CHAPITRE XX
Espérances à la fin de l'année 1872.
Sentiments de M. de Manteuffel dans la crise politique de Versailles. — Conduite opposée du comte d'Arnim; sa correspondance à cette date. — M. de Bismarck entendait-il appuyer le gouvernement du Président parce que la forme républicaine ferait de soi une France faible et sans alliés? sens de ses dépêches du 20 décembre et du 2 février. — M. de Manteuffel à M. Thiers sur l'occupation et sur les services que M. de Saint- Vallier y a rendus. — M. Thiers à ce dernier, sur l'état des choses et sur son entreprise à l'Assemblée nationale.
Un commencement d'hiver pluvieux outre mesure apportait des difficultés inattendues dans le nouveau baraquement des troupes allemandes, tandis qu'à Versailles les instants critiques se succédaient dans la politique de la Présidence. Depuis la présentation du projet de constituer la république, la légation de Nancy passait, alternativement, des préoccupations de ce casernement mal accepté à l'inquiétude de voir subitement compromis par un changement gouvernemental, peut-être perdu sous de nouvelles incertitudes, le terrain si laborieusement gagné. Bien que jeté dans le plus profond et le plus ardent des conflits,
M. Thiers pensait à tout. Il ne laissait pas d'aider de ses mesures ou de ses avis son commissaire extraordinaire comme si Ton eût été dans les conditions les plus calmes ^ Ce n'était pas' moins à travers une anxiété permanente, que M. de Saint- Vallier parvenait à résoudre Tinstallation définitive des régiments sortis des deux Marne. Il avait, heureusement, dans le commandant de Toccupation un auxiliaire d'autant plus empressé, semblait-il, que le moment était troublé par ces complications de la dernière heure, ce La crise (( dure très longtemps , lui crayonne celui - ci le (( 23 novembre au matin, et je suis bien impatient de (( son issue. Jusqu'à présent je n'ai pas encore changé (( mon opinion sur le grand homme qui est actuellece ment à la tête de votre gouvernement, et je désire (( qu'il ne goûte pas le breuvage d'Aristide et de Théce mistocle, ce qui veut dire l'ingratitude de ses con- (( citoyens. » Le plénipotentiaire, près d'arriver au but le 8 décembre, annonçant au Président qu'enfin il atout
1. Le 19 décembre, notamment, le Président télégraphie à M. de Saint-Vallier : «< Je viens de lire votre lettre au ministre de
• la Guerre et je suis convenu avec lui des points suivants : Un « officier du génie intelligent et actif va se rendre auprès de « vous et on verra ce qu'on peut faire sans perdre de temps « pour rendre les baraques habitables. Priez instamment ■ M. de Manteufïel de prendre patience et de faire prendre « patience à ses soldats. Nos populations à Paris même sont
• sous l'eau; nous ne pouvons pas faire que le ciel, inclément « pour nous, soit clément pour les Allemands seuls. Nous sommes « tous condamnés à souiTrir; d'ailleurs il faut espérer que le
• temps finira par changer. A. Thiers. » — C'est le lieutenantcolonel VVaidmann qui fut envoyé. M. de Saint-Vallier avait eu d'ailleurs dans le sous-intendant Hitschler, depuis les premiers travaux de baraques, un collaborateur infiniment actif et judicieux, puis dans le commandant du génie Hartmann un excellent auxib'aire.
surmonté, se plaît à reconnaître Tappui qu'il a précieusement trouvé chez le général : « La crise si a inquiétante que nous venons de traverser m'a permis « de constater combien le général en chef vous est « réellement dévoué; son attitude a été excellente et a son objectif continuel a été d'empêcher que rien du <( fait de l'occupation ne vînt apporter des complica- « tions nouvelles au milieu de celles contre lesquelles a vous aviez à lutter ».
