M. Tringle
Jamais homme ne fut plus heureux que M. Tringle le jour où il reçut une invitation pour le bal travesti donné par la fa-, mille Brou.
Tout dabord M. Trinç^le résolut de s'habiller en diable.
Singulière idée pour un célibataire qui avait Taspect habituel d'un parapluie dans son fourreau.
11 est vrai qu'un mois avant fannonce' de ce bal, M. Tringle avait aperçu, pendant à la croisée du perruquier Chabre, un étrange costume de diable rouge, avec une perruque ébouriffée et une longue queue frétillante qui devait produire (du moins il le parut ainsi à M. Tringle), un effet surprenant dans un quadrille.
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Non pas que M. Tringle fût un beau danseur. Jusque-là, sa place dans les soirées était marquée à une table où les principaux fonctionnaires de la yille des Ilettes jouaient à la bête ombrée; mais M. Tringle avait pensé que celte queue frétillante, en même temps quelle Fexempterait du jeu, trémousserait assez par elle-même pour lutter avec le talent des danseurs en renom.
Tout un avenir de bonheur se rattachait à ce costume de diable, car depuis quelque temps M. Tringle gémissait en secret sur son état de vieux garçon, et ne demandait qu'à partager ses trois mille francs de revenus avec une jeune fille qui lui en apporterait au moins le double.
Et, comme Mlle Brou parut offrir au célibataire les (pralités qu'il attendait d'une compagne, c'est-à-dire six mille livres de rente, plus d'une fois, en passant devant la boutique du perruquier, M. Tringle admira, voltigeant au vent, le costume de diable (|ui devait le poser dans le monde.
« Qu'on doit être léger sous ce coslumc! » pensait M. Tringle, regretlanl de n'avoir pas assoupli ses jambes dans sa jeunesse.
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A la faveur d'un quadrille, il espérait s'entretenir avec Mlle Brou, faire parade de galanterie, se montrer plein d'attention pendant le cotillon, et subjuguer le cœur de la jeune fîUe par des prouesses de danse d'autant plus remarquables qu'on n'y était pas habitué.
A peine le célibataire entrait-il dans le salon des Brou, qu'il était accaparé par les joueurs,
(c Nous allons organiser une bête ombrée , voilà M. Tringle, )) s'écriait la maîtresse de la maison.
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En même temps on entendait la Yoix glapissante d'une [vieille douairière, joueuse enragée.
(c Monsieur Tringle , monsieur Tringle , monsieur Tringle ! »
M. Tringle n'avait j^as déposé son chapeau qu'un
certain M. Paf, capitaine dans la garde nationale, assis à l'a table de jeu, s'écriait, comme s'il eût fait l'appel des hommes de sa compagnie :
— Cher monsieur Tringle, chacun vous réclame, )) disait Mme Brou en poussant familièrement le céli- JDataire du côlé du fastidieux (apis Yert.
Ces raisons et bien d'autres militèrent en faveur du costume de diable; cependant M. Tringle n'osa s'ouvrir de son projet à la vieille servante, (jui depuis dix-huit ans dirigeait son ménage.
Comment Tliérèse accueillerait- elle l'idée de voir son maître travesti de la sorte? Nécessairement elle
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trouverait mille objections; peut-être, pressentirait-elle que sous ce costume M. Tringle cachait rintention de se rapprocher de Mlle Brou, de lui avouer sa flamme, et postérieurement de Tamener dans la rue Tirelire en qualité de maîtresse de maison.
. Thérèse, qui gouvernait à son gré le célibataire, n eût- elle pas alors mis tout en œuvre pour faire échouer ce projet?
Ils sont rares les vieux garçons qui, pour échapper aux chaînes du mariage, n'ont pas leur vie prise dans des liens mille fois plus assujettissants.
Un quart d'heure en retard valait à M. Tringle des commentaires sans nombre de Thérèse , sur févénement extraordinaire qui avait fait rester le pot-au-feu quinze minutes de plus sur le fourneau.
Quelles imaginations s'em- ^:
pareraient de la gouvernante à fannonce de la soirée !
M. Tringle, contre son habitude, resta muet; mais les petites langues de feu qui s'échappaient de son foyer le soir et qu'on dit annoncer une Jiom'clïe, lui remettaient sans cesse en mémoire la dot qui brillait à l'horizon.
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Des suites du bal tiavesti découlait la conquête de cette dot. Et comme les désirs concentrés sont ceux auxquels s'accrochent les plus longues racines, le célibataire s'endormit rarement sans rêver au 8 février, époque à laquelle Mme Brou donnait sa fameuse soirée.