! s'il n'avait tenu qu'à moi, c'est celui-là qu'on aurait choisi.
EDITH 5 regardant Georges qui s^ éloigne. Ah î mon Dieu ! ( s' approchant doucement de Derby^ et à demi-voix.) Monsieur, il nous quitte pour toujours, {le regardant,) Il est bien triste... bien affligé. DERBY , froidement.
Pourquoi s'en va-t-il? Dis-lui que je ne le renvoie pas, il peut revenir.
BDITR^ courant à Georges.
Monsieur , Monsieur, on ne vous renvoie pas.
GEORGES, revenant de Vautre côté du théâtre. Non , Edith, je n'aurais pas le courage d'obéir à mon oncle. Je le sens, je ne puis vivre près de vous, s'il ne m'est permis de vous aimer , d'aspirer à votre main , de me rendre digne d'un bonheur que je paierais de ma vie.
EDITH, confuse.
Que dites-vous ? ( elle s'éloigne et revient les yeux baissés près de Derby. )
DERBY , après un silence.
Eh bien ! il n'est pas encore content, n'est-ce pas? ohî je m'en doutais? Qu'est-ce qu'il demande encore? hein. EDITH , avec embarras.
Je n'ai pas bien entendu.
DERBY, souriant.
C'est singulier 5 d'ici il m'a semblé entendre qu'il fallait encore lui permettre... de t'épouser; n'est-ce pas cela ?
EDITH , levant un peu la tête et avec un sourire. Je crois que oui.
DETIBY , élevant la voix.
Ah! ail... je m'attendais à tout de sa part; mais ceci est beaucoup plus difficile à arranger; [en regardant son neveu qui s"* est rapproché peu à peu, ) car enfin, Georges a renoncé à tout lien de parenté avec moi , il Tient de me déclarer qu'il n'était plus mon neveu... reste à savoir maintenant s'il consentira à devenir mon fils.
CHRISTINE
Son fils î
GEORGES , frappé.
Votre fils I comment?
DERBY , vivement et embrassant Edith, Eh ! sans doute... à ma tendresse pour elle, tu n'as pas deviné que j'étais son père ?
GEORGES , ,dans ses hras,
Ociel!
CHRISTINE , étourdie.
Son père !.. milord!.. et moi qui lui conseillais de s'en défier.
Mais de grâce, expliquez-moi...
DERBY
Plus tard, tu sauras comment des querelles de famille m'avaient forcé de cacher un hymen que la faveur du roi me permet enfin d'avouer publiquement. ( bas. ) Mon cher Georges, je te pardonne; tes intentions étaient pures, ( en souriant et à demi-voix.^ et je conviens que mon ancienne réputation devait t'efPrayer plus qu'un autre; [sérieusement, ) mais maintenant que je te confie le sort de mon Edith, plus d'étourderies, plus de souvenirs de jeunesse , et songe bien que la seule chose qu'un père ne puisse pardonner , c'est de négliger le bonheur de son enfant.