CHAPITRE XVIII
Dispositions qui dominent enfin.
Explications tranquillisantes de M. Thiers. — Le général de nouveau à Berlin; bonnes impressions qu'il en rapporte. — Hâte ressentie par le Président de rouvrir des entretiens avec l'ambassadeur d'Allemagne ; sentiments hostiles dans lesquels revenait au contraire ce dernier; conduite qu'il pratique. — Le projet de constituer l'État républicain en France; accueil qu'y fait le gouvernement impérial.
M. Thiers parlait chez lui tous les soirs, outre ses discours ou ses conversations à TAsserablée. Ceux qui Tont entendu se rappellent combien peu il partageait la frayeur, éprouvée autour de lui comme à Berlin, à cause du jeune dictateur de la Défense nationale. Répondant à M. de Saint- Vallier le 17 octobre, il lui en disait quelques mots, évidemment pour M. de Manteuffel et Tétat-major. Il savait, d'ailleurs, que ces mots iraient jusqu'à la cour impériale, où il ne pouvait guère compter que l'ambassadeur français s'exprimerait avec une conviction efficace, malgré sa très correcte attitude. Celui-ci, en effet, aussi inquiet ou préoccupé en lui-même de « l'épouvantail » Gambetta que les conservateurs allemands, devait être tout au
moins très gauche à les désabuser, si même il l'essayait. Le Président ne s'étonnait pas sans raison qu'au dehors la tranquillité et la confiance, si sensiblement rétablies en France, parussent tenir uniquement à lui et passer pour menacées de disparaître par une circonstance que rien ne faisait prévoir. (( Je vous dirai, écrivait-il, que « jamais Tordre ne fut plus complet qu'il ne Test (c aujourd'hui. Les voyageurs de toute nation dont (( Paris regorge (il n'y a pas une place dans les hôtels) a sont émerveillés du calme de nos rues et de l'apaise ce ment qui s'est fait dans tous les esprits. Je sais qu'on (( veut bien le reconnaître en Allemagne et convenir a que sous le gouvernement que je dirige on n'a au- « cune crainte à concevoir. Mais ori se rabat sur une a éventualité qu'on regarde comme toujours possible, « l'avènement de M. Gambetta au pouvoir. Croyez « que c'est là une pure chimère. Je connais mon pays (c et je crois avoir fait preuve de quelque prévoyance « depuis vingt ans. Eh bien! soyez persuadé que a M. Gambetta (à moins qu'il ne change jusqu'à de- « venir un conservateur de ma façon) n'a aucune « chance de me succéder. Ma santé est bonne, mon « accord avec l'Assemblée est plus présumable qu'il a ne l'a jamais été, et soit qu'un accident emporte ou (( ma vie ou ma présidence, M. Gambetta ne me succe cédera pas. Le pays l'a pris en aversion (plus qu'il « n'est juste et qu'il n'est prudent de le faire) et ce M. Gambetta n'aura jamais plus des 30 à 40 voix a qui le suivent aujourd'hui dans l'Assemblée natiocc nale. La nation ne veut ni des radicaux ni des ce royalistes du drapeau blanc. Le mouvement est ce démocratique en France comme dans toute l'Europe a et spécialement en Allemagne, mais il est bien loin
(( d'être démagogique. Qu'on ne se livre donc pas aux a fausses alarmes : ce ne serait ni vrai ni prudent; ce avec de la persévérance nous viendrons à bout de a tout. » En fait, la tension des idées, à Berlin, vers l'éventualité en question ne reste plus, à la date de cette lettre, qu'une sorte d'écho affaibli de préoccupations qui s'éteignent. Un autre air ambiant que celui du comte de Mollke se fait sentir. Le chancelier marche librement dans la lutte qu'il a entreprise; sa guerre contre le haut clergé catholique suit rudement son cours, et sa guerre contre les influences féodales par la réorganisation des territoires administratifs ne tardera pas à avoir la sanction parlementaire : c'est incontestablement lui qui domine. L'esprit militaire et l'esprit a conservateur » qui ont étroitement régné, vont laisser à un esprit difî'érent plus de place qu'il n'en avait eu jusque-là.
Ce même jour 17 octobre, le général de Manteufl'el a été appelé à la cour afin d'assister aux obsèques du prince Albert de Prusse. Le souverain et le prince héritier l'ont entretenu longuement des aflaires de France. Aux impressions qu'il rapporte huit jours après, il est visible qu'à tout prendre l'Empereur luimême en arrive à abriter sous la confiance que personnellement lui inspire M. Thiers Tafl'aissement de ses préventions. Le père et le fils se sont exprimés à cet égard de telle manière que M. de Saint- Vallier, en traduisant la relation par lui entendue du commandant en chef, peut écrire au Président : a Ce a ne sont pas des compliments dits pour être rapa portés à un ambassadeur, mais des épanchements « intimes à un ami, et je connais trop le général en a chef pour n'être pas certain de la sincérité de son
« récit ». Il y avait bien eu encore l'allégation de la propagande de Gambelta, mais elle était passée au second plan, a Je reproduis les termes dont s'est « servi M. de Manteuflel dans son récit, continuait « M. de Saint- Vallier : cet homme, lui aurait dit (( l'Empereur en parlant de vous, est une véritable ce sirène; il est si habile et si malin (Klug) que mon ce esprit s'habitue malgré moi à ne plus détester ce « mot de République, mon épou vantail jusqu'ici ; il ce me rendrait républicain s'il pouvait me garantir « son immortalité aux affaires de son pays. » M. de Manteuffel rentrait convaincu qu'étant données les dispositions actuelles du roi, (( nous pourrions obtenir une réduction de l'armée ou même une évacuation totale quand il n'y aurait plus à payer que le dernier milliard ». Dans ces conditions, il allait de soi que la parole de M. Thiers, venant mettre les choses à leur plan, fît faire au travail de la libération un pas de plus; aussi le général, plus empressé encore à nous aider, envoyait-il de suite à son souverain et à la fois au chancelier les extraits de cette lettre du Président qui répondaient le mieux à ce qui subsistait des inquiétudes précédemment si marquées *.
Payer le dernier milliard, c'était l'affaire de six ou sept mois pour en arriver là. Les rentrées de l'emprunt affluaient au Trésor. M. Thiers terminait ainsi son pli du 17 octobre : «Quant aux payements, qui ont ce toujours été régulièrement exécutés, ils continuece ront de l'être, et si on désirait de notre part quelque ce service spécial nous montrerions une bonne volonté «e qui se proportionnerait à celle qu'on nous montre-