Par contre, c'étaient d'autres sentiments que les circonstances avaient inspirés à l'ambassadeur d'Allemagne à Paris. L'opposition insatiable soulevée par les projets du Président devenait naturellement, aux yeux du comte d'Arnim, la consécration des idées et des vues dont sa correspondance et ses conversations avaient été remplies. Il regardait sans doute la situation de M. Thiers comme à sa fin, car il avait affecté de ne pas paraître à la Présidence pendant les instants aigus A en juger, du reste, par ce qui a été publié de lui, il semble qu'il en pensait autant de l'autorité qui avait dicté la dépêche de M. de Balan le 23 novembre. On voit aux pièces de son procès que M. de Bismarck, à la même date du mois suivant, trouve venu le moment de se priver au moins moralement de son concours, et de le dire lui-même en des termes pouvant être au besoin rendus publics. Le comte d'Arnim a adressé à Berlin le l'''" décembre, sans autre motif appréciable sinon de confirmer l'intention qu'il nous a toujours attribuée d'attaquer l'Allemagne, un rapport établissant que nous allons être en déficit de 100 à 150 millions annuellement, que nous ne saurions espérer d'accroissement de recettes, et qu'alors nous diminuerons l'amortissement, surtout les rembourse-
ments à la Banque, pour nous trouver prêts à faire la guerre. Tout cela appuyé de chiffres budgétaires imaginaires de sa part ou incompris. Le surlendemain, autre rapport où il désigne des personnages comme renseignant de Paris la presse de Berlin et celle de Vienne sous la direction de Gambetta; puis (c'est M. de Bismarck qui nous l'apprend) un rapport encore le 16, dans lequel, outre qu'il continuait ses dénigrements habituels du gouvernement de Versailles, il faisait cauteleuse ment remonter au chancelier ces sortes de liaisons supposées avec le meneur républicain. C'est d'un passage de la réponse faite par le chancelier à ces rapports successifs de l'ambassadeur, que les adversaires de la politique du Président ont pris texte, depuis, pour accuser ce dernier devant l'histoire et légitimer leur opposition; ils ont conclu des paroles de cette réponse qu'il n'avait pas su voir, lui, dans l'appui donné à son gouvernement par M. de Bismarck, le moyen certain, bien aperçu du chancelier impérial, d'affaiblir et d'isoler la France. Là se trouve en effet sous la plume de ce dernier l'argument que l'institution de la République aura cette conséquence. Mais il faut regarder qui il avait en vue. En réalité ce n'était pas la France. Le chancelier parlait pour le parti auquel il ne pouvait plus guère douter que l'ambassadeur ne fit écho et à qui il ne cherchât à s'indiquer comme le plus décidé des auxiliaires. Le chancelier dit de la République en France ce qu'il croit de nature à détourner l'idée qu'elle soit un danger pour l'Allemagne, voilà tout. Il faudrait des appréciations plus directes de M. de Bismarck, pour rendre positifs son machiavélisme à notre encontre dans cette occasion et l'aveuglement de M. Thiers à ne s'en être pas douté.
Si le cours des faits a enlevé maintenant leur intérêt à des dissertations sur ce sujet, la dépêche, qui est du 20 décembre, conserve historiquement le sien, puisque des motifs ont pu en être tirés d'accuser la politique où s'engagea M. Thiersàla fin de 1872, et dans laquelle il mit ensuite son honneur d'homme d'État à persister. Six semaines plus tard, le 2 février, le chancelier dut faire une réponse de même caractère aux fatigantes lamentations de l'ambassadeur sur l'éloignement prétendu montré par le monde de Paris au représentant de l'Empire d'Allemagne ^ On y voit M. de Bismarck infiniment dur et presque méprisant pour nous; mais pas davantage que l'argument tiré de la forme républicaine dans la dépêche du 20 décembre ce n'était à notre adresse. Son langage sur nous et avec nous dément alors et va de plus en plus démentir celui-là. Les deux pièces sont écrites en prévision de jugements ou de débats pouvant ultérieurement surgir en Allemagne. Ce sont des témoignages de rectitude dans la gestion des intérêts allemands, témoignages préparés d'avance au moment où M. de Bismarck fait accomplir, par le gouvernement impérial, l'évolution de se diriger d'après d'autres vues à l'égard de la France et d'avoir d'autres pratiques envers elle, après les vues et les pratiques qui venaient d'être souveraines et auxquelles l'ambassadeur obéissait. Il a particulièrement imprégné ces dépêches de son art diplomatique. Son langage y est attentivement plié à ménager, tout en les annihilant par des raisons, les préjugés dont il entend s'aff'ranchir. Même les improbations acérées qui y abondent sur les procédés du comte d'Arnim ne